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Full text of "Vie et la mort des fees"

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LA VIE & LA MORT DES FEE 



Copyright by Perrin and C°, 1910 



DU MEME AUTEUR 



Vers la Joie.. — Ames paiennes, Ames chretiennes. — Les 
Tristesses de I'ame paienne. — Christina Rossetti. — 
Eugenie de Guerin. — Sainte Catherine de Sienne. 

5 e edition. Un volume in- 16 3 fr. 50 

Newman. — Sa vie et ses oeuvres. — - 2 B edition. Un volume 
in-46 3 fr. 50 

Les Femmes dans l'CEuvre de Dante. — Un volume in-46. 
Prix 3 fr 50 

Me'diterranee. — Un volume in-16 3 fr. 50 

La Vie nuancee, poesies. — Un volume in-16 . . 3 fr. 50 



LUCIE FfeUX-FAURE-GOYAU 



LA VIE 

ET 



LA MORT DES FEES 



BSSAI D'HISTOIRE LITTERAIRE 



PARIS 

LIBRA1RIE ACADE^iQUE 

PERRIN ET C ie , LIBRA IRES-EDITEURS 

35, QUAI DES GRANDS-AUGUST1NS, 35 
1910 

Tous droits de reproduction ct de traduction reserves pour tous pays. 



// a ete imprime i5 exemplaires nume'rotes 
sur papier de II oil and e Van Gelder 



LA VIE BT LA MORT DES FEES 



PROLOGUE 



Les fees representent une forme de I'imagination 
humaine. Elles sont les mysterieuses filles du vague 
et du caprice. Mysterieuses, elles le sont a tel 
point que rien n'est plus difficile a determiner que 
leur origine. Ouvrez les livres qui leur ont ete con- 
sacres : vous trouverez des suppositions, des analo- 
gies, des conjectures; mais pas plus de precision que 
dans les brumes d'automne, dont ces heroines ont 
la grace flottante. 

Aussi pourquoi songeriez-vous que Ton put empri- 
sonner une legend e de fees dans une armature de 
dates ? Elles appartiennent d'abord uniquement a 
cette immense histoire anonyme et quotidienne que 
personne ne songe a dater, pas plus qu'a ecrire, et 
qui serait pourtant si passionnante a deviner, a 
ressaisir en quelques-unes de ses parcelles. Qui 
done aurait note la vision de Paurore qu'eurent, un 
matin prehistorique, des bergers perdus dans l'im- 

i 



2 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

mensite clu plateau de FAsie centrale ? Ou la crain- 
tive emotion qu'eprouva quelque voyageur cheminant 
a tr avers line foret Celtic [ue, parce ([ii'un rayon de 
lune faisait, entre les feuillages, scintiller Feau d'une 
petite source ? Ou Fanxiete d'un homme errant au 
sein d'une plaine infinie, et cherchant sa route dans 
les efcoiles, semees comme les cailloux du Petit- 
Poucet ? Mais toutes ces minutes oubliees, qu'une 
poesie latente au fond de Fame lmmaine, et jaillissant, 
sous Finfluence de Fespoir ou de la terreur, avec la 
grace des sources sauvages, a trans formees en 
perles merveilleuses, sont allees grossir les tresors 
du « royaume de feerie ». 

Les fees n'existent point, mais il existe chez 
Fliomme un esprit feerique. Dans certains contes ou 
dans, certains poemes dont les fees sont absentes, 
on dirait, quand meme, que les choses y sont regar- 
dees a travers un bout de leur echarpe. Le Fantasio 
de Musset, par exemple, est une delicieuse feerie 
sans fee; la morale y est feerique, Fesprit y est fee- 
rique, et tout y devient feerique, meme le voile de la 
princesse, que celle-ci rattache en laissant tomber 
une larme; feerique, aussi et surtout, la fameuse 
comparaison des tulipes bleues. La tulipe bleue, a 
elle seule, est toute une feerie. G'est si souvent cela, 
la feerie; un peu de reve, un peu de realite, tresses 
et combines, noues d'un ill d'or ou d'un brin d'herbe, 
ou tremble, soit une perle, soit une goutte de rosee ! 
La tulipe est ici la realite, c'est le bleu qui repre- 
sente le reve. 

Quand on a soufFert dans les jardins ou les tulipes 
sont jaunes et rouges, ou la pourpre des roses eclate 
au milieu des epines, on se prend a rever d'autres 
jardins ou les tulipes seraient bleues et ou les roses 



PROLOGUE 



entr'ouvriraient un coeur d'azur parmi des feuillages 
inoffensifs, et dont les chagrins ne franchiraient ja- 
mais le seuil. Ainsi devaient etre les jardins au pays 
des Lotophages, ou le vieil Homere nous raconte 
que les voyageurs, oubliant le retour, ne souhaitaient 
plus que demeurer et se nourrir d'une fleur... Et 
cependant le vieux Paganisme d' Homere, par une 
admirable intuition humaine, a senti qu'en de pa- 
reils jardins Phomme ne vivrait point sa vie complete 
et qu'il fallait les fuir, reprendre la lutte de la tra- 
versee amere, pour le but du rivage natal. Ainsi 
sommes-nous amenes a penser que les epines ne 
sont pas moins precieuses que les roses pour la 
beaute de la profonde vie humaine, et qu/au royaume 
des tulipes bleues, des lotus charges d'oubli et des 
roses inoffensives, s'endormiraient ces hautes facul- 
tes de Fame que la mission des epines est peut-etre 
de tenir en eveil. 



Les fees, disent les savants ouvrages qui traitent 
de ces personnes indecises, sont des divinites d'ordre 
inferieur, et qui forment un imposant cortege. Elles 
representent un amalgame de souvenirs mytholo- 
giques. 

En Egypte, elles eurent des aieules, les fldlhors, 
au nombre de sept, comme les marraines de la Belle 
au Bois Dormant, — deesses a la face rosee et aux 
oreilles de genisse, toujours gracieuses,toujours sou- 
riantes, qui predisaient aux nouveau-nes leur ave- 



LA VIE ET LA MORT DES FEES 



nir et leur imposaient les lois du clestin. Les Hathors 
etaient jeunes et belles. Leur visage ne se troublait 
jamais pour les malheurs qu'elles avaient a prevoir. 
Elles recevaient 1'enfant et assistaient la mere, telle 
la fee Abonde de notre moyen age, mais la fee 
Abonde visitait les pauvres gens, et les Hathors ne 
frayaient qu'avec les grands de la terre. Ge n'etait 
point qu'elles ne s'occupassent des autres, mais les 
grands seuls etaient admis a les entendre prononcer 
les arrets du destin. La foule savait que, selon leurs 
decrets, les hommes nes tel ou tel jour etaient voues 
a telle ou telle mort. « Quiconque nait en ce jour 
meurt de la contagion — quiconque nait en ce jour 
meurt par le crocodile — quiconque nait en ce jour 
meurt de vieillesse — quiconque nait en ce jour 
meurt dans la veneration de tous ses gens. » Gontre 
les rigueurs des Hathors, les hommes pouvaient user 
deprudence oudetalismans. La philosophie des contes 
egyptiens laisse une certaine part a la liberte humaine 
et permet a chacun de lutter contre ses mauvais 
penchants, ou contre sa mauvaise sante. Mais, pour 
retardee qu'elle fut, l'heure fatale, prevue par les 
Hathors, devait forcement arriver. La f eerie egyp- 
tienne etait riche en prodiges, en metamorphoses, en 
formules magiques, en incantations. 

Voici venir encore, a l'avant-garde de la pompe 
feerique, les nymphes et les dryades de la mythologie 
classique, et puis un personnage plus austere, plus 
inquietant,aveclequel les fees ontd'etranges rapports. 
Le Destin, la redoutable avayxv] des Grecs, Tinflexible 
faturri des Romains, semble s'etre a la longue mor- 
cele, dedouble, multiplie. Etles fees en furent comme 
la monnaie, jeunes et vieilles femmes, espiegles ou 
grincheuses, bienfaisantes ou malicieuses, convives 



PROLOGUE 5 

empressees des festins de naissatice ou de bapteme. 
Sans sortir du monde reel, il y a, certes, des puis- 
sances amies ou liostiles autour da berceau de 
l'enfant, des heredites anciennes ou de futures 
influences. Les fees en constitueraient-elles la per- 
sonnification ? 

Ausone, qui avait un petit coin de feerie dans son 
cerveau lorsqu'il revait auparfum des etoiles, nomrae 
les tria fata aupres des trois Graces. Ces memes 
Iria fata sont citees par Procope. Ainsi commenca 
la vie des fees : dans cette lointaine epoque, elles 
eurent parfois des collegues masculins, des fati, 
mais ceux-ci disparurent bien vite, tandis que les 
fees feminines se repandaient partout avec une 
grace triomphante. Plus de grace que de bonte, 
d'ailleurs : sur les trois fees, deux etaient bienfai- 
santes, mais la troisieme se revelait redoutable. 
Ainsi la troisieme Parque defaisait Fouvrage de ses 
soeurs, et Carabosse ne serait peut-etre qu'une 
variation d'Atropos. 

La Scandinavie avait ses trois Nornes qui nous 
apparaissent aussi comme trois Destinees parentes 
des fees celtiques. Elles s'appelaient Urd (le Passe), 
Verdandi (le Present), Skuld(TAvenir), et se tenaient 
pres d'unpuits. Le huitieme livre de VEdda renferme 
toute la doctrine de la Feerie. D'apres ces legendes, 
un certain nombre de fees assistent a la naissance 
de chaque enfant et tracent les grandes lignes de sa 
vie. 11 y en a de bonnes et de mechantes. Frigga, 
1'emme d'Odin, Freya, femme d'Oder, sont des reines 
entre les fees. Frigga demeure pres de la fontaine du 
Passe ; Freya repand des larmes d'or. Nos imagina- 
tions modernes trouvent beaucoup de poesie dans ces 
emblemes, maisrien ne nous dit que cette poesie fut la 



G LA VIE Et LA MORT DES FEES 

meme pourPesprit des peuples primitifs. Le souvenir 
de Frigganous explique, peut-etre, que dans tous les 
reeits du moyen age, les fees ne manquent pas de 
se montrer aupres d'une fontaine. Pourquoi Frigga 
voisine-t-elle avec la fontaine du Passe ? N'est-ce 
point parce que le miroir transparent des ondes nous 
presente seulement le reflet des choses, et que les 
ondes du passe nous presentent des souvenirs qui ne 
sont aussi que des reflets ? Puis ce serait d'une jolie 
ingeniosite de faire apparaitre pres de la source du 
Passe les fees qui revelent les lois de Favenir ; car les 
secrets de ce qui doit etre dorment bien souvent dans 
les profondeurs de ce qui fut... Quant a Freya, la 
deesse aux larmes precieuses, deesse aux pieds de 
cygne, parente de la fameuse MereFOye, nous croyons 
voir en elle une sorte de beaute melancolique et 
pitoyable, elle a des affinites avec notre reve. 



II 



Des faits reels, oublies par Fhistoire, perdus dans 
la nuit des temps, ou metamorphoses par la distance, 
vinrent peut-etre se joindre a ces vagues et fantai- 
sistes croyances. Le monde feerique est plein d'etres 
bizarres : animaux qui parlent, geants epais, nains 
astucieux. II est Foeuvre d ; imaginations qui s'amusent 
a deformer Faspect du monde, comme le font cer- 
tains reves, et sans y mettre plus de malice ; maisil 
n'est pas impossible, au moyen du reflet brise ou 
devie, de reconstituer la figure reelle de Fobjet reflete. 
Sous tous les caprices du miroir, n'y aurait-il jamais 



PROLOGUE 7 

a ressaisir une legon de sagesse ? Sous toutes les 
arabesques des fables, une le§on d'histoire ? Un 
auteur anglais, M. Arthur Steward Herbert, a traite 
recemment de ce probleme : pour lui, les nains qui 
apparaissent dans les vieux contes representent les 
derniers survivants d'une race europeenne et prehis- 
torique 1 . 

II y aurait a chercher, par ailleurs, les origines 
druidiques de notre monde feerique. 

D'apres les vieilles traditions celtiques, Merlin a 
les allures d'un druide, et Morgane parait bien avoir 
fait ses debuts dans le monde sous les traits d'une 
druidesse. Les druidesses, comme les futures fees, 
etaient investies d'un pouvoir surhumain par la 
croyance commune. Elles etaient neuf dans File de 
Sein,qui pretendaient avoir le don delire dansl'avenir, 
de commander aux tempetes, de se rendre invisibles 
et de se metamorphoser en oiseaux. L'empire avait 
ete promis a Diocletien, alors qu'il n'etait que simple 
officier, par une de ces fees gauloises, et ce souve- 
nir contribua sans doute a populariser dans le monde 
antique la notion de leur existence. 

Les neuf fees que de tres anciennes legendes nous 
disent avoir emigre aux iles Fortunees ou iles des 
Pommes seraient, dans Fimagination populaire, un 
souvenir des augustes habitantes de Tile de Sein. 
L'ainee de ces neufsoeurs fatidiques se serait appelee 
Morgan; elle deviendra Morgue ou Morgane. Et 
sous les traits farouches des Rorrigans, voleuses de 
nouveau-nes, persiste le souvenir de certaines pre- 
tresses gauloises qui peut-etre chercherent ainsi a 
derober des enfants, soit pour grossir le nombre tou- 

1. Nineteenth Century, fevrier 1908. 



8 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

jours decroissant de leurs coreligionnaires, soit pour 
accomplir des sacrifices humains. 

Nombreux peut-etre sont les vieux recits qui gar- 
dent ainsi l'empreinte d'evenements oublies. Ces eve- 
nements emurent, troublerent, bouleverserent, a des 
epoques dont le souvenir s'est perdu, quelques grou- 
pements de Fhumanite primitive. Les nomades, a 
travers cet ancien monde, en colporterent le recit ou 
la legende, et certains de ces contes vecurent, d'au- 
tres sont a jamais disparus : comme les livres, les 
contes eurent leurs destinees. Les uns parcoururent 
la terre ; d'autres expirerent au seuil de la cabane 
qui les avait vus naitre. II y en eut d'illustres et 
d'obscurs : les illustres planerent sur des races 
puissantes ; les obscurs, un moment souleves du sol 
de tel hameau, de telle vallee, de tel repli de terrain, 
parce qu'une source chantait dans le silence ou parce 
qu'un rayon de Faube frolait le tronc d'un bouleau, 
retomberent dans la poussiere et dans Toubli. Cer- 
tains flottent encore dans notre atmosphere. Ou sont- 
ils ? Ou courent-ils ? plus vagues que les brumes, plus 
legers que les brises ? 



Ill 



Les fees primitives sont des paiennes. La notion 
du bien et du mal chez elles est assez confuse — a 
supposer que cette notion existe, meme a ?etat 
d'ebauche ! Le moyen age leur attribue de la jalousie 
et de la terreur a regard de la Sainte Vierge ; c'est 
une fagon de marquer la conscience qu'il a de leur 



PROLOGUE 9 

paganisme. On nous a raconte l'histoire de certaines 
fees qui, devenues chatelaines et assistant a la 
messe, se seraient enfuies au moment de la conse- 
cration. D'autres sont beaucoup moins suspectes. 
Viviane a son pupille Lancelot, Melusine a ses fils, 
prescrivent de toujours servir et defendre l'Eglise. 
Morgane a, pour ses captifs, chapelle et aumonier. 
Melusine construit des edifices sacres. Elle et sa 
soeur Melior se declarent bonnes chretiennes et sont 
favorables aux heros des croisndes. Melusine fait 
penitence le samedi (a noter cette penitence du sa- 
medi, jour consacre a la Vierge Marie, corame un 
detail frequent dans les legendes de fees), et tra- 
vaille pour le salut de son ame. Au treizieme siecle, 
dans le lai du Desire, un chevalier, trop epris d'une 
fee, s'en confesse a un ermite : la fee lui adresse 
des reproches ; elle n'est pas un esprit de tenebres, 
puisqu'elle prend de Teau benite et du pain benit. 
Plusieurs de ces fees sont tristes. On en connait qui 
demanderent le bapteme ou qui se firent consoler 
par de saints ermites. « Ce ne sont la, pourtant, 
ecrit M. Montegut, que des exceptions, car il est 
vrai que le sentiment religieux leur manque tout h 
fait, et que le caprice et la poesie constituent la seule 
religion qui soit a leur usage; mais si jamais on ne 
les a vues melees au cortege des esprits pieux, 
jamais on ne les a rencontrees parmi la tourbe des 
esprits damnes ou melees aux sombres ceremonies du 
« sabbat (1) ». 

II y en a d'affectueuses, et qui ne demandent qu a 
preter leurs bons offices aux menageres. Mais leur 
bonte d'ame a des Iimites : elles detestent les humi- 

(1) Montegut, Revue des Deux Mondes ; l er avril 1862. 



10 LA ViE Ef LA MORT DES FEES 

liations. Quand elles sent humiliees, elles devien- 
nent sombres et farouches. Les plus profondes 
d'entre elles semblent avoir une peine immense, peut- 
etre celle de ne pouvoir mourir : car Fopinionla plus 
repandue est qu'elles ne doivent mourir qu'au jour du 
jugement. Avec quelle ferveur nous voyons Melu- 
sine, et, plus tard, la fee-serpent du Venitien Gozzi, 
aspirer a devenir mortelles ! On dirait qu'elles ont soif 
d'une immortalite qui ne serait point leur immortalite 
feerique, comme si quelque chose manquait encore 
aux printemps durables de leurs iles Fortunees. 

L 'inspiration leur prete une patrie, lointaine, inac- 
cessible et radieuse... Des iles Fortunees, une ile 
d'Avalon, et, sur le domaine des hommes, des fo- 
rets, des bosquets, des Fontaines, qui seraient leur 
propriete. Gette ile d'Avalon, ce pays de feerie, qui a 
hante tout le moyen age, se rattache-t-il, comme on 
Fa songe, soit aumythe egyptien des iles Fortunees, 
soit a TElysee druidique ? Serait-ce FAtlantide de 
Platon, refletee dans les brumes des imaginations 
septentrionales ? II suffit, pour la rever, de voir File 
d'or du soleil couchant se bomber, le soir, a la sur- 
face des eaux, alors que son dernier reflet jette un 
royal pont d'or jusqu'au rivage. Etc'est a elle encore 
qu'appartiennent tous les palais d'or du couchant, 
tous les jardins celestes du soir aux fontaines de 
roses et aux brasiers de rubis. 

Qu'est-ce en somme que Tile d'Avalon ? Beaucoup 
la portent dans leur ame. C'est un reve qui repose de 
la realite. C'est la fenetre eclairee, dans la nuit, pour 
le voyageur epuise qui marche a travers la brume 
humide et glacee du soir d'automne. C'est l'ilot que 
Tame se cree et qu'elle ne laisse hanter que par de 
beaux songes, de belles idees ou ce qui lui semble 



PROLOGUE 11 

tel ; elle aime as'y retirer a quelque heure du jour. 
Mais il y a, pour les ames, d'autres asiles, certains 
et sacres, ceux-la, et aussi plus beaux; ils resplen- 
dissent dans les realites superieures. L'ile d'Avalon 
n'est qu'un reve, fugitif comme un nuage, flottant 
comme un parfum: pour vous, Tile d'Avalon est un 
livre qui vous berce; pour moi, une melodie qui me 
ravit; peut-etre une feuille morte que rougit une 
flamme du soleil couchant; peut-etre un petale de 
fleur qu'une brise emporte dans le crepuscule ! Un 
Trianon pour une reine melancolique ! Un jardin 
fleuri de lis purs ou des cygnes nagent sur Feau d'un 
lac ! Un parterre de roses au clair de lune, ou meurt 
le dernier trille d'un rossignol ! Un escalier de 
marbre qui s'evanouit sous un champ perilleux de 
nenuphars! L'ile des Lotophages,ou celle des sirenes? 
Lointaines Avalons, etincelants Eldorados, poemes 
decevants, philosophies prometteuscs, tout ce que 
Thomme recherche hors de la voie qui mene a son 
but, hors de la voie apre et sauvage conduisant au 
seul bonheur, comme a la vraie beaute ; hors de la 
voie qu'un poete entre tous eut le courage de cele- 
brer, de sorte que ce poete fut Dante ! 

Mais ces fees ont-elles une ame ? Ah ! les myste- 
rieuses petites personnes ! Si susceptibles, si fri- 
voles, si passionnees, si changeantes, si bavardes 
qu'on les dirait deux fois des femmes, et des pires 
femmes ! Elles transportent la-bas, dans leur ile 
inconnue, les beaux chevaliers qui seront a la fois 
leurs prisonniers et leurs vainqueurs. Mais les che- 
valiers se lasseront de ces printemps trop durables, 
et auront la secrete nostalgie des automnes meurtris 
et empourpres. Par Famour, puisque les fees se lais- 
sent prendre au mirage de Famour humain, comme 



12 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

tie folles et imprevoyantes alouettes, la douleur en- 
trera au royaume de f eerie. Ges pauvres fees au 
coeur leger sont toujours amoureuses ou disposees a 
Fetre. Si habiles qu'elles soient, elles n'hesitent pas 
a confier leur coeur fragile aux inconstants que sont 
les fils dcs hommes. Et, pour quelques douces paroles, 
elles seront dupes a leur tour. Viviane doit supporter 
les amours de Lancelot du Lac et de la reine Genie- 
vre; Morgane, si puissante et si glorieuse, est trahie 
dans son amour, et sur le point d'en mourir. Oriande 
apparait corarae une image de Viviane. Melusine se 
voit, un court instant, meconnue par son mari, et 
cet instant pesera sur sa vie seculaire. Leur science 
ne leur a pas appris a souffrir. Mais elles ne sem- 
blentpas incapables de toutbon mouvement : empres- 
sees a se rendre a quelque festin royal, elles ne 
dedaignent peut-etre pas de se reposer sous le toit 
d'une chaumiere ou elles laisseront quelque genereux 
souvenir de leur passage. 

Ah ! pauvres et legeres petites creatures, quel 
talisman, quelle baguette magique egaleront le pou- 
A^oir d'une ame humaine, toute simple, avec ses pos- 
sibilites de joie et de souffrance, murie dans le 
silence et dans les larmes ! Vous parlez aravir, vous 
chaiitez delicieuscment, vous tirez d'incomparables 
sons de vos harpes d'argent ; mais cette part de la 
vie qui ne s'exteriorise ni en chansons, ni en meta- 
morphoses, et qui constitue cependant le meilleur de 
nous-memes, notre souveraine dignite, rien ne nous 
donne a penser que vous Tayez jamais vecue; c'est 
pourquoi vous etes inferieures aux plus tristes des 
femmes, aux menageres qui peinent, aux buche- 
ronnes qui s'epuisent, a tout ce pauvre monde que 
vous coudoyez, jolies fees qui nous apparaissez en 



PROLOGUE 13 

demi-reve, comme de legeres et subtiles oiselles ! 
Souvent vous aimez les hommes, et souvent ils 
vous aiment, mais les fees et les hommes se com- 
prennent-ils jamais? Les premieres tourmentent les 
seconds, les seconds trahissent les premieres. Faut- 
il en conclure que Famour serait impuissant a com- 
bler les differences profondes de races et de milieux? 
Qu'il ne saurait prevaloir contre certaines discor- 
dances ? Les chceurs antiques nous donnaient gra- 
vement cette legon ; certaines legendes de fees nous 
la repetent naivement. 



IV 



L'imagination des hommes a peuple toutes les 
solitudes. Les sables et les mers n'ont pas echappe 
a cette loi. Chaque brin d'herbe, semble-t-il, chaque 
vague, chaque galet, est susceptible de posseder sa 
legende. II n'y a pas si longtemps qu'un vieillard de 
Guernesey croyait, sur la falaise, avoir aper^u plu- 
sieurs sirenes. Gombien trouve-t-on de ces sirenes 
dans les recits populaires! Elles chantent comme 
chantaient celles de l'Odyssee, et, par ce chant deli- 
cieux, elles attirent les pecheurs. Leur disent-elles, 
ainsi que raffirmaient les antiques sirenes des lies 
fleuries, eparses sur les mers hellenes, que, ayant 
converse avecelles, ils s'enretourneront sachant plus 
de choses ? Ou leur promettent-elles, simplement, 
Tamour ? Les cloches de rAngelus, bienfaisantes et 
pures, arretent leur chant et les mettent en fuite. 

II y a, dans le folk-lore breton , des Maru Morgan qui 



H LA VIE ET LA MORT DES FEES 

ressemblent aux sirenes, des dames de la mer, souples 
et felines; elles ont des yeux glauques, un rire de 
nacre, une robe de moire etincelante, et le soleil fait 
reluire souslesflots leurs tresses d'or melees de perles. 
Ce sont les vagues, les vagues dansantes et mou- 
vantes, qui appellent les fils loin de leurs meres, les 
maris loin de leurs .femmes, les peres loin de leurs 
enfants, les fiances loin de leurs fiancees. Leur amour 
est tel que les hommes oublient pour lui P amour 
des femmes, et que, malgre la menace de mort, ils 
s'elaneent, ivres de joie, au-devant des menteuses et 
prometteuses dames de la mer. Et, lorsqu'elles les 
aurontpris, elles viendront de nouveau roucouler et 
gemir sur les plages aux pieds des abandonnees qui 
les supplieront vainement de rapporter leur proie, aux 
pieds des veuves qui serrent contre leurs jupes les 
orphelinsdeja hantes par 1'irresistible appel. Aucune 
legende ne se comprend mieux que celle des Dames 
de la mer. 

Et le mystere des eaux, comme il hante le songe 
des riverains! Ou sont-ils, les navires perdus?Oii 
sont-elles, les villes englouties ? Sous Teau, disent 
les legendes. On y vit comme sur la terre : des cloches 
resonnent toujours de la cite d'Is. II y a des fees oc- 
cupies d'une lessive eternelle. D'autres chantent, 
murmurant les noms de quelques jours de la semaine. 
D'autres encore, et beaucoup, peignent leurs che- 
veux avec des peignes d'ivoire. Sous la mer, des 
marches conduisent a un chateau ou Ton dort, comme 
dans celui de la Belle au Bois Dormant. Ailleurs une 
fee est endormie dans un souterrain ; ses soeurs vont 
Fy visiter, mais celui qui Teveillerait Tepouserait : 
l'Edda nous montre ainsi Brynhilde, eveillee par 
Sigurd. 



PROLOGUE 15 

Comme la mer, les rivieres ont letirs fees, leurs 
lutins, leurs genies. Les dracs, par exemple, sont 
des genies proteiformes ; ils ont cles palais au fond 
de Feau. Sur lesbordsdu Rhone et du Leman, abon- 
dent les Fenelles, petites fees sauvages aux yeux 
verts. Partoutvous trouverez des fees oudes Fades, 
des dames blanches ou des dames vertes ; puis des 
ressouvenirs de legendes classiques : Hero et Leandre 
en Franche-Comte, Persee en Toscane, Semele et 
Bacchus, F Amour et Psyche ; Fane d'or d'Apulee 
devient la rustique Peau d'Ane. Le Gers cache sept 
belles et savantes damoiselles. La Ranee a des fees 
dont la reine se promene dans un char attele de 
papillons. Par exemple, d'ou vient cette dame du 
Mas, belle, mysterieuse et revetue d'unelongue robe, 
qu'un seigneur avait epousee en promettant de ne 
jamais chercher a voir les pieds de la belle ? Malheu- 
reusement, il ne tint pas sa promesse et decouvrit 
un jour, en guise de pied, une patte d'oie : la fee, 
degue, le maudit ; chatelain et chateau disparurent 
engloutis par un lac soudainement forme. D'ou vient- 
elle, cette voyageuse palmipede ? Se rattache-t-elle 
a tous les mythes de femmes-cygnes ? Faut-ilvoir en 
elle, peut-etre, une lointaine cousine de la femme 
cygne du Dolopathos, fee douce et belle, et qui, ac- 
cusee par une infame belle-mere, souffre d'etranges 
mesaventures ? Serait-elle parente, plutot, de la fa- 
meuse Mere FOye, Muse des contes populaires ? Ne 
ressemble-t-elle pas un peu a Melusine, a une Melu- 
sine moins misericordieuse que la vraie ? 

Les femmes-serpents, aussi, pullulent. 11 en est 
une celebre, dans le val d'Aoste. Les lacs possedent 
leurs dames : Fune, princesse attirante, se precipite 
dans les eaux pour fuir un pretendant ; Fautre, pro- 



16 LA VIE ET LA MORT DKS FEES 

voquee par trois jeunes fiiles, qui, pardefi, chantaient 
imprudemment autour des eaux : « Prends la plus 
belle d'entre nous! » apparait et saisit en effet la 
plus helle des trois compagnes. Line troisieme en 
Corse subit une destinee analogue a celle de Pres- 
sine, mere de Melusine : son mari ne devait pas la 
voir manger ; il deroge au pacte et tout de suite 
elle s'eloigne avec ses trois fiiles. 

Les eaux ont leurs fees, mais les forets elles-memes 
semblent des fees ; car de certains objets ondit qu'ils 
sont fees, c'est-a-dire enchantes, comme la petite 
clef de Barbe-Bleue, ou le sang est aussi ineffagable 
que la tache qui demeure aux mains pales de Lady 
Macbeth; et la meme epithete s'etend a des lieux 
comme la foret des Ardennes, dont Partenopeus de 
Blois declare : « Elle etait hideuse et faee. » Gela se 
comprend, certes, que les forets soient fees, avec 
toute Tintensite de mystere qui plane sur elles et 
tout l'imprevu de leurs jeux d'ombre et de lumiere ; 
on y est enveloppe d'une vie puissante et secrete, a 
laquelle rien d'humain ne se compare ; et pourtant 
cette vie, elle se dresse dans les troncs des arbres, 
s'epanouit dans les feuillages, pullule sous nos pas 
en myriades de petites herbes odorantes, s'ingenie 
aux structures delicates des mousses et des fougeres; 
elle est immense, elle est diverse, elle est innom- 
brable ; elle est magnifique, elle est humble ; elle 
s'elance si haut au-dessus de nos fronts que nos re- 
gards font effort pour la suivre; elle rampe si bas 
sous nos pieds que notre ma'rche la froisse et l'ecrase 
sans que nous en ayons conscience. Les arbres, 
avec leur parure, ont je ne sais quel air de colonnes 
voilees ; Tinconnu nous guette peut-etre derriere cha- 
cun d'eux ; a la moindre echancrure, il se revele 



PROLOGUE 1? 

dans un nouvel aspect de la lumiere ou de la penom- 
bre; le soleil, Fazur, les nuages, les branches, les 
feuilles, les multiples degres du lointain, a demi ca- 
ches, a demi devoiles par instant, mais plus souvent 
caches que devoiles, et peuples, on le sent, de crea- 
tures sauvages et mysterieuses, effleures de courses 
legeres, hantes de bondissements silencieux, trou- 
bles de vols invisibles, composent a la foret une 
atmosphere unique pour la floraison de nos plus 
fantastiques reveries. Toute foret est un peu Breche- 
liant, ou se plaisaient les fees du moyen Age. On 
n'est pas surpris que rimagination medievale ait 
aime a en faire le refuge d'une Morgane au coeur tra- 
gique et desabuse. En cedant a ce penchant, n'a- 
t-on pas subi Finfluence des vies inconnues, animales 
et vegetales, qui rendent si poignant le mystere de la 
foret, vie des vieux chenes de la Gaule ou des agiles 
ecureuils, des hetres blesses par Fautorane ou des 
biches atteintes par le trait du chasseur? Ces exis- 
tences animales et vegetales nous sont plus etran- 
geres, en realite, que toutes les fees des legendes. 
On se sert des fees pour personnifier, pour rappro- 
cher de ndus, pour humaniser, en quelque sorte, 
cette vie que notre esprit ne concoit pas et dont il 
subit le vertige. Les Grecs, avec leurs nymphes, 
leurs f amies, leurs sylvains, leurs dryades, leurs 
hamadryades, obeissaient a une semblable impul- 
sion. Lafcadio Hearn nous a donne des contes japo- 
nais, delicats, ingenieux et charmants, ou nous voyons 
de belles jeunes filles, droites et pales, incarner 
Fame des saules. G'est que Fame humaine se cree 
partout des miroirs. Les Dames du Lac sont parentes 
des ondines et des nixes. L'Ecosse a ses lut'ins, Flr- 
lande ses brownies, FAllemagne ses elfes; ce sont 



18 LA VIE ET LA. MORT DE3 FEES 

des creations du brouillard et da reve. On reconnait 
leurs formes transparentes dans les vapeurs blan- 
ches qui montent des vallees aux premiers soirs 
d'automne. 



V 



Les chemins de fer, pourtant, ont commence de 
depoetiser ces vapeurs ; ils mettent en fuite les 
dames blanches, les dames vertes, les femmes-ser- 
pents, les fenelles aux yeux verts. Beaucoup dispa- 
raissent. Que vont-elles devenir ? Oii se sont-elles 
cachees ? On savait deja que le sel les rendait 
mortelles. II leur conferait sans doute une arae, en 
memoire du sacrement de bapteme, et cette morta- 
lity n'etait peut-etre que le signe d'une immortalite 
superieure ; mais enfin, elles etaient vouees amourir. 

II semble que leur destin s'accomplisse. 

Les paysans de certaines regions bretonnes racon- 
taient volontiers que le dix-neuvieme siecle etait un 
siecle invisible, mais que le vingtieme serait un 
siecle visible, e'est-a-dire un siecle ou les fees et les 
genies recommenceraient a se montrer aux homines. 
Les premiers automobiles qu'ils apergurent leur 
donnerent a croire que la prophetie etait realisee. 
Ils prirent les voyageuses automobilistes pour des 
fees revenant visiter leurs anciens domaines. Depuis, 
les automobilistes se sont multiplies, mais les fees se 
cachent toujours, les fees dont le defiant et leger 
esprit ne s'accommode guere, il faut le supposer, de 
ces vehicules bruyants, et qui p referent le parfum 
des forets, quand il est pur de tout melange. 



PROLOGUE 9 

Mais nous n'irons pas a leur recherche. Ilfaudrait 
plusieurs livres pour saisir leurs silhouettes fuyantes 
et innombrables. Les fees simplement populaires 
nous entraineraient si loin, sur la trace de leurs pas, 
dans la foret enchantee des legendes, que nous ris- 
querions de ne jamais y retrouver notre chemin. Des 
poetes ont donne la beaute de leur reve, des con- 
teurs Fingeniosite de leur esprit, a ces formes 
eparses ; des fees ont revetu une expression poetique 
ou romanesque ; elles se sont mises a representor 
une conception de la vie humaine, les mosurs d'une 
epoque, les habitudes d'un pays. II serait fort ambi- 
tieux de dire que nous allons esquisser une histoire 
litteraire des fees ; nous avons tout simplement 
recueilli quelques elements capables d'entrer dans la 
combinaison d'une pareille histoire. 

Sur ces elements litteraires, nous ne saurions 
meconnaitre l'influence de la Mere l'Oye, Tintaris- 
sable conteuse des vieilles legendes paysannes, figure 
populaire de la vieille France. Aux jours revolu- 
tionnaires, il parait que les fees ne furent pas en 
faveur ; Mere l'Oye fut disgraciee, mais le dix-neuvieme 
siecle permit aux antiques familiers de Mere l'Oye de 
divertir encore les petits enfants. L'Eglise s'etait 
justement opposee aux croyances et aux rites super- 
stitieuxque detelles legendes pouvaient faire naitre, 
mais elle n'empecha nullementles meres etlesaieules 
dmtroduire les fees dans leurs recits berceurs. 

Celles qui nous les firent connaitre avaient perdu 
Tusage du fuseau, et c'est sur des aiguilles atricoter 
que se penchaient leurs lunettes, dans la creuse embra- 
sure d'une fenetre. Elles n'en renouaient pas moins 
le fil mince et tenace de la tradition humaine. Cha- 
cune a son tour et sans le savoir incarnait le person- 



20 LA VJE ET LA MORT DES FEES 

nage auguste et mysterieux de la Mere TOye. Freya, 
belle et blanche, deesse au pied de cygne ; reine 
Pedauque de Toulouse, sculptee au portail des 
vieilles eglises, qui aviez un pied d'oie et qui filiez, 
puisqu'un serment populaire se jurait sur votre que- 
nouille ; reine Berthe aux pieds d'oie, dont les ima- 
ginations firent tour a tour la femme de Pepin le Bref 
et celle de Robert le Pietix ; vous nous attendrissez 
moinsquelaMere FOyedevenue Taieuledenos campa- 
gnes. Elle a peut-etre, d'ailleurs, garde de votre sou- 
venir memelenom dece palmipede dont la patte diffuse, 
comme celle du cygne et du canard, etait, en de tres 
vieux jours et de tres lointains pays, consideree 
comme l'embleme de la lumiere matinale. Je vous 
salue, Mere l'Oye, Muse de village, surannee et 
charmante, soit que votre visage ride et dore par 
d'anciens soleils s'aureole des mitres de dentelle 
cheres a nos Normandes ou des bonnets arrondis de 
nos Tourangelles, Mere TOye qui ne savez pas lire, 
mais qui demeurez la depositaire de la culture pro- 
fonde ou s'abmente une race. G'est par vous que les 
beaux contes vinrent a nous de la nuit des ages, et 
votre memoire nous apparait precieuse comme ces 
coffres trapus ou dormaient les robes couleur du 
temps et couleur de soleil, les robes qui rehaussaicnt 
la beaute de Peau d'Ane, la pantoufle de verre qui 
chaussait le pied de Cendrillon et qui portait san& 
doutel'aurore sur le crista! de lointains oceans. Toutes 
les pierreries que vous prodiguez sur les etoffes res- 
plendissantes de vos reves apparaissent moins nom- 
breuses que les gouttes de rosee dans Fherbe de la 
prairie. On a suppose que vous etiez echappee de quel- 
que fabliau perdu. Vous representez, bien plutot, la 
grande Muse du peuple anonyme dont la poesie coule 



PROLOGUE 21 

sans fracas, semblable aux eauxdes sources secretes, 
mais que Ton entend bruir e tout bas , dans le silence des 
siecles et de Fhistoire. Vous filiez activement de vos 
mains secheset fanees, comme les feuilles des bois a 
1'automne, Mais dans la penombre des mousselines 
qui vous aureolaient de blanches coiiFes, vos yeux 
etaient plus transparents que de claires fontaines. 
Vous parliez aux longues veillees d'hiver, assise 
a cote de l'atre qui vous eclairait de ses tisons, ou 
par les crepuscules prolonges de la saison douce, 
appuyee a la margelle du puits, quand les femmes 
venaient y chercher de l'eau pour les usages du soir. 
Gombien le vent a-t-il emporte de vos paroles pro- 
fondes ! Ceux a qui vous les adressiez etaient de 
rucles travailleurs ou de lasses travailleuses, et vos 
beaux contes mettaient une treve dans les obscurs 
labeurs de leur vie quotidienne. Les princesses y 
etaient toujours charmantes et les princes toujours 
amoureux. Iln'y etait question que d'amoursfideles. 
Et vous ouvriez a ces pauvrestoutletincelanttresor 
des feeries ; pendant que votre voix resonnait, ils 
possedaient autant de perles et de diamants que Ton 
en put trouver au royaume de Golconde. Vous etiez 
de celles dont par le Montaigne, « de ceux et de celles 
qui ne s'alitent que pour mourir ». Et vous saviez si 
elle ressemblait a vos contes, la dure vie quotidienne 
qui ployait votre taille sous le fardeau de bois mort ; 
mais c'est au fond de votre memoire, comme d'un 
doux miroir terni, que Perrault a retrouve, pour son 
Petit Chaperon Rouge, la chere image d'un village 
de France avec sa route blanche sur laquelle les noi- 
setiers jettent la guipure de leur ombre legere, ses 
moulins, ses bucherons, et la chaumiere cle la mere- 
grand, la chaumiere soeur de la votre! 



22 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Pas ime source, si humble fut-elle, qui ne vous 
eut dit son secret. Vous saviez qu'il suffit d'un rayon 
de lune pour « enchanter » tout un bois. Et sur vos 
levres benies, sanetifiees par la douleur et la priere, 
les petites fees avaient perdu leur malice. Elles 
n'etaient plus que de folles et inolFensives petites 
creatures qui dansaient en riant autour du berceau 
de vos petits enfants, alors qu'ils s'endormaient au 
lent murmure de vos recits. Vous saviez, -quand 
Theure etait venue, remplacer les fictions souriantes 
par les verites les plus graves. A vous, ceux qui 
allaient partir demandaient du courage ; et de vous, 
ceux qui avaient failli reclamaient leur pardon. Vous 
leviez les mains pour benir, et l'image du Christ 
suspendue au mur semblait les regarder avec com- 
plaisance. 

L'atre j etait une derniere lueur sur ces pauvres 
mains de fileuse, dessechees comme des feuilles 
mortes que doit emporter la prochaine bourrasque. 



CHAPITRE PREMIER 



LES FfiES DU CYCLE BRETON 



Merlin, Viviane, Morgane, principales figures de la 
feerie bretonne, arrivent a dorainer la feerie univer- 
sale. II serait difficile de remonter a leurs origines 
mythologiques, et, s'ils vecurent humainement, leur 
histoire humaine s'est incorpore toutes les passions, 
toutes les ambitions, toutes les tristesses et toutes 
les esperances d'une race poetique et malheureuse. 

Ici, le monde feerique emerge des profondeurs de 
toute une litterature nationale. Ces etres inquietants 
et capricieux appartiennent aux plus anciennes tra- 
ditions d'une race repliee sur elle-meme, qui se con- 
sola de ses deboires reels par l'eclat de son r&ve. 
Aussi ce reve prit-il une telle extension qu'il deborda 
la parole et s'epancha dans la musique, musique mo- 
notone sans doute ; comme la plainte des vagues sur 
la greve ou le murmur e du vent dans les forets. La 
musique semble avoir ete donnee aux hommes pour 
les dedommager des promesses que la vie n'aurait 
point tenues. 



24: LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Les autres peuples vinrent demander a ces Bre- 
tons Paumone de leur reve, et s'en approprierent les 
heros. J'avoue, cependant, que je prefere au Merlin 
de Broceliande et de Viviane le Merlin primitif, le 
barde qui finit en sauvage dans la foret ecossaise de 
Calidon. A lui le Giel pitoyable menage des rencontres 
delicieuses avec de vieux saints celtiques, tout pleins 
de misericorde. G'est lui, d'abord, que nous allons 
rechercher, 



LE BARDE MERLIN 



L'imagination des peuples vaut celle des plus 
grands poetes. Le Merlin populaire de la vieille 
Bretagne, a peine degage de la matiere brute des 
legendes, aspire a la figure d'un heros de Shakes- 
peare, et nous rappelle ces personnages de Michel- 
Ange, inacheves, a peine ebauches dans le marbre, 
qui, sous le nom d'esclaves, veulent, semb]e-t-il, 
representer le desir confus de la matiere pour la 
forme. 

Certains le crurent fils d'une vestale et d'un 
consul romain ; d'autres le dirent fils d'une vierge 
chretienne et, selon leurs croyances, d'un genie 
paien ou d'un esprit reprouve. G'est lui qui symbo- 
lise les luttes religieuses de la Bretagne. D'apres la 
legende, il aurait vecu sous beaucoup de rois ; des 
sa plus tendre enfance, il se serait signale par des 
prodiges a la cour du tyran Wortigern ; les plus 



LES FEES DU CYCLE BRETON 25 

fameux chefs bretons, Ambroise-Aurelien, Uter-Pen- 
dragon, Arthur, se seraient laisse guider par ses 
conseils. II aurait ete lui-meme un prince comman- 
mandant aux « Demetes » superbes, et possedant la 
science de Favenir. Rome meme, et Pempereur Jules 
Cesar, auraient experiments son pouvoir de divina- 
tion. II etait prophete, magicien. Tel le moyen age 
se figura Virgile, tel etait deja Merlin. Parmi tous 
les prodiges qui lui sont attribues, il n'en est pas de 
plus typique que V enchantement des pierres pre- 
cieuses : ces pierres precieuses n'appartiennent pas 
a des joyaux, elles sont de rudes et formidables pierres 
druidiques. Merlin, pour honorer les guerriers morts, 
ou pour donner un monument funeraire au roi Ara- 
broise, enchante ces pierres avec sa harpe et les trans- 
pose de Tile dTrlande a celle de la Grande-Bretagne, 

Par moments, lafolie se serait emparee de Merlin ; 
les conteurs nous le montrent, apres la mort de ses 
compagnons d'armes, refugie dans les forets, fuyant 
les hommes, errant' sous de grands chenes celtiques, 
et s'appliquant a Petude des arbres, des pierres et 
des astres. 

II est puissant et sauvage comme les arbres et les 
rochers ; comme eux, il gemit quand la tempete le 
frappe, et la douleur d'une nation passe a travers 
ses gemissements. D'un loup il fait sa societe. 
Cependant, il avait des amis qui regrettaient son 
absence, et, s'il faut en croire la Vita Merlini, 
qu'ecrivit en 1149, Geoffroy de Monmouth, de tendres 
cceurs de femmes se lamentaient pour Merlin : ceux 
d'une epouse et d'une soeur. La femme s'appelait 
Gwendoloena, la soeur s'appelait Gwendydd ou Ga- 
nieda ; celle-ci etait mariee au roi Rodarcus, et celle- 
I3 vivait a la cour de sou beau-frere, 



26 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Ganieda etait une personne ingenieuse ; poetesse 
comme sonfrere etait poete, elle comprit que toutes 
les raisons seraient vaines, et qu'il fallait eveiller en 
lui des souvenirs. Un barde envoy e par elle se mit a 
chanter la douleur de la pauvre Gwendoloena, Fepouse 
abandonnee, et Merlin, qui se laissait toucher plus 
facilement que convaincre, accepta de retourner k la 
cour. 

Mais il n'aimait plus la societe des hommes ; il ne 
pouvait plus l'aimer, devenu trop sincere et trop 
clairvoyant. II ne pouvait plus 1' aimer, puisqu'il 
lisait les pensees cachees, et que cette science re- 
doutable lui donnait la nostalgie de ses grands ar- 
bres. S*il ne prevoyait pas encore les paroles de la 
chanson shakespearienne : « Souffle, souffle, vent 
d'hiver, tu n'es pas si cruel que l'ingratitucle hu- 
maine », il en avait, dans Tame, toute la musique. 
Sa soeur Ganieda n'echappa point aux perils de cette 
clairvoyance. Elle etait une soeur parfaite, mais une 
epouse volage, aimant a causer sous les arbres avec 
les jeunes pages de la cour, et le roi Rodarcus, igno- 
rant ses mesaventures conjugales, caressait un jour 
tendrement les beaux cheveux de Ganieda, quand il 
y apercut une feuille emmelee; du meme geste amou- 
reux, il rejeta cette feuille. Merlin etait present : il 
se mit a rire. Interroge sur les causes de son rire, 
le rude Merlin, aussi incapable de mentir que la voix 
des forets ou des eaux, declara que cette feuille 
s'etait emmelee dans les cheveux de la reine, alors que, 
assise sous un arbre, elle accordait une entrevue a 
son amant. Rodarcus s'emut, et Ganieda protesta. 
Pour convaincre Merlin de folie et d'erreur, elle 
Pinterrogea trois fois sur les destinees d'un enfant 
que, chaque fois, pour la circonstance, elle revetit 



LES FEES DU CYCLE BRETON 27 

(Tim deguisement nouveau ; Merlin fit trois predic- 
tions differentes, ce qui rejouit Ganieda, et rassura 
son mari : celui-ci ne se demanda point si ees appa- 
rentes contradictions necachaient pas quelque sombre 
et profond secret du destin. 

Sans doute, si tendre soeur qu'elle fut, Ganieda 
comprit, apres cette experience, que Merlin n'etait 
plus fait pour le sejour des cours. II retrouva sachere 
foret de Calidon, l'amitie des arbres et fintimite des 
loups. 

Une version desa legende raconteque, s'eloignant 
de nouveau, il avait autorise sa femme, la douce 
Gwendoloena, a celebrer un second mariage, mais 
il aurait ajoute : « Que ton nouvel epoux se garde 
bien de paraitre devant mes yeux : il lui arriverait 
malheur. » Au jour de la noce, Merlin accourut, es- 
corte de tous les animaux sauvages de la foret, et le 
marie, de la fenetre, contemplait ce spectacle en 
riant aux eclats. Furieux, le barde tua son succes- 
seur premature. II ne commandait pas a son coeur ; 
il n'en etait meme pas le devin. 

Merlin prelerait done les bois aux palais des 
hommes. Par ordre de sa soeur, on lui construisit, 
dans les solitudes qu'il aimait, un chateau dont les 
soixante-dix portes et les soixante-dix fenetres lui 
permettaient d'observer aisement les etoiles, et cent 
quarante scribes s'evertuaient sous sa dictee a re- 
tracer ses propheties. 

Quelle que fut la destinee reelle du vieux barde 
breton, le moyen age s'engoua de ses propheties 
supposees. GeofTroy de Monmouth y consacra le sep- 
tieme livre de son Hisioire des Bretons. Au dou- 
zieme siecle, d'etranges poemes couraient sous le 
nom de Merlin. II y avait ce chant des Pommiers dont 



28 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

chaque strophe debute par les mots Doux pommier : 
on y discerne, dans une sorte de lointain, certains 
echos tres anciens qui semblent reveler, aveo une 
ame de poesie seculaire, les mysterieuses espe- 
ranoes d'une race vaincue. Merlin y pleure la mort 
de son neveu, Ills de sa sceur Ganieda, mort involon- 
tairement causee par lui-meme, et il regrette de ne 
pas avoir cesse de vivre auparavant. 

Lie chant des Pommier s, de ces pommiers qui cou- 
ronnent, de leur grace fleurie, Pile heureuse de 
Morgane, celebre, semble-t-il, tous les aspects de 
Tarbre eher aux Bretons. 

Doux pommier aux branches eharmantes, qui bourgeonnes 
vigoureusement et produis des rejetons renommes... Doux 
pommier, arbre aux fruits verts, aux pousses luxuriantes... 
Doux pommier, arbre aux fruits jaunes... Doux pommier 
qui erois dans la clairiers... Doux pommier aux fleurs char- 
mantes qui crois cache dans ies bois... Doux pommier qui 
crois aupres du fleuve... Doux pommier aux fleurs delicates, 
qui crois dans un champ, parmi d'autres arbres... Doux 
pommier aux couleurs vermeilles qui crois cache dans la 
foret de Kelyddon... 

A chacune de ces evocations du pommier se sus- 
pend, sous la forme d'une strophe, une esperanceguer- 
riere ou quelque souvenir de la vie de Merlin. 

Doux pommier, arbre aux couleurs cramoisies, qui grandis 
cache dans les bois de Kelyddon, on te recherche pour 
tes fruits, mais ce sera en vain jusqu'a ce que Cadwaladyr 
vienne de la conference de Rhyd-Reon, et qu'un Konan 
s'unisse a lui pour attaquer les etrangers ; alors les Cam- 
briens seront victorieux, leur dragon sera glorifie, chacun 
retrouvera ses biens, les coeurs bretons seront joyeux. Allez, 
clairons, sonnez les fanfares de la paix et d'un temps meil- 
leur. 



LES FEMS DU CYCLE BREf ON 2§ 

II s'agit ici d'un liberateur cache, dun mysterieux 
jeune prince, en qui les Bretons mirent leur espoir 
pour la deroute des Saxons. 

De Finspiration des Pommiers, on pourrait rap- 
procher celle des Pourceaux. Les Pourceaux, 
comme les Pommiers, nous entfetiennent d'un mys- 
terieux liberateur, toujours traque par un ennemi 
non moins mysterieux. « Ecoute, 6 petit pourceau, 
heureux petit pourceau, cache-toi dans un lieu isole, 
dans les bois, de crainte des chiens de chasse... 
11 faut s'en aller de crainte des chasseurs de Mor- 
dei. » 

Cette curieuse poesienous a donne les Bouleaux, 
les Fouissements*, le Chant diffus du tombeau, et 
surtout d'imposants Dialogues, Pun de Merlin avec 
Talgesin, et deux autres dont le plus celebre est 
celui de Merlin avec sa soeur Ganieda. 

Talgesin, comme Merlin, etait un barde fameux de 
la vieille Bretagne, et son souvenir etait demeure 
dans la memoire des Bretons. lis faisaient delui un 
chretien, disciple de Gildas. Ce fut Fimagination de 
la posterite qui favorisa Merlin d'une celebrite plus 
grande que celle de Talgesin. Le douzieme siecle, en 
s'occupant de Merlin, se rappela Talgesin, et se plut 
a confronter ces deux poetes. On raconte meme que 
Talgesin vecut dans la solitude avec Merlin et Ga- 
nieda. 

Le Dialogue de Merlin et de Talgesin, ces deux 
bardes bretons, ne ressemble guere, on le eoncoit, 
aux legers chants alternes des pastorales grecques. 
II est lourd, obscur, profond et douloureux. Tour a 
tour, les bardes exhalent une plairite, puis ils expo- 
sent leur science* Une plainte, il y en a toujours une, 
croirait-on, au fond de ces ames bretonnes, sorte de 



30 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

plainte de la vie qui ressemble a celle de FOcean sur 
leurs rivages, celle meme qui vibre au fond des 
phrases sonores de Chateaubriand. Talgesinet Merlin 
chantent le regne animal : Talgesin decrit la qualite 
des poissons, et Merlin celle des oiseaux. lis decri- 
vent runivers, et n'omettent pas de celebrer Tile 
heureusede la fee Morgane. Une legend e nous mon- 
trera Talgesin et Myrdhin ou Merlin menant Ar- 
thur blesse a cette ile heureuse; les Bretons met- 
tent ainsi sous la garde de la poesie leurs traditions 
heroiques ; et ce voyage fabuleux qui conduit a tra- 
vers des mers embaumees, sous la surveillance des 
bardes, leur romanesque heros de fiction, prend je 
ne sais quel aspect de symbole : la Bretagne de- 
sertee ne peut croire a la mort d'Arthur; elle pleure 
son heros et ses bardes, mais elle se console de sa 
tristesse par revocation de File heureuse ouils se sont 
attardes... Certains arbres laissent, dit-on, couler 
un baume de leur blessure : de la blessure d'un 
peuple s'ecoule parfois le baume de la musique et de 
la poesie. 

Merlin a-t-il reellement visite Tile fortunee lors- 
qu'il accorde a Ganieda son dernier entretien ? On 
ne le dirait pas. Dans ce Dialogue avec Ganieda, il 
est le Merlin hagard et souffrantdes recits primitifs, 
celui qui, las des hommes, n'accepte guere de con- 
solation que de la part des etoiles. Ganieda est la 
sceur de son ame ; elle a eu des fautes, des erreurs, 
des faiblesses, mais, apres la mort de son mari, elle 
les expie dans la solitude. Elle seule peut, sans 
l'irriter, efileurer Fame souifrante de Merlin, puisque 
leur fraternite re^oit la double consecration de la 
douleur et de la poesie. Alors, voyant descendre sur 
ses traits ravages le erepuscuie de la vie, elle hii 



LES FEES DU CYCLE BRETON 31 

parle de Dieu, des moines, de la reconciliation finale. 
Mais le poete sursaute. Dieu, certes, il veut bien se 
tourner vers lui, solliciter de lui son pardon, mais 
qu'est-il besoin des moines, et qu'aurait-il a leur 
dire ? Merlin, qui fuit tout le genre humain, va-t-il les 
excepter, va-t-il leur decouvrir les sauvages retraites 
de son ame indisciplinee? 

D'ailleurs, il les deteste entre tous ; Merlin appar- 
tient aux traditions pai'ennes ; il incarne les coutumes 
druidiques. S'il fut baptise par sa mere, il n'a point 
vecu selon l'Evangile ; et meme on Taccuse d'avoir 
dechire le saint livre. Sa lutte contre les moines fut 
une apre guerre. Ganieda, qui porte le nom celtique 
de Gwendydd, aube da joui% sait ou se trouve le 
secret de la paix, depuis qu'elle a revetu la sombre 
robe de la penitence. Elle est douce, attendrie; elle 
appelle le barde son « sage devin », son « jumeau 
de gloire »; elle s'apitoie de le voir etendu sur la 
terre, la joue amaigrie, et malade a en mourir. 11 
faut redire certaines phrases de leur dialogue : 

... Je me souviendrai de toi, lui dit-elle, au jour du juge- 
ment; au dela de la tombe, je deplorerai ton infortune... 
Debout ! leve-tni, et consulte les livres de Finspiration, les 
oracles de la vierge fatidique et les songes de ton sommeil. 

Merlin prophetise avec elle et la nomme « son 
amie,saconsolatrice, Gwendydd, Taube de sajournee, 
Tinspiratrice, le refuge des poetes » 5 et, par ce der- 
nier nom, s'il en fallait croire M. de la Villemarque, 
il nous apprendrait qu'en realite sa mysterieuse inter- 
locutrice n'est autre que la muse bardique. 

iVest-elle que la muse bardique ? Pourquoi Merlin 
n'aurait-il pas eu cette sceur, poetesse et devine- 
resse comme lui, comme lui de race gauloise ? Les 



M LA VIE £t LA M0RT t>ES FE&& 

Gaulois croyaient leurs femmes divinement inspi- 
rees. Pottrquoi Gwendydd on Ganieda ne serait-elle 
pas elle-meme fee, c'est-a-dire verseedans la science 
druidique ? Mais elle serait, elle, une fee convertie 
au christianisme. Elle avait renonce au gouverne- 
ment de ses peuples nombreux pour vivre dans la 
pensee et dans la solitude ; elle aimait les bois., non 
plus pour y causer et y rire avec de jeunes pages, 
mais pour y mediter de hautes verites et songer aux 
destinees de la patrie bretonne. « O mon frere, dit- 
elle, toi dont Tame est si pure et si belle, je t'eii 
conjure, recois la communion au nom de Dieu, avant 
de mourir. » Merlin se revolte, non pas contre le 
christianisme lui-meme dont la beaute s'impose k 
son ame errante, mais contre ces moines qu'il n'a 
connus que pour les vilipender, les attaquer et s'at- 
tirer leurs anathemes. 

« Je ne recevrai pas la communion de la main de 
ces moines aux longues robes ; je ne suis pas de leur 
Eglise. Que Jesus-Christ lui-meme me donne la com- 
munion ! » 

Ganieda s'eloigne en soupirant : « Dieu ait pitie de 
Merlin ! » 

Des interpretes ont soutenu que Merlin refusait 
Fintervention de certains moines excommunies, mais 
je ne suppose pas que Ganieda la lui offriL L'unique 
souvenir que Merlin a des moines est celui des ba- 
tailles qu'il leur a livrees ; et si, a demi cdnverti 
par rinfluence de sa sceur, il s'incline devant leur 
Dieu, son orgueil, lorsqu'on lui parle d'eux, sent 
se rouvrir des blessures mal cicatrisees. Mais le 
Ciel exauce la priere de Ganieda. Des moines vien- 
dront a Merlin, et ces moines seront des saints : il 
ignorait encore la douceur des saints, 



LES FEES DU CYCLE BRETON 33 

Au barde celtique, le Seigneur envoie des moines 
celtiques, des saints mysterieux, habitues au reve 
des mers brumeuses et tout aureoles de douces 
legendes : ce sont Colomban, Cantigern et Cadoc. 
D'ou viennent-ils ? De quelques-uns de ces monas- 
teres des iles que saint Brendan visita dans sa jolie 
odyssee ? De cette ile delicieuse, symbole de la vie 
monastique, ou regnent la paix, le silence, la lumiere 
spirituelle, ou les troubles et les raaux sont incon- 
nus ? Si suave en est le parfum que, meme apres leur 
depart, les voyageurs le gardent sur leurs habits 
pendant quarante jours. Merlin Ta-t-il respire dans 
les vetements de Colomban ou de Cantigern ? 

Monte sur un cheval noir, Colomban arrive 
d'Irlande. II voit le barde plonge dans son obstina- 
tion : « Je plains, dit-il doucement, la faible creature 
qui s'eleve contre le Seigneur. » Cette parole triomphe 
de Merlin ; il s'incline, il se confesse : « Createur des 
creatures, supplie-t-il, supreme soutien des hommes, 
remets-moi mon iniquite. » II ajoute cet aveu qui 
resume Fenseignement de sa vie, et toute vie, peut- 
etre, est capable de se resumer en un mot : « Ah ! 
si j'avais su d'avance ce que je sais maintenant, 
comment le vent tourbillonne a son aise, dans les 
plus hautes cimes des arbres, jamais, non jamais, je 
n'aurais vecucomme j'ai vecu. » Dans le concert des 
voix de la foret, Merlin a neglige d'ecouter la plus 
haute. 

Cantigern parcourait les forets de la Caledonie : 
le peuple lui donnait une origine identique a celle de 
Merlin ; il lisait dans l'avenir et il aimait sa Bre- 
tagne ; il s'en allait a pied, ramenant des apostats 
a la bergerie du Christ, conquerant de nouveaux 
fideles,, et baptisant de nombreux convertis. Un cer- 

3 



U la Vie et la Mort dEs Pees 

tain Lailoken se trouva sur sa route, personnag;e 
errant, puni pour avoir suscite des dissensions 
civiles ; son allure sauvage et inspiree, ses yeux 
hagards et souffrants, toute sa detresse immense, 
attendrirent Gantigern jusqu'aux larmes. Gantigern 
pria pour Lailoken : « Mon frere, dit-il, puisque tu 
m'as fait ta confession, si tu regreltes tes erreurs, 
voila le Christ qui te sauvera. » Apres avoir com- 
munie, Lailoken s'eloigna, bondissant de joie et 
repetant : « Je chanterai eternellement les miseri- 
cordes du Seigneur. » Sous ce nom de Lailoken, 
c'etait encore Merlin qui se cachait... Pimagine cet 
entretien de Merlin et de Cantigern, corame le dia- 
logue de TOcean et du Ciel, de POcean qui se lamente 
sous la paix du Ciel etoile, tandis que le Ciel, sur la 
douleur de TOcean, fait planer la consolation des 
lumieres eternelles. 

Le doux saint Cadoc avait, selon le moyen age, 
pleure sur Tame de Virgile ; malgre les reprimandes 
du moine Gildas, ancien barde devenu impitoyable 
a toute poesie, et qui devait pourtant se reconcilier 
avec les poetes en la personne de Talgesin, Cadoc 
avait fait le voeu de ne boire ni manger, jusqu'a ce 
que lui fut revels le destin de ces pai'ens qui, dans 
le monde, ont chante comme les anges du ciel. Poete 
lui-meme, il meditail sur Teternelle destinee des 
poetes. Quand il s'endormit, il entendit une voix ar- 
gentine murmurer : « Prie pour moi, prie pour moi, 
ne te lasse pas, car la-haut je chanterai eternelle- 
ment les misericordes du Seigneur. » 

Ce saint Cadoc ou Kadoc, saint celtique par 
excellence, devait rencontrer Merlin, et le souvenir 
de cette rencontre, bien des fois mentionne, demeure, 
dans la memoire du pays breton, fixe par un chant 



LES FEES DU CYCLE BRETON 35 

populaire. Le poeme a toute la beaute grave d'un 
site de FArmorique : la silhouette de Merlin s'y 
dresse, orgueilleuse et farouche, comme un menhir, 
et celle de Gadoc nous apparait, les bras misericor- 
dieusement etendus en forme de croix. 

Les chants populaires du Barzaz-Breiz, relatifs a 
Merlin et traduits par M. de la Villemarque, sont au 
nombre de quatre. II y a d'abord une berceuse d'al- 
lure paienne ; et puis l'histoire d'une vieille magi- 
cienne — peut-etre une vieille fee — qui s'asservit 
Merlin par un don de pommes enchantees et Tern- 
mene a la cour d'un roi oii se celebrent des noces. Les 
deux autres, d'une beaute superieure, mettent aux 
prises le paganisme et le christianisme. Peut-etre 
Tun de ces deux poemes nous traduit-il un premier 
avertissement de Cadoc, mais, alors, le saint n'est pas 
nomme. Nous ignorons quelle voix interroge l'en- 
chanteur : « Merlin, Merlin, ou allez-vous de si grand 
matin avec votre chien noir?... Je vais chercher 
dans la prairie le cresson vert et Therbe d'or, et le gui 
du chene, dans le bois, au bord de la fontaine... » 

Cette herbe d'or est, parait-il, le selago de Pline ; 
Chateaubriand se le rappelle, quand il fait dire a Vel- 
leda : « Pirai chercher le selago. » Elle se cueillait 
chez les druides avec des rites minutieux. Chateau- 
briand, lui-meme, en avait peut-etre entendu parler 
par des paysans bretons qui persistaient a lui attri- 
buer des vertus magiques. Mais la grande voix qui 
interpelle Merlin veut lui dire combien vaine est sa 
recherche. 

« Merlin, Merlin, convertissez-vous, laissez le gui 
au chene, et le cresson dans la prairie, comme aussi 
l'herbe d'or. Merlin, Merlin, convertissez-vous : il 
n'y a de devin que Dieu. » 



36 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Dans le dialogue de la conversion, le tendre et ve- 
nerable Gadocest, entoutes lettres, norame. Le saint 
est venu d'Armorique en Ecosse. Merlin ne cherche 
plus le gui, le cresson, ni l'herbe d'or ; il a recoimu 
lui-meme la vanite de sa superstition, il souffre, et 
rien ne le console desormais. 

Du temps que j'etais barde dans le monde, fetais honore 
de tous les hommes... Sitot que ma harpe chantait, des 
arbres tombait Tor brillant ; les rois du pays m'aimaient ; 
les rois etrangers me craignaient. Le pauvre petit peuple 
disait : « Chante, Merlin, chante toujours. » lis disaient, les 
Bretons : « Chante, Merlin, ce qui doit arriver... » 

Je l'ai perdue, ma barpe ; ils sont coupes, les arbres d'ou 
tombait Tor brillant. Les rois des Bretons sont morts, les 
rois etrangers oppriment le pays... Ils m'appellent Merlin le 
fou, et tous me chassent a coups de pierre. 

Saint Cadoc a pitie de cette detresse immense ; il 
tend les bras a ce sauvage Merlin qui s'avoue con- 
quis par Tapotre : 

Pauvre cher innocent, revenez au Dieu qui est mort pour 
vous. Celui-la aura pitie de vous; a qui met sa confiance 
en lui, il donne le repos. — En lui, reprend Merlin desa- 
buse, j'ai mis maconfiance ; en lui, j'ai conQance encore ; a 
lui, je demande pardon. — Par moi t'accordent pardon le 
Pere, le Fils et le Saint-Esprit. 

Merlin, absous, entonne son action de graces. 

Je pousserai un cri de joie en 1'honneur de mon Boi, vrai 
Dieu et vrai Homme ! Je chanterai ses misericordes d age en 
age, et au dela des ages. 

M. de la Villemarque voit, dans cette legende 
de Merlin, telle qu'elle est racontee par les chants 
bretons, Tallegorie dela lutte religieuse, qui marque, 



LES FEES DU CYCLE BRETON 37 

d'un trait saisissant, le visage austere et pathetique 
de notre Bretagne. La complainte berceuse nous dit 
comment le Duz, par ses malefices, a seduit la chre- 
tienne ; Merlin, si puissant et si populaire, est une 
sorte de druide qui s'impose a la Bretagne, mais il 
constate lui-meme le neant de ses prestiges, et, a la 
voix misericordieuse d'un aimable saint, il s'age- 
nouille devant le Christ vainqueur. Apres la lutte, la 
victoire finale demeure, en somme, au christianisme. 

Avec toutes leurs pierres druidiques, ces paysages 
bretons paraissenfcobsedes d'unehantise mysterieuse 
et indicible, et les croix s'y multiplient, s'acharnent 
a s'y multiplier, comme pour les delivrer de cette 
affolante obsession. 

lis se souviennent, semble-t-il, de quelque chose 
dont les memoires humaines ont perdu le secret, 
mais les croix bienfaisantes les apaisent et nous 
rassurent contre leur terreur. Saint Cadoc triomphe 
de Merlin, Cadoc le tendre et pieux lecteur de Vir- 
gile, Cadoc, dont c'etait la vocation de donner pour 
theme eternel, aux poctes de toute langue, les mise- 
ricordes du Seigneur. 

Ainsi Flrlande, l'Ecosse etTArmorique ont chacune 
envoye un apotre au vieux barde en qui s'incarnaient 
le deuil et l'esperance de la grande et de la petite 
Bretagne, comme si chaque rameau de l'arbre celtique 
avait voulu lui tendre une mystique fleur de salut. 

Si touchant que nous apparaisse ce battement 
special du cceur des saints celtiques pour les poetes, 
il faut revenir a des donnees plus profanes sur Mer- 
lin. Ce vieux barde, issu des ruines du paganisme 
celtique, continua, pendant tout le moyen age, a 
inspirer mille songeries. Les laics et les clercs s'inte- 
ressaient egalement a lui. 



38 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Deja, vers la fin du douzieme ou le commence- 
ment du treizieme siecle, Giraud de Barry, eveque 
et litterateur gallois, croyait discerner deux person- 
nages egalement appeles Merlin : celui dont le pere 
etait consul remain et que la vieille chronique du 
dixieme siecle attribute a Nennius appelle Am- 
broise ; puis le Merlin dont la naissance etait consi- 
deree comme fabuleuse, Merlin le sauvage ou le Cale- 
donien. M. Paulin Paris, M. Ferdinand Lot jugent evi- 
dente 1'identite de ce double Merlin. Mais la tradition 
merlinique a subi bien des peripeties, et la nouvelle 
phase de la legende fera de la vie de l'enchanteur un 
roman dont une fee, Viviane, est Pheroine. Leurs folles 
aventures n'elfaceront pas des memoires la physio- 
nomie souffrante, hagarde et inspiree du vieux Merlin. 
Le cadre de Broceliandeestmoins austere etmoinspur 
que celui de Calidon; des saints aureoles de douceur 
comme les rayons des mers septentrionales n'y vien- 
nent pas converser tendrement avec le barde desole. 



II 



L ENCHANTEUR MERLIN PRECEPTEUR DES FEES 



Le roman de Lancelot, au debut du treizieme 
siecle, mentionne qu'au temps de Merlin et d'Arthur 
on voyait des fees dans les deux Bretagnes, mais la 
petite, surtout, etait le royaume privilegie de lafeerie. 

La foret de Broceliande joue un tel role dans la 
feerie romanesque, que nous avons la tentation de la 
situer, non sur la terre solide on nous marcjions, 



LES FEES DU CYCLE BRETON 39 

mais en je ne sais quelle planete de reve. Des erudits, 
cependant, croient bien l'avoir reconnue : elle existe- 
rait encore dans notre Bretagne. 

Le Merlin de la Table-Ronde, le Merlin qu'au 
treizieme siecle Robert de Boron nous presente, 
a conserve le gout des forets que Geoffroy de Mon- 
mouth attribue au poetique et sauvage heros de sa 
Vita Merlini. Certes, il ne manque pas de forets aux 
pays de la Table-Ronde : forets d'Ecosse, forets du 
Northumberland, du pays de Galles et de notre penin- 
sule armoricaine ; et la grande et la petite Bretagne 
ont chacune leurs forets enchantees et leurs sites 
feeriques : Calidon, Arnante, Brequehen, Broceliande. 
Mais Broceliande est, par excellence, la foret pre- 
feree de Merlin ; il y devise avec Morgane et Viviane ; 
il y demeure, c[uand Viviane a fait de lui sa dupe. 
La fleurit le buisson qui devient l'eternelle prison de 
Tenchanteur. 

Et cette foret de Broceliande existe ! II est possible 
de la situer aujourd'hui dans un departement fran- 
cais, un departement comme un autre, pourvu d'un 
prefet, d'un conseil general, de tous les ressorts de 
Tadministration moderne... Le mot province est 
charmant, et tout a fait compatible avec la feerie, 
mais le mot departement a de quoi mettre en fuite les 
ombres legeres de Morgane et de Viviane, comme s'il 
s'agissait de leur faire passer un examen pour l'ob- 
tcntion d'un certificat d'etudes primaires, devant 
Finspecteur, le delegue cantonal, et une demi-dou- 
zaine d'instituteurs. D'apres le savant M. Bellamy, 
qui fit du sujet une etude minutieuse et profonde ! , 



1. IBellamy, la Foret de Breeheliant, la Fontaine de Berenlon, 
2 vol., Rennes, ].8f)8 f 



40 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

l'aneienne foret de Broceliande se confondrait en 
partie avec celle que Fon nomme aujourd'hui la foret 
de Paimpont, et qui est situee dans le departement 
d'llle-et-Vilaine. 

Broceliande portait egalement les noms de Breche- 
liant, Bersillant, Breeilien, Bresilien. L'etymologie 
du mot est discutee, et mieux vaut, pour notre 
plaisir, qu'elle ne nous offre rien de trop precis. On 
a songe que les deux premieres syllabes broce, pro- 
viennent du mot grec Ppo/^ s humidite. Or, la foret 
de Paimpont possedait et possede encore lacs et 
marecages. II suffit d'un peu de brume et de soleil 
pour composer mille fantasmagories. L'atmosphere 
speciale de Paimpont devait, avant certains desseche- 
ments,- — et des temoignages pretent a le croire, — 
etre propice a des halos, a des mirages. De plus, 
cette foret humide abondait sans doute en feux 
follets. Cela suffit-il a creer la feerie de Broce- 
liande ? 

J'ai visite la foret merveilleuse et n'y ai trouve 
d'enchante que les souvenirs. Soncharme n'est point 
celui des lieux consacres par l'histoire ; elle n^eut, 
pour l'illustrer, que le reve, mais la raison de son 
election poetique demeure mysterieuse, et ce mys- 
tere meme lui donne un attrait. 

Comment les poetes furent-ils assez frappes de 
quelques-uns de ses sites pour y adapter et modeler 
sur eux la feerie de leur imagination ? Malgre les 
coupes impitoyables, elle a toujours de beaux om- 
brages; ses etangs paisibles Tornent parfois d'une 
lumineuse douceur; ils offrent de purs miroirs au 
visage touchant des eglises et des abbayes qui 
s'eparpillent a travers la foret, tandis que des croix 
austeres dominent le paysage irregulier et farouche. 



LES FEES DU CYCLE BRETON 41 

Cette foret s'entrecoupe de landes sauvages, trouees 
et dechirees par des roches grises et nues, mais que 
leur robe de bruycres violettes parfume d'une odeur 
de miel. Les villages y sont clairsemes; ils ont des 
noms etranges : Goncoret, par exemple, qui semble 
signifier Val des Druidesses ou des Fees, et dont 
Teglise dediee a la Concorde rappelle un episode des 
vieilles guerres seigneuriales ; Folle-Pensee, dont 
Torigine est inconnue, et qui designe un grand 
hameau d'une remarquable bizarrerie : une procession 
de maisons sur une seule file, a travers des bois 
eclaircis et meurtris par les bucherons ; un sol de 
pierre nue a larges blocs. Ce nom de Folle-Pensee 
fleure assez joliment la feerie. Tout pres, il y a la 
fontaine de Berenton, le perron de Merlin... Peut- 
etre Tenchanteur y tenait-il cette ecole de fees dont 
Morgane et Viviane semblent avoir ete les plus bril- 
lantes eleves. Aucune fontaine n'est aussi celebre 
que Berenton dans les annales feeriques. Au douzieme 
siecle, le visionnaire Eon de FEtoile en habita le voi- 
sinage, et Tonne sait si le nom de Folle-Pensee con- 
sacre le souvenir d'Eon ou celui de quelque legende 
perdue. 

Puisque le perron de Merlin se trouve a quelques 
metres, pourquoi les mots Folle-Pensee ne nous 
rappelleraient-ils pas la folle pensee qu'eut Merlin de 
confier a Viviane le secret par lequel elle devait l'as- 
servir ? N'est-ce pas la plus folle pensee de toutes 
ces histoires ? Et Broceliande fut le cadre de cette 
fameuse duperie. D'ailleurs, le nom de Folle-Pensee 
a tout Pair de s'echapper d'un roman de la Table- 
Ronde, a moins qu'on ne le prenne pour un vestige 
oublie de la carte du Tendre. 

Les maisons du village sont tres vieilles ; elles 



42 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

englobent, dans leur construction, des pierres dont 
quelques-unes portent des caracteres graves, et qui 
proviennent, disent les habitants, du chateau detruit 
de Ponthus; or, il y eut un Ponthus parmi les com- 
pagnons d'Arthur. 

Les habitants de Folle-Pensee boivent Feau de 
Berenton, la fontaine feerique. Merlin, Arthur, 
Yvain accoururent jadis a cette fontaine ; la dame 
d'Yvain, elle-meme un peu fee, etait appelee la dame 
de la Fontaine et habitait un castel voisin de ses 
bords. G'est la fontaine du bois de Bersillant ou des 
chevaliers porterent le nouveau-ne Brun de la Mon- 
tagne, pour recevoir les dons de Morgane et de ses 
amies. Les poetes Font depeinte « aux ondes cleres 
sur fin gravois d'argent », ornee d'un perron de 
marbre... Une grosse pierre noire et gisante est 
tout ce qui reste du perron de Merlin, du perron sur 
lequel au douzieme siecle Pauteur du Roman de Rou, 
maitre Wace, « clerc de Caen, clerc lisant », allatoute 
une nuit attendre les fees. Pauvre fontaine ! Elle sem- 
ble desormais assez humble et meprisable, dans un 
site de bruyeres odorantes et d'arbres clairsemes, 
car la hache des bucherons Fa privee des ombrages 
augustes. Le silence du desert y regne. Dans cet 
avilissement, elle retient la tradition des vieux 
poemes : quelques gouttes d'eau repandues sur son 
perron feraient, affirme-t-on, eclater un orage... A 
peine luisante, a demi cachee par les pierres et la 
mousse, elle n'a pas Fair si formidable. Plus que les 
sites de Broceliande, n'est-elle pas admirable, Fima- 
gination humaine qui crea la prodigieuse foret ? 

Puis on se dit que le mystere de Broceliande, c'est, 
peut-etre, apres tout, le mystere de la Bretagne. II 
est plus vieux que la Table-Ronde, plus vieux meme 



LES FEES DU CYCLE BRETON 43 

que les fees. Pourquoi les traditions et les legendes 
de tant de peuples etrangers et lointains s'accordent- 
elles a faire de FArmorique le lieu d'ou les ames 
s'appretent a passer FOcean, afin d'atteindre leur 
supreme sejour ? II y eut sans doute a Broceliande 
des druides et des sanctuaires druidiques. Le nom 
de la fontaine, Berenton, ou Barenton, decoulerait de 
Belen, dieu solaire, veritable Apollon gaulois... 

Par les soirs des jours chauds, le vent souffle sin- 
gulierement a travers ces parages, vent qui ne 
s'ecarte guere de la foret, et que les paysans desi- 
gnent par ces mots : « le serein de Berenton ». II 
imite le bruit d'un galop de chevaux sur la terre 
dure : d'un galop de chevaux rapide et prochain. 
Peut-etre se trouvera-t-il, encore de nos jours, un 
reveur pour murmurer, comme les paysans de jadis : 
« G'est la chasse d' Arthur... » 

Selon Robert de Boron, Merlin est le fils d'un 
diable et d'une pieuse chretienne. Son pere lui a 
donne la science du passe. Par egard pour sa mere, 
Dieu lui octroie celle de Favenir. Des son enfance, 
il a sauve la vie de cette mere, et accompli des pro- 
diges. Ces commehtateurs ont allegue que la science 
de Merlin ne pouvait etre que vague et grossiere. 
Robert de Boron lui donne Taspect d'une sorte de 
demi-dieu paien ; d'apres le romancier, il serait en- 
voye par Fenfer pour nuire a Foeuvre de la Redemp- 
tion, mais Fenfer serait decu, car les travaux de 
Merlin auraient, finalement, servi la sainte cause. 

11 fut le conseiller des predecesseurs d'Arthur : 
Ambroise et Uler, dit Penndragon. Ce dernier tint 
de lui le dragon d'or dont il fit son etendard, et qui 
lui valut son surnom dePenn-Dragon. Mais Fenchan- 
teur fit a Uter un cadeau plus precieux encore ; la 



U LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Table Ronde elle-meme ; c'etait la table de Notre 
Seigneur et de ses disciples, decouverte par Merlin, 
et autour de laquelle ne devaient s'asseoir que le roi 
et d'irreprochables chevaliers. Une sorte de lien spi- 
rituel s'etablissait entre les compagnons de la Table 
Ronde, voues par avance aux belles causes, telles 
quie la defense des faibles etdes opprimes. 

Enfin Merlin, favorisant Famour illicite d'Uter 
pour la belle et vertueuse Ygierne, femme du due de 
Tintagel, fut Pouvrier fatidique de la naissance d'Ar- 
thur, fils de cet amour. 

Apres la mort du due de Tintagel, Uter epousa 
Ygierne, mais deja Penchanteur s'etait empare de 
leur enfant, qu'il faisait elever par Antor. 11 revela 
ce secret au roi mourant. 

Le moment vient pour le jeune Arthur de regner, a 
son tour, et de succeder a Uter, avec son propre cor- 
tege de chevaliers, autour de l'auguste Table Ronde : 
il se fait reconnaitre pour le roi designe par Dieu, 
en arrachant d'un perron de marbre Tepee feerique 
Escalibor. Merlin declare l'origine de son protege ; 
le romancier donne a Merlin le souci de travailler a 
la realisation du plan celeste : Dieu veut le regne 
d' Arthur. Merlin parait a la cour, mais, le plus sou- 
vent, il se retire dans les bois : « Sache, dit-il au 
jeune Arthur, que, par la nature de celui qui m'a 
engendre, ma coutume est d'habiter les bois ; ce n'est 
pas que j'y demeure pour jouir de sa compagnie, 
caril ne se soucie d'aucun compagnon amide Dieu. » 

Toujours prompt a servir Arthur, Tenchanteur, 
s'il le faut, prend Taspect d'un enfant de quatre ans 
ou d'un harpeur aveugle. C'est lui qui marie Arthur 
a Genievre, et la prevoyance de Merlin, a ce sujet, 
est assez contestable : Genievre oubliera ses devoirs 



LES FEES DU CYCLE BRETON * 45 

conjugaux pour aimer Lancelot. II est vrai que 1'in- 
fluence de Genievre sur Lancelot se repercutera de 
Lancelot sur Galehaut, et que Galehaut, persuade 
par Lancelot, deviendra vassal d'Arthur. Merlin ne 
songeait-il done qu'au resultat politique ? 

Son attrait, cependant, le ramene a Broceliande, 
ou r attend Viviane... 

Sur les bords fleuris de la fontaine de Berenton, 
par un jour de prinfcemps, Merlin voit la prestigieuse 
Viyiane. 

Ebloui par la beaute de rinconnue, il lui parle : 
elle lui repond avec grace, en <( damoiselle adonnee 
aux lettres ». Dans le cadre printanier des aubepines 
en fleur, Merlin et Viviane dissertent de la science 
fatidique. Merlin, de plus en plus epris de son eleve, 
ne reserve aucun de ses secrets ; Viviane l'ecoute, 
ambitieuse, avide de savoir et de pouvoir; afin de les 
mieux retenir, elle ecrit toutes les lecons de Merlin. 
Les amours de Merlin et de Viviane ont ete poetisees 
bien des fois, mais, seul, Merlin aime sincerement, 
et Viviane se partage entre l'amour, la defiance, 
1'ambition; chez elle l'ambition domine. Cependant, 
Merlin, qui a le don des metamorphoses, lui apparait 
sous les traits d'un beau jeune homme aux cheveux 
blonds. II ne perd aucune occasion d'amuser ou de 
charmer Viviane ; il fait surgir, en pleine Broceliande, 
aupres de la fontaine, a quelques pas du manoir 
paternel de son amie, un chateau et un jardin. Des 
dames et des seigneurs y viennent danser et chanter. 

Ni Viviane, ni Merlin peut-etre, ne prennent garde 
a leur refrain, qui est : 



Bien vrai que se commencent amours eu joies, et se finis - 
sent en douleurs. 



46 la vie et la mort des FEES 

Le chateau disparait, mais le jardin demeure, ou ces 
chants resonnerent, et il s'appelle le Jardin de Joie. 

Certains recits nous parlent d'un voyage que lit 
Viviane, sous la conduite de Merlin, apres un sejour 
de la future fee a la cour d'Arthur. Elle avait alors 
quinze ans et cachait sa naissance illustre. Elle n'ai- 
mait point Merlin, et dissimulait son antipathie pour 
acquerir de lui la science. En voyageant, ils arrive- 
rent sur les bords de ce lac de Diane qui plut a la fee. 
Merlin lui raconta Thistoire de Diane « qui se pas- 
sait au temps de Virgile ». Le precepteur des fees ne 
craignait point Fanachronisme. Ilayait bien d'autres 
choses a leur enseigner que les dates, si nous en 
croyons les vieux conteurs. « Elles savaient, dit le 
Conte de Brele, la vertu des pierres, des arbres et 
des herbes ; elles avaient trouve le secret de se rnain- 
tenir en jeunesse, en beaute, en merveilleuse puis- 
sance... » A la priere de Viviane, Merlin fit surgir 
un raanoir invisible sur les bords du lac. Cela devait 
etre un jour la residence preferee de la belle, mais 
tant de docilite ne la toucha point. Elle reprocha 
vivement a Merlin d'abandonner Arthur en peril, et 
tous les deux se disposerent a rejoindre le roi. 

Les versions sont unanimes a affirmer que Merlin 
fut enchantepar Viviane, et que, pour maitriser Ten- 
chanteur, elle se servit de ses propres lecons. Com- 
ment et pour quelles raisons ? Ici, les divergences 
apparaissent, et la psychologie de Viviane est une 
des plus curieuses de ces romans de feerie. 

Viviane aima-t-elle Merlin? Deja le court recit qui 
precede a pose ce probleme sentimental, et la con- 
tradiction s 7 y est glissee. « Elle Parma d'etrange ma- 
niere, dit le texte le plus favorable a cet amour, par 
la grande debonnairete qu'elle avait trouvee en lui. Et 



LES FEES DU CYCLE BRETON 4? 

lui Faimait tant quil n'aimait rien autant comme elle. » 

Ces petites lignes, qui laissent qaelqae estime 
pour le coeur cle Viviane, indiquent suftisamment, 
cependant, qu 7 un abime separe F amour de Merlin 
pour Viviane de Famour de Viviane pour Merlin. 

« Elle ne haiissait rien autant que lui », dit un autre 
roman, mais habile et coquette, elle sut si Ken, 
pour arriver a ses fins de domination, simuler Famour, 
que, tout devin et tout enchanteur qu'il etait, Merlin 
y fut pris. 

Le Roman de Merlin nous declare qu'il « ne requit 
d'elle aucune vilenie ». Dans le recit de la Dame 
du Lac, il nous apparait comme un personnage de 
moeurs detestables, qui differe du fidele amoureux 
cle Broceliande, et plus encore du Merlin au grand 
coeur sauvage et pur de la foret de Calidon. 

Mais Viviane avait des moyens magiques de le 
duper pour le tenir en respect. Pourquoi Fenchanta- 
t-elle ? Par jalousie, pour s'assurer sa fidelite, ou 
par ressentiment, afin de se debarrasser de lui ? 
Voulait-elle simplement le maintenir en son pouvoir, 
afin d'etre plus glorieuse et plus puissante ? 

L'ermite Blaise, qui donnait de sages conseils a Mer- 
lin etcherchait a le diriger dans la ligne droite, s'aper- 
gut qu'il etait en peril. Viviane avait appris de Fenchan- 
teur lui meme le secret des enchantements ; elle lui 
avait demande comment elle pourrait endormir quel- 
qu'un. Merlin, nai'vement, le lui expliqua ; lafee,avec 
une application de bonne eleve, s'empressa d'ecrire, 
comme les precedentes, cette nouvelle legon de Mer- 
lin. On aura beau dire, jamais a cette petite per- 
sonne ingenieuse, avisee et perseverante, je n'aurais 
Fidee d'appliquer les deux vers incomparables que 
Vigny dedie au coeur des amoureuses : 



48 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Pleurant comme Diane, au bord de ses fontaines, 
Son amour taciturne et toujours menace... 

Viviane est parfaitement sure de Merlin, mais 
Viviane est atteinte d'une ambition demesuree. Si 
elle partage sa science et son pouvoir, ii n'en sera 
point lui-meme, pour cela, depouille ni dechu, et, 
quand Merlin sera son prisonnier, Viviane sera 
d'autant plus souveraine. AussiTendort-elle. Ensuite, 
avec sa guimpe, elle decrit les cercles magiques que 
Merlin ne franchira plus jamais ; il n'y a que de Fair, 
et, cependant, cet air equivaut a une indestructible 
muraille. Aumoins, la fee, en cette version, donne- 
t-elle a Tenchanteur une jolie prison; elle l'enferme 
dans un buisson d'aubepines en fleurs: de la, Merlin 
prophetise, et sa voix se mele a toutes les voix de la 
foret de Broceliande. Dans une autre version, Vi- 
viane depose Merlin dans un tombeau d'ou Gauvain 
entendra Tenchanteur prophetiser, et ou Viviane 
poussera la cruaute jusqu'a venir visiter sa victime 
avec son amant heureux, Meliador. 

La renommee de Merlin survecut au siecle qui vit 
naitre la vogue de la Table-Ronde. 

A la fin du moyen age, nous la voyons persister 
dans le domaine populaire ; la douloureuse France de 
la guerre de Cent Ans se rappela le reve fantastique 
de la Bretagne contre Foppresseur anglo-saxon, et 
il fut souvent question des propheties de Merlin a 
cette epoque. Certains voulurent voir en Jeanne 
d'Arc la vierge guerisseuse, sortie du bois Chenu, 
que prophetisait Merlin dans Geoilroy de Mon- 
mouth d . II est probable que cette vierge, telle 

1. Un certain nombre d'annees avant la naissance de Jeanne 
d'Arc, une Marie d'Avignon reva d'unft armure destinee a 



LES FEES DU CYCLE BRETON 4!) 

qu'au temps de Geoffroy se l'etaient figuree les ima- 
ginations, ressemblait moins a la future Jeanne d'Arc 
qu'a la Morgane primitive ; mais quand Jeanne vint 
a la cour de France, il se trouva des personnes pour 
lui demander, si, pres de son village, il n'etait pasun 
bois Chenu. Le bois Chenu, le nemus canutam de 
Merlin, signifiait bois antique et venerable. II y avait 
assez de Galidons et de Broceliandes dans les souve- 
nirs druidiques, les traditions bretonnes et leslegen- 
des merliniques, pour expliquerla prophetie inventee 
ou recueillie par Geoffroy. Mais, pres de Domremy 
aussi, se trouvait un bois Chenu ou Ghesnu (4). 

Alors, sous des bonnets de docteurs, a la vue de 
Jeanne, de la Jeanne qui venait du bois Chesnu, 
quelques tetes se troublerent. Or, Jeanne etait la 
moins credule personne du monde ; elle n'avait pas 
admis les racontars des commeres de son village, sur 
leurs pretendues rencontres avec les fees autour de 
Farbre fameux ; pas plus que, toute novice a la cour, 
elle ne s'etait laisse tromper par les subtilites des 
diplomates bourguignons ; et aux gens qui lui par- 
laient du vieil enchanteur, elle repondait simplement : 
« Je ne crois pas aux propheties de Merlin. » Elle 
connaissait trop intimement la verite, pour ne pas dis- 
cerner, au pre'mier coup d'oeil, le mensonge ou la fable. 

Mais la simple et nette parole de Jeanne ne pre- 

revetir une femme qui sauverait la France, apres qu'une autre 
femme aurait perdu ce royaume. En cette derniere, on reconnut 
Fepouse de Charles VI. Malgre tout, il etait impossible de pre- 
voir le role de Jeanne d'Arc. La prophetie de Marie d'Avignon 
fut quelquefois confondue avec celle que, vers 1140, Geoffroy 
de Monmouth attribuait a son Merlin. 

(1) M. Andrew Lang croit que ce bois s'appelait le bois 
Chesnu, ce qui signifierait le bois de chenes. L'etymologie 
n 1 est point la raeme, mais ceux qui creent les rumeurs popu- 
laires n'y regardent, habituellement, pas de si pres ! 



50 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

valut pas contre la gloire de Merlin : les ecrivains de 
la Renaissance, FArioste, Rabelais, Cervantes, Spen- 
ser, Shakespeare, evoquerent a leur tour la physio- 
nomie de Merlin, pour amuser les inlassables reve- 
ries humaines. 



Ill 



LA FEE VIVIANE 



Malgre toutes les corruptions qu'une societe vio- 
lente et passionnee, se refletant dans ses poemes et 
dans ses romans, pouvait apporter a la pure idee de 
la Table-Ronde, cette idee fut assez belle pour 
enthousiasmer la chevalerie. Ceux qui, disait-oti, 
s'asseyaient a cette table, s'aimaient entre eux comme 
des freres, et ils avaient a coeur de defendre les 
opprimes, de soutenir les saintes causes. Pourquoi 
les roinanciers jugerent-ils a propos de meler la 
feerie a l'ideal de la Table-Ronde ? 

Viviane, si abominablement hypocrite et coquette 
a l'egard de Merlin, est favorable a Arthur et lui 
prouve maintes fois son estime. Elle habite un lac et 
un chateau invisible ; ce lac de Diane, qu'elle choisit 
pour sa residence, le costume de chasseresse qu'elle 
portait quand elle vint a la cour d'Arthur, tous ces 
details nous la montrent comme hantee d'un souve- 
nir mythologique qu'accentue le Roman de Merlin, 
lorsqu'il donne la deesse Diane ou la pretendue 
mere de cette deesse, la sirene de Sicile, pour mar- 
raine a Dyonas, pere de Viviane. 



LES FEES DU tYCLE BRETON 51 

Elle a, de la deesse Diane, le gout des chasses et 
des forets. Le lac du Pas-du-Houx, dans la foret de 
Paimpont, nous est designe comme le lac aime de la 
belle et radieuse fee. 

Gette dangereuse et triomphante Ninienne, Niviene 
ouViviane, voyageant avec Merlin, a tenu sur ses 
genoux le petit Lancelot qu'elle derobera plus tard a 
la pauvre reine de Benoic, Elaine, surnommee la reine 
aux grandes douleurs. Elle Temportera au fond de 
son lac, et l'elevera de facon que, selon les idees du 
temps, il devienne un jeune homme accompli. Peut- 
etre imite-t-elle ainsiles fameusesdruidesses voleuses 
d'enfants qui servirent de modeles aux fees Korrigans 
de la Bretagne. En tout cas, Viviane, une fois de 
plus, se montre cruelle, puisqu'elle profite du moment 
oii la reine fugitive pleure la mort de son mari, pour 
se saisir du petit Lancelot. 

Chez la Dame du Lac, Lancelot passe une heureuse 
enfance. Viviane l'aime passionnement ; elle lui 
donne un maitre, elle vent lui procurer des compa- 
gnons de jeux. Un jour, elle charge de cette mission 
une des fees qui lui sont subordonnees, Sarayde. 
Sarayde quitte Tinvisible manoir du lac, munie des 
instructions de Viviane. Elle va chez le roi Glaudas 
delivrer les petits princes Lionel et Bohor, que Glau- 
das retient prisonniers. Sarayde use a merveille de 
Part des enchantements ; sa visite se termine par 
une bagarre oii meurt le fils de Glaudas, mais elle 
ramene les petits princes a Viviane qui la felicite de 
son habilete. La vie est encore plus douce pour Lan- 
celot quand il a ces gentils compagnons. Ce fils 
adoptif de Viviane porte entoutes saisons des cha- 
peaux de roses vermeilles. Les fees, dansleslegendes, 
ont toujours aime les chapeaux de fleurs, et saint 



52 LA. VIE ET LA MORT DES FEES 

Louis, dans la vie reelle, faisait porter a ses enfants, 
le vendredi, des couronnes de fleurs, en memoire de 
la sainte couronne d'epines. Viviane, bonne catho- 
lique a sa fagon, supprimait cette parure du front de 
son pupille les veiidredis, les vigiles et pendant le 
careme. 

Lancelot grandissait. La douce vie du manoir 
feerique ne suffisait plus a ses reves. II aspirait a 
cette chevalerie dont Viviane ne lui parlait pas, de 
crainte d'en eveiller le desir dans son coeur et de 
hater la separation. Mais Fheure terrible sonna. 
Viviane dut expliquer a son eleve les lois de cette 
chevalerie redoutee, et le conduire au roi Arthur. On 
connait la suite : Lancelot s'eprenant de Genievre 
pour un mot dit indifferemment et s'elangant, tout 
plein de jeune fougue, a travers les perilsj afin 
d'accomplir mille exploits... Qui sait ? Viviane expie 
peut-etre alors quelque chose de sa trahisonaPegard 
de Merlin... Le Lancelot primitif delivrait la reine 
Genievre, captive du roi de chez qui Von ne revient 
pas, du roi des morts sans doute, et celafait de Lan- 
celot un personnage mythologique. C'est Chretien 
de Troyes qui, le premier peut-etre, a la fin du 
duuzieme siecle, introduisit dans le roman Fidee d'une 
liaison coupable entre Genievre et Lancelot. 

Lancelot, aux yeux des belles dames qui presidaient 
les cours d'amour du moyen age, representait le 
type du chevalier fidele, et sa vogue nous montre 
que Finfluence feminine regna sur les modes litte- 
raires au douzieme siecle. Fidele, s'il Fetait a sarnie, 
a sa « drue », comme on disait, — cela seul impor- 
tait aux dames, — il ne Fetait guere a son suzerain. 
Lancelot, Fhomme lige du roi Arthur, avait du preter 
a celui-ci serment de fidelite ; certes, il se parjurait 



LIES FEES DU CYCLE BRETON &B 

en lui volant l'amour de Genievre ; une telle faute 
devait revolter les chevaliers, mais les hommes ne 
sont pas tres consequents avec eux-memes ; et 
comme Je Paris du dix-septieme siecle, pour la fiancee 
du Gid avait les yeux de Piodrigue, le moyen age, 
pour Lancelot, avait les yeux de Genievre. 

La belle reine avait conquis son coeur par un mot 
dit sans qu'elley pensat ; de ces mots qui font a tra- 
vers le mondetoutunmysterieux chemin... A travers 
le monde ? Peut-etre pas, mais a travers le coeur 
d'un homme. Genievre a murmure, penchee vers 
Lancelot : « Adieu, beau doux ami. » Ce mot a de- 
cide de sa vie ; il a fait de lui un heros de vaillance 
et un parjure traitre a la foi juree, oubliant que 
d'Arthur il tenait ses premieres armes. II semble 
que les mots aient une carriere et une fortune inde- 
pendantes de celui ou de celle qui les a semes. A 
peine Genievre a-t-elle prononce ce mot qu'elle ne 
s'en souvient plus. Mais Lancelot y reve toujours. 
« Ce mot, depuis, affirme-t-il, ne uTest pas sorti du 
coeur. Je ne me suis jamais trouve en aventure de 
mort sans m'en souvenir... Ce mot m'a conforte dans 
tous mes ennuis; il m'a gueri de toute douleur, sauve 
de tout danger... Ce mot m'a nourri dans ma faim, 
enrichi dans ma pauvrete. — Mais, repondit la reine, 
je ne le prenais pas tant au serieux. Souvent je Fai 
dit a d'autres chevaliers. » Elle ajoute, surprise et 
flattee : « Lancelot a venge en maintes rencontres le 
chevalier navre, il a sauve la dame de ]\ohan ; il a 
terrasse deuxgeants, il a pris la douloureuse garde, 
il a ete le mieux faisant de deux assemblies. Tout 
cela pour un seul mot, le nom de beau doux ami que 
je lui donnai... » 

Jusqu'a present, c ? est parfait. Mais voici que Gale- 



H LA VIE ET LA MORT DES FEES 

haut s'avise cle rapprocher la reine de son ami, et 
Genievre devient la maitresse de Lancelot. Lancelot 
a done trahi son suzerain^ mais il ne se permet 
aucune infidelite amour euse en vers la belle reine. Et 
a une entreprenante damoiselle qui pretendait lui 
faire oublier son amie, en affirmant que celle-ci ne le 
sauraifc pas : « Mon coeur le saurait, dit-il, qui ne 
fait qu'un avec le sien. » 

Viviane connait tout le roman de son eleve. Elle 
lui a dicte le devoir du vrai chevalier, sans omettre 
le devouement a la saint e Eglise ; mais sa felonie 
envers Arthur ne la choque pas. Le moyen age 
s'egare sur le compte de Lancelot et de Genievre ; 
leurs amours Tenivrent, et le vieux conteur ne mar- 
chande pas son admiration a la reine coupable, tou- 
jours representee comme une merveille de beaute, 
un miracle d'esprit, une fleur de loyaute. Certes, on 
nous donne a penser que certaines mesaventures lui 
arriventen gfuise de chatiment, mais elle porte aussi 
legerement la punition que la faute. La philosophic 
et la morale du siecle nous serontdonnees par Viviane 
elle-meme, et lui serviront a deguiser d'un prestige 
cette assez vilaine histoire : « Le peche du siecle ne 
peut etre mene sans folie, mais moult a grand confort 
de sa folie qui raison y trouve, et honneur, et si 
vous les pouvez trouver en vos amours, cette folie 
est par-dessus tout honoree, car vous aimez la tleur 
de toute lachevalerie du monde. » 

Cette theorie devait plaire a la romanesque Marie 
de Champagne, fille de Louis VII et d' Alienor, qui 
avait fourni a Chretien de Troves le sujet du Conte 
de la Charreiie dont Lancelot est le heros. Elle de- 
vait plaire a sa belle-sceur, Aelis de Champagne, 
reine de France et femme de Philippe-Auguste, eprise 



LES FEES DU CYCLE BRETON 55 

de romans et de poesie. Ainsi se rassurait et s'ega- 
rait la morale mondaine d'alors. Chretien de Troyes, 
auteur de Tristan, d'Erec, de Cliges, de la Char- 
rette, du Chevalier au Lion, de Perceval, etait le 
romancier favori de ces belles dames, celui qui, sous 
leur inspiration, mettait leur ideal dans la litterature. 
II elaborait des phrases capables de les charmer, et 
que les conteurs imiterent a Tenvi. 

Paroles dangereuses qui, dans 1'oisivete monotone 
des chateaux feodaux, contribuerent a perdre la tete 
des pauvres chatelaines ; paroles que, dans Tombre 
gothique d'une salle de Rimini, Paolo et Francesca 
liront peut-etre ensemble, comme Dante Timaginera: 

Nous lisions un jour par plaisir comment l'amour etrei- 
gnit Lancelot ; nous etions seuls et sans aucune peur d'etre 
surpris. Plusieurs fois nous levames les yeux du livre, et 
notre visage palissait. Mais un seul point nous vainquit : 
lorsque nous lumes comment cet amant baisa le sourire de- 
sire, celui qui de moi ne sera jamais separe, tout tremblant, 
me baisa la bouche. Ge livre et son auteur furent pour nous 
Galehaut... Ce soir-l& nous ne lumes pas plus avant. 

La morale de Viviane, faite pour charmer les 
cours d'amour et pour troubler la cervelle des chate- 
laines, ne fut pas admise par le chantre de Fran- 
cesca. II est vrai que Fincomparable Divine Comedie 
puise au fond des consciences des elements de be&ute 
plus haute et plus affinee. La Table-Ronde est le 
miroir changeant et superficiel d'une epoque ; la Di- 
vine Comedie est le miroir inalterable et profond 
d'un siecle, envisage des sommets eternels. 

Quant a Viviane, sa vogue etendit son empire en 
beaucoup d'ceuvres, beaucoup de regions et beau- 
coup de langues diverses ; elle lui donna meme des 
soeurs, telle cette Urgande la Deconnue, protectrice 



56 LA VIE Et LA MORT DES FEES 

d'Amadis, le damoiseau de la mer, comme Viviane, 
Dame du Lac, le fut de Lancelot. Urgande favori- 
sait les amours d'Amadis, ecrivait aux princes, s'oc- 
cupait de politique, et, pour y reussir, avait cette 
bonne fortune de pouvoir changer de visage. 



IV 



LA FEE MORGANE 



D'oii vient-elle, cette fee Morgane qui domine tout 
le moyen age et toute la feerie, alors que sa rivale, Vi- 
viane, ne regne guere que sur Broceliande ? Etrange, 
capricieuse,un peu ha garde comme son maitre Merlin, 
elle unit, semble-t-il, dans ses tresses brunes, Talgue 
marine a la fleur de pommier. Sans doute, avant d'etre 
nommee par les poefces, elle defraya de longs recits, 
et, peut-etre, faut-il, une fois de plus, la reconnaitre 
lorsque Guillaume de Rennes, au treizieme siecle, 
parle d'une vierge royale, d'une fille nympha, d'un 
dieu maritime, qui soigne Arthur de ses blessures. 

Serait-ce, la encore, la vague silhouette de cette Mor- 
gane dans le nom de laquelle persiste le parfum de 
la mer ? Morgane la Sage, Morgue la Fee, Morgain, 
Morgan, sous toutes ces denominations, elle est re- 
connaissable, et Ton a cru deviner une similitude 
entre ces noms mysterieux, attribues a la fee^ et; 
celui que saint Comgall, en la baptisant, donne a 
Theroine d'une legende irlandaise : Murgen, enfant 
de la mer, ou Muirgelt, folle de la mer. On la croit 
d'origine celtique, Peut-etre descend-elle de quelque 



LES FEES DU CYCLE BRETON 5? 

niythologie oubliee, et a-t-elle pour patrie les iles 
brumeuses, comme ces fees de la mythologie grecque, 
Calypso et Circe, les iles ensoleillees ? 

A rechercher les traces de cette Morgane, nous les 
voyons se perdre en un passe de plus en plus pro- 
fond. Elle parait en d'innombrables legendes. Sa re- 
nommee est universelle, puisque les marins napoli- 
tains donnent le nom de Fata Morgana a certain 
phenomene meteorologique : il lui sied d'habiter les 
cites changeantes de I'lllusion. 

Une tie memorable estceinte par 1'Ocean, 

dit un beau vers latin du moyen age. Ce vers s'ap- 
plique a Tile d'Avalon qui nous est donnee, d'abord, 
comme la patrie de Morgane, et ensuite comme son 
royaume. 

Le nom d'Avalon a-t-il pour racine le mot breton 
aval qui signifie pommier ? II est a supposer que cette 
ile^uis'appelaitaussi.For/a/i^^taitarabridesrudes 
vents marins, et qu'une fraiche vegetation l'ornait. 
L/ile d'Avalon dut bien etre File des arbres riants. 
Elle fleurit au milieu des vagues immenses. Ses 
poetes la parent de toutes les graces du printemps 
septentrional, — le seul printemps qui leur soit connu, 
— se contentant de les eterniser ; et, sous la couronne 
legere de ses pommiers en fleur, 1-ile d'Avalon nous 
charme comme quelque coin privilegie de Norman^ 
die ou de Bretagne. Cependant elle est lointaine : pour 
les poetes, les iles fortunees sont toujours lointaines. 
Celle-ci ne reclame point de culture, et cela nous 
porte a demander si quelque souffle marin n'y a 
jamais amene le parfum des violettes de Calypso ou 
les graines du jardin d'Alcinoiis. 



58 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

D'ailleurs, est-ce seulement par 1'ornement deses 
fleurs et de ses fruits qu'Avalon parait si douce et si* 
belle ? Ne serait-ce pas, plutdt, a cause de sa cein- 
ture d'ocean qui Fisole et Feloigne des competitions, 
des soucis, des luttes, au point que Fecho meme en 
expire, avant d'avoir trouble les melodies delicieuses 
qu'y egrene le cortege des fees ? 

On a cru la reconnaitre en certaines iles, les unes 
plus ou moins voisines des cOtes francaises ou bri- 
tanniques ; les autres, plus eloignees. Les iles du 
Cap-Vert et des Canaries rivalisent, sur ce point, 
avec Oleron ou Anglesey. EUe derive, dit-on, de 
FElysee celtique, et des guerriers, en effet, y sont 
parfois transporters pour etre soignes de leurs bles- 
sures par Morgane, qui semblerait ici parente de 
ces Valkyries septentrionales, promptes a recueillir 
les ames des heros morts sur le champ de bataille. II 
m'est impossible de ne pas me rappeler ici que le 
Pommier doux de la chanson de Merlin etait un 
jeune guerrier, un futur liberateur, et je medemande 
si des traditions perdues n'attribuaient pas aux 
braves le symbole du Pommier. l/ile d'Avalon, File 
des Pommiers, aurait ete primitivement cet Elysee 
celtique, Tile des braves ou se re fugia Arthur. 

II fut soigne, dit un vieux texte, par Morgane, 
enchanteresse habile dans Fart de guerir, et la plus 
belle des neuf sceurs qui possedent cette ile. 

jNous connaissons a peu pres tous leurs noms : 
Moronoe, Mazoe, Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, 
Thiten, la musicienne Thiten. Perpetuerent-elles le 
souvenir de Tile de Sein et de ses neuf druidesses ? 

Ces fees sont savantes, et Morgane, la premiere 
d'entre elles, instruisit ses sceurs; outre la mede- 
cine, elles cultivent Fastronomie et la musique. 



LES FEES DU CYCLE BRETON 59 

Arthur, chez dies, reposait sur un lit d'or, a Fabri 
des coups de ses ennemis. Unluxe etrange etmagni- 
fique se deploie autour de leur beaute. 

La musique est une des joies de Tile fortunee. Les 
fees, avec des chants, viennent au-devant d' Arthur, 
d'Ogier, de Rainoart. Elles out une ville d'ivoire et 
d'or ou doivent retentir ces petites harpes bretonnes 
que Ton appelle des rotes, et dont parlait deja, au 
sixieme siecle, le pieux ami de sainte Radegonde, le 
poete Venance Fortunat, dans une allusion aux lais 
armoricains. Morgane, sous le bouquet de ses-pom- 
miers en fleur, ecoute la harpe de Tbiten. Trois 
fees blanches comme fleurs de lis, selon le caprice de 
leur souveraine, vont transporter dans File d'Avalon 
le geant Rainoart endormi sur le rivage de la mer. 
Ces trois fees : 

Sa massue font changer en un faucon 

EL son hauberten un esmerillon 

Et son vertheaume muer en un Breton 

Qui doucement harpe le lai Gorhon, 

Et de Tepee refirent un garcon 

Et I'envoyerent tout droit en Avalon... 



Ce lai Gorrhon,favori des fees, Fetait sans doute des 
mortelles ; et des vers, comme ceux qui nous decri- 
vent Iseut s'accompagnant elle-meme et murmurant 
un lai cher a Tristan, nous ouvrent une perspective 
sur la musique d'amour et de feerie qu'etait la 
musique bretonne. 

La reinechante doucement, 

Sa voix accorde a linstrument. 

Li mains sont belles, li lais sont bons. 

Douce la voix et bas les tons... 



(JO LA Vie et la mort des fees 

II s'agit (Tune musique lente, douce et volup- 
tueuse, qu'aimerent les chatelaines et les belles des 
cours d'amour. Elle eveillait dans les ames le regret 
nostalgique du passe. 

Le lai escoutent d'Aelis 

Que un Irois (Irlandais) doucement note. 

Mout bien le sonne ens sa rote. 

Apres ce lai autre comence 

Nus deux ne toise ne ne tense. 

Le lai lor sone d'Orfei, 

Et quand icel lai est feni, 

Les chevaliers apres parlerent, 

Les a ventures raconterent, 

Qui soveutes fois sont venues, 

Et par Bretagne sont seues... 

De quoi parlent-ils, ces chevaliers, si ce n'est de 
Fesperance de Bretagne, d'Arthur qui n'est pas mort 
mais qui reve en ecoutant la harpiste Thiten moduier 
de semblables melodies, dans File bienheureuse de 
la fee Morgane ; qui reve au jour ou il viendra deli- 
vrer son peuple et sa race de la tyrannie de Fop- 
presseur ? He d'Avalon, ile Fortunee que Fon appelle 
egalement ile Perdue-en-mer, comme pour justifier le 
mot de Nietzsche ; « II n'est plus d'iles bienheu- 
reuses ! » 

II n'est plus d'iles bienheureuses ! G'est ce que 
voulut faire entendre aux Bretons le roi d' Angle - 
terre, Henri II. Las des propheties annon§ant le 
retour victorieux d'Arthur, il voulut detruire Fespoir 
celtique ; il imagina, dit-on,, un stratageme. Certains 
croyaient reconnaitre les pommiers d'Avalon dans 
les pommiers de Glastonbury : la s'elevait la Noire- 
Abbaye, gouvernee par un neveu du roi. Le prince y 
ordonna des fouilles qui decouvrirent bientdt les 



LES FEES DU CYCLE BRETON 61 

sepultures de deux hommes et d'une femme : c'etaient, 
d'apres Finscription du douzieme siecle lisible sur 
un sarcophage, Arthur, la reine Genievre ou Guanha- 
mara, Mordred, neveu d'Arthur, avec qui, pendant 
Fabsence du monarque, Genievre avait partage la 
regence, et qui l'avait, d'ailleurs, tout a fait consolee 
de cette absence. 

Les hommes du moyen age trouvaient tout simple 
que ceux qui s'etaient mortellement offenses ici-bas, 
fussent ainsi reunisdanslamort. La paixdu meme tom- 
beau les eut enveloppes. Sans doute les hommes d'alors 
songeaient que le pardon avait recouvert les fautes 
anciennes, eteint les vieilles rancunes, et que, de 
Teternite, le regard tombant sur la terre embrassait 
de nouvelles perspectives, aussi differentes de celles 
de la vie mortelle, que les perspectives de Fage mur 
le sont de celles de Fenfance. Si Fon en croyait ce 
recit, le triple tombeau de la Noire-Abbaye semblerait 
un commentaire del'epithete eschylienne de la mort: 
7rayxotT7]? (qui fait tout r epos er). 

Ce que Fon voulait bien conceder a la legende, 
c'est que des fees vetues de blanc etaient venues 
ensevelir les restes d'Arthur a Noire-Abbaye. Sans 
doute, elles etaient les sceurs ou les suivantes de 
Morgane. 

Mais aucun stratageme n'eut enleve du cceur des 
Bretons leur chere esperance ; pour eux, Arthur 
demeura dans son ile, et Fepee d'Arthur dans son 
lac, en attendant le jour de la revanche, bien que 
cette epee eut ete solennellement offerte a Richard 
Coeur de Lion. 

Les romanciers et les poetes prirent Fhabitude 
d'envoyer leurs heros dans File de Morgane, habi- 
tude qui nuisit a la religieuse gravite des chansons 



62 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

de geste. Ce fiit une nouvelle conquete des fees, con- 
quete dont nous n'avons guere Jieu de nous feliciter, 
si nous somraes touches par le genie caracteristique 
de la vieille litterature franque. 

Pour la geste carolingienne oti elle s'est intro- 
duce, Morgane demeure une sorte de deesse en 
Avalon, affectant des allures mythologiques dans 
son ile de feerie, allures mythologiques assez con- 
ciliables, d'ailleurs, avec la licence de ses moeurs; 
les romans de la Table-Ronde l'humanisent davan- 
tage, lui donnant surtout l'aspect d'une enigmatique 
et dangereuse princesse de la cour d'Arthur. 

Chretien de Troyes,le premier, dans le roman 
d'Erec et Enide, nous cite Morgane, comme la 
soeur de ce prince : le roi de la Table-Ronde, trouvant 
Erec blesse, le soigne avec un baume irresistible 
que « Morgue sa suer avait let » et que « Morgue 
avail donne Artu ». 

Morgane est belle, ambitieuse, passionnee, etnous 
apparait sous les traits d'une brune ardente et per- 
suasive. Fille naturelle du due de Tintagel, pre- 
mier epoux d'Ygierne qui devint la mere d'Arthur, 
elle fut elevee par la femme legitime de son pere. 
D'autres versions nous declarent qu'elle etait fille 
'legitime de ce due et d'Ygierne. En tout cas, elle 
est appelee soeur d'Arthur, mais les sentiments qu'elle 
montre a l'egard de celui-ci ne sont pas toujours 
fraternels, ni meme bienveillants. Sa situation parait 
assez delicate. Tandisque les autres soeurs d'Arthur 
se marient, Morgane, nous dit Robert de Boron, est 
mise aux lettres dans une maison religieuse. 

11 y eut des femmes cultivees aux epoques bar- 
bares ou naquit la societe moderne. Quand les 
hommes ne vivaient que pour le glaive, certaines 



LES FEES DU CYCLE BRETON 63 

femmes gardaient le culte des livres. La femme de 
Foulques le Noir, eomte d'Anjou, vendait chevres 
et moutons pour s'en procurer. II n'est done pas 
etonnant que Morgane nous soit representee comme 
instruite, mais chez elle le savoir est au service de 
l'ambition et de l'orgueil. Sensuelle, pedante et 
capricieuse. elle brille a la cour. Elle etudie sous la 
direction de Merlin, et sa science est telle qu'on ne 
la croit presque plus une femme. Robert de Boron 
ajoute que son eclat se fletrit et que son ame se 
corrompt. Desormais, selon notre auteur, elle n'ap- 
paraitra plus belle qaa Faide d'enchantements ; 
cependant, d'innombrables legendes nous la mon- 
trent encore triomphant par la beaute de toutes les 
autres fees et de toutes les autres dames. 

Elle etait charmante, s'il faut en croire le vieux 
romancier, lorsqu'elle fit la conquete du beau che- 
valier Guyomar. Cela se passait au palais du roi 
Arthur de Bretagne, peu de temps apres le mariage 
d' Arthur et de Genievre. La cour s'etait retiree, 
mais Guyomar, cousin de la reine, demeurait, par- 
lant a Morgane dans une salle basse ou elle devi- 
dait du fil d'or pour en faire une coiffe a Tune de 
ses sceurs. Ces ouvrages etaient apprecies chez les 
chatelaines, et plus d'une epouse de croise trompait 
son attente par l'execution de merveilleux travaux, 
en murmurant ces « chansons de toile », faitespour 
accompagner de pareilles besognes, et qui s'impre- 
gnaient du parfum des cceurs lointains et melanco- 
liques. Morgane, d'apr^s le tres vivant portrait que 
ce recit nous donne d'elle, chantait bien et parlait 
mieux encore; e'etait un delice deTentendre, et toute 
la cour etait sous le charme. On ne savait si Ton 
devait plus admirer ses magnifiques cheveux que sa 



64 LA VIE ET LA. MORT DES FEES 

taille elegante et parfaite, ou si sa suave eloquence 
ne depassait point tous ces avantages physiques. 
Courroucee, elle etait capable de jouterde la langue, 
mais incapable de pardonner. 

Le blond Guyomar plaisait a la brune Morgane qui 
n'etait ni timide ni reservee, et de ses belles mains, 
il maniait, en plaisantant, le leger fil d'or. Cette 
aventure alia fort loin, si loin que la reine Genievre, 
qui n'aimait pas encore Lancelot, se plaignit, scan- 
dalisee. Helas ! cet amour devait avoir pour Mor- 
gane de tristes lendemains : elle etait susceptible de 
souffrir. 

Si Ton ne considere plus Morgane a travers le 
demi-jour faritastique de la foret de Broceliande, elle 
parait ressembler etrangement a quelque heroine 
d'unroman de nos jours. Elle pense ce quepenserait 
une petite personne ardente et studieuse qui trouve- 
rait inferieur a ses aspirations le role qu'elle se croi- 
rait attribue par la destinee. La science, se dirait- 
elle, la delivrerait de cette inferiorite. 

Or, toutes les connaissances intellectuelles de Mor- 
gane ne 1'empecherent pas d'aimer, d'etre trahie et 
sur le point d'en mourir. Mais elle est aussi vindica- 
tive que passionnee : elle se vengera. Afin de se 
venger, elle trouvera le moyen de torturer sa rivale 
et elle inventera, pour son amant, le Val des Faux- 
Amants ou le Val Sans-Retour, au fond duquel tous 
les infideles d'amour seront retenus, jusqu'au jour 
inespere ou passera cet etre rare : un amoureux 
fidele. 

Morgane, soeur d'Arthur, regne toujours en Ava- 
lon; elle possede une « tour ferree », un « chastel 
d'acier », dont PArioste se souviendra peut-etre pour 
evoquer le chateau du magicien Atlante ; elle hante 



LES FEES DU CYCLE BRETON 65 

la foret de Broceliande, epaisse, sonore, inextricable 
comrae une foret de la vieille Gaule, mais semee de 
clairieres fleuries et de fontaines chantantes pour la 
danse des fees au clair de lune, Corame toutes ses 
soeurs, Morgane aime les fontaines aux bords riants 
et les clairieres veloutees. 

Mais les charmes de Broceliande ne consolent pas 
Morgane d'avoir ete traliie; elle possede des baumes 
pour toutes les blessures, excepte pour celles de son 
propre cceur. Alors elle se fait justiciere, et rien n'est 
plus dangereux ni plus cruel que la justice deve- 
nant le pretexte sous lequel se cache une passion. 
Aussi, de tous ses domaines, celui qu'elle prefere 
est-il le Val Sans-Retour. Suivanl la tradition feeri- 
que, c'est dans la foret de Broceliande qu'il faut 
chercher ce val, il lustre par la vengeance de Mor- 
gane. Les deux Bretagnes se le disputent encore, et 
deux ecoles d'erudits ont soutenu la pretention des 
deux Bretagnes. On croit le reconnaitre dans la 
foret de Paimpont, pres du village de Trehentoreuc. 
Un chemin marecageux a peine accessible y conduit. 
Par les soirs d'automne, il doit encore se cacher der- 
riere les murs de brouillard dont parle la legendc. 
Aucun site ne peut etre plus sauvage, plus desert, 
plus silencieux. II s'encaisse entre d'abruptes col- 
lines dont la robe nuancee de vert et de violet par 
les bruyeres est trouee ca etla d'enormes et sombres 
rochers. Une legere nappe d'eau y reflete un peu de 
ciel. On dirait qu'il plane toujours sur ce vallon 
comme une sorte d'enchantement. La pensee qui 
vient a Fesprit des voyageurs, c'est que Faspect des 
choses a pu creer ici la legende. Si Ton reva parfois un 
Val Perilleux, un Val des Faux-amants, un Val Sans- 
Retour, — la fondation de Morgane portait ces trois 



65 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

noms, — il etait impossible de le placer ailleurs. 

Pendant que Morgane aceablait de sa severite les 
parjuresen amour, sa conscience devaitlui reprocher 
quelques peccadilles. Lorsque son frere Arthur lui 
confia la precieuse epee EscaJibor, qu'un bras mys- 
terieux, sorti du lac des fees, avait un jour offerte 
au roi, Morgane ne songea qu'a en faire largesse a 
son amant, ou a en favoriser les ennemis d'Arthur, 
et, quand il s'agit de se disculper elle-meme, elle 
n'hesita pas a accuser de vol cet amant, ce qui couta 
la vie au malheureux. Mais qu'elle rencontre un 
fiance volage, un epoux inconstant, un amoureux in- 
fidele,la fee trouve lemoyen de Pattirer au Val Sans 
Retour, d'ou jamais il ne sortira. 

Les larmes des belles, plus misericordieuses qu'elle 
ne le fut elle-meme, ne la toucheront qu'a moitie. 
Permission leur sera donnee de tenir compagnie aux 
captifs, d'entrer et de sortir a volonte, mais elles ne 
les emmeneront pas. Soucieuse du salut de ses pri- 
sonniers, Morgane leur octroie un aumonier et une 
chapelle. Elle ne les veut ni tristes ni malheureux, 
elle consent a leurs distractions, mais ils ne sorti- 
ront pas — c'est la sa marotte. Sans doute, elle 
pense leur eviter ainsi de nouveaux parjures. Mal- 
gre les bonnes intentions de Morgane, les pauvres 
chevaliers s'ennuient, s'ennuient au point de languir 
et de mourir. 

Lancelot apparait tout a coup dans ce petit monde 
melancolique et chagrin. II aime la belle reine 
Genievre et il en est aime. Aussi la dangereuse soeur 
d'Arthur, esperant une revanche, guette-t-elle les 
faiblesses de Genievre ; que celle-ci se trahisse ou 
que Lancelot la trahisse, tout ira bien pour Mor- 
gane. Elle s'attaque perfidement a Lancelot, lui 



LES FEES DU CYCLE BRETON 67 

cloniuuik comme compag^ne de voyage une jeune ot 
entreprenante fee clout les seductions seront vaines.. 

Si Lancelot avaifc succombe, Morgane y aurait 
gagne de briser le coeur de Genievre et de sauver 
le Val Sans-Retour, cju'un seul amant fidele mettait 
en peri]. Malgre tout son pouvoir, elle echoua dans 
ses desseins, et la presence de Lancelot sui'fit a 
detrnire son cher Val Sans-Retour. 

Les chevaliers reprennent la clef des champs, et 
courent aux belles expeditions qui tentent leur vail- 
lance. 

Mais alors Morgane ourdit de nouveaux pieges 
contre Lancelot; elle remarque qu'il porte a son doigt 
un anneau semblable a un aimeau qu'elle-meme pos- 
sede : les deux bijoux nous sont decrits avec pre- 
cision ; il existe entre eux une minuscule difference. 
Elle devine que Panneau du chevalier lui fut donne 
par Genievre. Alors elle endort Lancelot pour le lui 
soustraire ; elle le remplace par le sien, afin qu'il 
ignore cette perfidie. Son plan est atroce : elle en- 
verra cet anneau a Genievre au milieu de la cour, 
avec un message annoncant la pretendue mort de 
Lancelot. Elle songe que devant tons, devant Arthur 
lui-meme, la reine trahira son chagrin. 

Si Genievre n'est point une fee, elle est une femme 
tres habile et tres seduisante, parfaitement capable 
de tenir tete a une fee. Tout son coeur d'amoureuse 
eclate, quand elle reconnait la bague, quand elle 
entend annoncer la mort de son fidele ; Genievre est 
trop avisee pour en rien dissimuler. Elle proclame 
tres haut cette douleur et la legitimite de cette dou- 
leur; elle rappelle tous les exploits que Lancelot ac- 
complit pour elle, et cela meme, elle le fait avec une 
telle franchise, une telle fougue, une telle sponta- 



68 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

neite, que personne ne peut avoir un leger soupcon, et 
qu' Arthur, toutle premier, comprend son terrible emoi. 

Aiiisi Morgane est vaincue par la reine. Elle 
s'acharne vainernent a la perdre en voulant ouvrir 
les yeux d' Arthur : une fois, elle imagine un manteau 
qui ne s'ajuste qu'a la taille d'une femme fidele ; une 
autre fois, elle offre a son frere un hanap d'ivoire, 
dont le contenu se renverse, si ce hanap est entre 
les mains de quelque mari trompe. C'est une per- 
sonne de ressources que la fee Morgane. 

Au commencement du treizieme siecle, a Pepoque 
de Robert de Boron, les sympathies sont pour Vi- 
viane et les antipathies pour Morgane. Cela tient 
peut-etre a ce que Viviane est favorable aux com- 
pagnons de la Table-Ronde, et que Morgane leur est 
defavorable. Peut-etre cette preference est-elle un 
nouveau signe de la partialite medievale pour Lan- 
celot et Genievre ; Morgane ne cherche qu'a leur 
nuire, et Viviane a les secourir. Les detracteurs de 
Morgane se plairont a nous dire qu'elle a perdu sa 
beaute ; ils Pappelleront la laide Morgane. 

Que Viviane exit ou non Meliador pour amant, ses 
moeurs, du moins, n'etaient pas dissolues comme celles 
de sa rivale. Elle etait plus ambitieuse que sensuelle. 
Tout le cadre de Broceliande, son decor de lacs et 
de fontaines, d'ombrages transparents, d'aubepines 
en fleur, de manoir invisible, de danses etdechasses, 
de cortege a chapeaux de roses vermeilles, envelop- 
pait d'un gracieux prestige cette fee voleuse d'en- 
fants. Par moments, il semblait qu'elle cachat, au 
fond de son coeur mysterieux de femme ou de fee, 
comme un secret depit de la passion de Lancelot pour 
Genievre, mais elle le cachait si bien qu'elle n'agis- 
sait que pour les combler de ses faveurs. 



LES FEES DT.T CYCLE BRETON 69 

Morgane, elle, est toujours amoureuse au point 
de perdre toute raison, toute retenue ; elle meurt 
presque de chagrin lorsqu'elle se voit trahie; tandis 
que Viviane premeditait a froid des plans subtils et 
compliques, c'est avec passion que Morgane ourdit 
mille dangereuses intrigues. Naturellement, elles se 
detestent, et les vieux conteurs n'aiment jamais que 
Tune des deux. 

Bientot, des recits viendront qui dissocieront le 
personnage de Morgane de celui de la dame d'Ava- 
lon, et mettront en scene de bizarre s aventures ou 
de bizarres conciliabules de dames-fees. Un d'eux 
nous montrera Morgane envoyant une legion de 
diables a la dame d'Avaion. Mais les grandes lignes 
de la feerie me semblent avoir considerablement de- 
vie dans ces versions de plus en plus fantaisistes : 
Morgane, qui commence par etre une druidesse insu- 
laire sans etre la sceur d' Arthur ,finirait par ne plus etre 
que la soeur d'Arthur, et par perdre son beau royaume 
dAvalon. Les derniers legendaires semblent ainsi 
chatier Morgane, en la detronant. 



V 



FEES MINEURES DE LA TABLE- RONDE 



La geographie du royaume feerique nous est peu 
familiere : avec le lac de Viviane, avec Avalon et 
Broceliande, elle comprend beaucoup d'endroits pri- 
vilegies : une ile d'or, une cite sans nom,une lie 
perdue en mer, que sais-je ? Jeux du brouillard et 



70 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

du soleil, mirages des flots et des images, tout cela 
convient a cette feerie septentrionale, eclatanle et 
instable comme une bulle de savon. 

Les sites feeriques sont quelquefois perilleux : il 
ne faut point trop se fier a Fhospitalite des fees. De- 
fendues par des geants, elles possedent des palais de 
funestes delices. Dans ce poeme d'Erec ou Morgane 
vient exercer son art de guerisseuse, Erec decouvre, 
etendue sur un lit d'argent, une belle jeune fille de- 
fendue par un chevalier enchante. Ce chevalier est 
vaincu, et libere par son vainqueur. La belle jeune 
fille doit etreune fee, soeur de cette fee aux blanches 
mains qui regne sur File d'or et habite un palais de 
cristal, ou Ton decouvre des pieux garnis de tetes 
humaines, ou de cette merveilleuse princesse, unpeu 
fee aussi, sans doute, dont le jardin ravissant finit 
par livrer le meme sinistre secret. Voila done Fori- 
gine de tant de brillants episodes que nous recon- 
naitrons chez Bojardo et chez FArioste ! 

Ou finit la magicienne, ou commence la fee ? On 
peut se le demander a propos de cette Camille que 
met en scene le roman de Lancelot du Lac et qu'il 
appelle une magicienne. 

Camille seduit Arthur. Elle Fattire dans son cha- 
teau ; il y demeure prisonnier. Cette Camille est d'une 
beaute rare ; elle a mis tous ses attraits et tous ses 
moyens au service des Saisnes, ennemis d' Arthur. 
Mais, unjour, Arthur est delivre par les siens. Privee 
de ses boites et de son livre magique, Camille se 
precipite d'un rocher et meurt. Arthur, apitoye, lui 
fait edifier un sepulcre, et lui consacre une epitaphe. 

Toutes les mysterieuses damoiselles qui indiquent 
a Perceval un chemin, lui designent un pont, lui 
donnent un salutaire conseil, semblent des fees, II faut 



T.ES FEES DU CYCLE BRETON 



rapprocher de ces rencontres Fhistoire d'un echiquier 
fantastique qui appartint a la fee Morgane. Le jeu 
d'echecs fut une passion du moyen age. Et, si le parte- 
naire manquait, souvent les heures s'etiraient, se pro- 
longeaient lamentablement. Aussi Fechiquier merveil- 
leux de la damoiselle qui se trouve sur le passage de 
Perceval, echiquier qui jouait tout seul, dut-il faire 
envie a plus d'un seigneur ou d'une chatelaine. La 
proprietaire primitive de ce prestigieux bibelot etait, 
s'il en faut croire le poete, une tres savante damoi- 
selle. Elle fit un jour la connaissance de Morgane. 
II faut croire que Tune et Pautre se plurent, puis- 
que au moment du depart Morgane lit present a son 
amie de son bel echiquier en ivoire precieusement 
travaille. La damoiselle accepta le cadeau, mais, en 
revanche, elle offrit a Morgane Fechiquier merveil- 
leux, et a son tour celle-ci le donna geiiereusement a 
Tinconnue qui allaifc rencontrer Perceval. Ainsi Fat- 
mosphere feerique enveloppe tous les romans de la 
Table-Ronde, et si le vieux recit de Perceval n'echappe 
pas a cette inlluence, le Parsifal de Wagner, avec ses 
Filles-Fleurs, y a-t-il echappe ? 

Le dernier en date de ces romans, Claris el Laris, 
qui semble avoir ete commence vers 1268, fait evo- 
lucr, a travers les longs meandres de ses trente 
mille vers, une sorte d'arriere-garde feerique, qui 
conserve des liens etroits avec Fimperissable Mor- 
gane et prolonge ainsi son regne sur les imagina- 
tions humaines. Madoine, dans Claris el Laris, est 
une jeune fee subordonnee a Morgane, comme Sa- 
rayde a Viviane, une jeune et jolie fee, a la fois sen- 
timentale et vive, un peu coquette, et ayant une vie 
bien personnelle. 

Les deux amis Claris et Laris tombent dans un 



72 LA YIE ET LA MOBT DES FEES 

piege de la fee Morgane ; ils sont ses captifs, et 
Tissue du chateau magique ou ils se voient detenus 
leur est dissimulee. Sans doute, les beaux chevaliers 
ne s'amusent guere ; ils s'ennuient d'autant plus 
qu'ils sont Fun et T autre amoureux : Claris aime 
Lidaine, soeur de Laris, qui, d'ailleurs, est mariee, 
et Laris aime Marine. 

Un beau matin, par la fenetre, Laris apercoit Ma- 
doine occupee, dans le jardin, a composer un cha- 
peau de fleurs. II prend le parti d'en faire son alliee, 
et plus que son alliee, afin d'obtenir d'elle le secret 
de la sortie. Pauvre Madoine ! Elle est alors une 
heureuse petite fee, occupee, comme beaucoup de ses 
soeurs, de passe-temps jolis etpuerils : danser au clair 
de lune, chanter au bord des fontaines, composer des 
chapeaux de fleurs. Et voila que Tamour humain la 
guette : les fees ne sont pas severes et ne savent 
guere y resister. 

Laris plait a Madoine ; Madoine ne le cache pas a 
Laris. Madoine ale loisird'ecouter Laris, meme en tres- 
sant le chapeau de fleurs. Ge jardin feerique est trop 
doux ettrop beau, pour qu'elle y soupconne une trahi- 
son ; et puis les fees croient peut-etre a leur pouvoir. 
Enfm Laris seduit Madoine, et, sans defiance, l'amou- 
reuse petite fee lui decouvre Tissue du chateau en 
chante. Point n'est besoin pour Morgane de punir la 
desobeissante ; plus terrible, le chatiment lui vient de 
Tobjetde son amour ; Laris s'enfuit, emmenant Claris, 
et Madoine est abandonnee : Laris n'a souci alors 
ni d'elle, ni de Tenfant qu'il lui laisse en souvenir de 
son simulacre d' amour. 

II semble que Thumeur de Madoine s'assombrisse. 
Au lieu de composer des chapeaux de fleurs, elle 
machinera de noirs complots pour separer Laris de 



LES FEES DU CYCLE BRETON 73 

Marine. Elle viendra trouver Laris, accompagnee de 
deux autres fees, ses amies, dont Tune s'appelle 
Brunehuit. Tour a tour, elle enlevera Laris et Ma- 
rine ; quand Marine sera retenue dans la foret de 
Broceliande, elle auraPimprudence de venir narguer 
Laris en lui annoncant cette nouvelle. Celui-ci, sans 
pitie pour Pamoureuse petite fee au chapeau de 
ileurs, la tancera de telle facon qu'clle devra rendre 
la liberte a sa rivale, ainsi qu'aux chevaliers Ivain 
et Gauvain. 

Reines ou'suivantes, bruyantes ou effacees, toutes 
ces fees de la Table-Ronde, avec leur audace pas- 
siounee, nous interessent parce qu'elles comporteni, 
a bien y regarder, une sorte de psychologie femi- 
nine. Mues par Pamour ou F ambition, elles sont des 
individualistes desordonnees, et veulent etre des 
« surfemmes ». Dante a juge leurs pareilles : « Vois 
les tristes femmes qui delaisserent Faiguille, la na- 
vette et le fuseau, et se firent devineresses ; elles 
composerent des enchantements avec les herbes et 
les images. » 

Leur punition dantesque consiste a marcher en 
ayant le visage tourne vers leur dos. Elles voulaient 
regarder trop en avant ; elles ne regarderont plus 
qiFen arriere. 

Elles ont porte des mains sacrileges sur le voile 
du destin. Heureuses lesdouces et les resignees, qui 
se contenterent de manier Faiguille, la navette et le 
fuseau, sur le seuil des demeures qu'elles eclairaient 
de leur sourire paisible ! G'est la douce vie quoti- 
dienne du foyer qu'elles filent et qu'elles tissent avec 
des laines soup les et pures : un rayon clu ciel luira 
sur leurs mains actives. Celles, au contraire, qui 
s'adonnerent aux sciences defendues tomb ere nt 



74 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

dans les pires detresses. Leur science fut de celles 
qui enfievrent une ame, et ne Felevent point. Elles 
avaierit voulu percer les images et les brumes de 
tous les horizons. Elles ne virent plus la douceur 
des aurores et la paix des couchants, plus rneme, a 
leurs pieds, le terrain sur lequel s'avangaient leurs 
pas meurtris. D'autres viendront recueillir la beaute 
reelle et la sagesse profonde. Gorame les devine- 
resses de Dante, ces pauvres fees ne sont vraiment 
que de « tristes femmes ». 



VI 



LA FEERIE DE TRISTAN 



Chante, recite, compose par des auteurs divers, 
fragmente Ton ne sait trop comment, ici, la, Tristan 
est une des ceuvres medievales qui semblent avoir 
le plus de prise sur rimagination moderne. 

Primitivement, les fees hantaient peut-etre le 
roman d'lseut et de Tristan, comme celui de 
Genievre et de Lancelot. II vient de tres loin, ce 
grand poeme d'amour. Gaston Paris declare qu'il 
fut peut-etre concu chez les Pictes, en tout cas 
chez les Geltes, etque, meme chez lesGeltes, il etait 
deja penetre d'influences antiques et orientales. II 
sort des forets celtiques et des mers septentrio- 
nales, mais les vagues lui ont apportele mirage des 
mers ensoleillees ou glissa le navire d'Helene, et des 
brises se jouent autour des chenes armoricains apres 
avoir baise la cime des oliviers qui virent passer 



LES FEES DU CYCLE BRETON 



Thesee d'Athenes. Au douzieme siecle, Beroul, 
Thomas de Bretagne et Chretien de Troyes lui don- 
nerentune forme litteraire. 

Tristan, prince de Leonois, est une facon de heros 
mythique, echappe d'ancienne mythologie, et presen- 
tant quelque ressemblance avec Thesee. Iseut res- 
semhle a une sorte de Phedre barbare, amoureuse 
non du fils, mais du neveu de son mari, qui, lui, 
repond, d'ailleurs, a son amour. 

Mais cette grande epopee amoureuse du moyen 
age aurait-elle enchante ces pays bretons qui don- 
nerent aux fees une vie tenace, si elle ne recelait 
quelques elements feeriques ? 

Iseut et sa mere, si habiles a composer, pour soi- 
gner les blessures mortelles, des baumes souverai- 
nement guerisseurs, semblent avoir ete a Fecole de 
ces fees mysterieuses qui regnaient « en des isles 
de mer », et qui pansaient les blessures des cheva- 
liers dont elles etaient amoureuses. 

On se rappelle aussile magique breuvage d'amour 
que prepara la mere d'Iseut, breuvage absorbe par 
les deux heros du poeme, sur le bateau qui menait 
auroiMarc Iseut conduite par Tristan. D'ou vient 
le secret de ce breuvage ? Comment la mere dTseut 
en savait-elle la vertu redoutable ? II est fee, ce breu- 
vage, comme sont, aussi, tres proches voisins du 
royaume de feerie, les nains qui hantent cette his- 
toire. Un de ces nains est le mari d'une femme que 
Kahcrdin, Tami de Tristan, voudra conquerir, et 
c T est en aidant a ^enlevement que Tristan sera mor- 
tellement blesse. Ce poeme est veuf des fees, mais 
apres elles les nains subsistent, tenace et myste- 
rieuse arriere-garde. II y a de la feerie, encore, dans 
le charmant episode du grelot enchante. Ce grelot 



76 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

tinte au cou d'un petit chien que Tristan a conquis 
au peril de sa vie, en tuant le geant qui le possedait. 
II offre a son amie Iseut le fantastique animal. Ge 
lintement a de si doux sons que celui qui Fecoute 
est console de sa peine. Iseut ressent la delicieuse 
influence du grelot « lee », mais, corame elle ne veut 
pas etreconsolee de sa peine amoureuse, elle lejette 
dans la mer profonde. L'arc de Tristan, « qui jamais 
ne faut », est egalement fee, comme le cheval cle 
Roland et celui d'Ogier. Dans la foret deslegendes, 
ces floraisons nous revelent le voisinage de sources 
feeriques. 

Mais Famour a envahi toute la scene, et les fees 
elles-memes se sont retirees; a peine si Ton sur- 
prend quelqiFune de leurs traces legeres. 

L'amour est devenu toute la feerie de ce roman 
aux mysterieuses origines, et telle est la puissance 
du philtre qui le symbolise qu'elle survit a la mort... 
Apres quTseut sera vainement accourue vers Tris- 
tan moribond, quand elle Faura trouve mort et 
qu'elle se sera etendae pour mourir aupres de lui, on 
les enterrera dans deux tombes creusees de chaque 
cote de l'egiise de Carhaix. Mais un rosier sortira 
de la tombe de Tristan et une vigne de la tombe 
dMseut, et les deux plantes se rejoindront pour 
entrelacer leurs rameaux. 

Ici, Famour opere, on le voit, des prodiges qui 
font palir ceux de la feerie. Cette epopee de passion 
et de mort a absorbe je ne sais combien de recits an- 
tiques, mais elle les a refondus, leur communiquant 
une originalite victorieuse de toutes les reminis- 
cences. 

Et plus encore peut-etre que Phedre ou Borneo et 
Juliette, le vieux roman de Tristan et heal pnrait 



LES FEES DU CYCLE BRETON 77 

chanter la fatalite de F amour, de sorte que les pe- 
tites fatalites humaines, que les fees etaient censees 
representee auraient pris la fuite devant une fatalite 
plus sombre, plus puissante, plus terrible. 

La vertu consolatrice du grelot-fee s'est reelle- 
ment perdue dans la mer immense, ou dans Fame 
encore plus orageuse et plus troublee d'Iseut la 
Blonde ! 



CIJAPITRE II 



LES FEES DANS LEPOPEE CAROLINGIENNE 



LES HEROS ET LES FEES 



Ces insinuantes aventurieres que sont les fees 
avaient opere le plus etonnant deleurs exploits en con- 
querant les chansons de geste. Issues de Fepopee cel- 
tique, qui correspondrait plutot au mode ionique de 
notre poesie, elles semblaient devoir etre ecartees du 
cycle heroique de la litterature franque, qui en re- 
presenterait plutot le mode dorique. Pour mesurer 
la puissance de leur domination, il faut jeter en ar- 
riere un regard sur cette epopee franque, il faut sur- 
tout constater que rien ne la predisposait a accueillir 
la visite de ces etrangeres. 

Filles du onzieme et du douzieme siecle, les chan- 
sons de geste comportent des vestiges de brutalite 



LES FEES DANS L'EPOPEE GAROLINGIENNE 79 

et de barbarie, mais un tel souffle d'heroisme y cir- 
cule, un tel elan de noblesse les souleve, qu'elles im- 
posent, a qui les ecoute, le rythme de leur male et 
vigoureuse beaute. Le surnaturel chretien leur 
donne une nouvelle aureole de splendeur. A la morfc 
d'un preux, le poete s'eerie : « Que les anges le con- 
duisent au paradis ! » 

Les vraies fees ouvrieres de prodiges, ce sont les 
belles et brillantes epees des paladins : Durandal, 
Hauteclaire, Joyeuse. Elles ont des noms, et pres- 
que des ames; on les aime comme d'eblouissantes et 
virginales fiancees. 11 semble qu'on voie en elles les 
soeurs des Aude, des Ermenjart et des Guiboure, 
qui sont aussi de graves et belles heroines a Fame 
pure et droifce, dignes d'etre aimees par des preux. 
Roland, avant chacune de ses actions, se deman- 
dait : « Que diraifc Aude ? » Et celle-ci tomba morte, 
en apprenant la fin de son fiance, car elle ne pou- 
vait survivre a son amour. Dans la Geste d'Aymeri, 
la noble Ermenjart est aussi heroique que son sei- 
gneur; plus tard, ses fils songeront que leur pere 
dut acquerir un nouveau courage en combattant sous 
les yeux d'une pareille Femme. Dans la Geste de 
Guillaiime, Guiboure, sous le nom d' Or able, fut une 
belle princesse d'Orient, quelque pen magicienne. 
Allons-nous ici effleurer la feerie ? Guiboure se con- 
vertit. Elle est epouse de Guillaume, tante de Vivien, 
ce tout jeune horos dontles Enhances constituent un 
delicieux poeme, et qui doit mourir sur le champ de 
bataiile des Aliscamps, apres avoir communie; e'est 
elle qui refusera de reconnaitre son mari sous les 
traits d'un fugitif, parce qu'elle ne pent croire a sa 
defaite, et puis se revelera devouee jusqu'au sublime, 
apres- Favoir reconnu. La passion chevaleresque en- 



80 L\ VIE ET LA MORT DES FEES 

ilamme ces poemes de toute sa ferveur. Entre deux 
reprises de combat, les champions adverses, secou- 
rablesl'un al'autre, s'agenouillentPunpresdePautre, 
se faisantboire avec une maternelle tendresse. Au mi- 
lieu meme des luttes sanglantes, le sens du mot cheva- 
lerie rappelait aux homines que les causes de P amour 
sont plus profondes que celles de la haine. Ge fut la 
premiere floraison de notre sol litteraire national. 

Mais un autre monde, celtique et breton d'ori- 
gine, rodait autour de celui-ci. Les capricieuses et 
peu sures dames des fontaines et des clairs de lune 
n'altendaient qu'une breche pour s'introduire dans la 
place. Elles ne ressemblaient guere, pourtant, aux 
princesses heroiques des chansons de geste. Vani- 
teuses, instables, changeantes, elles differaient 
d'elles autant que les heroines d'Jbsen peuvent diffe- 
rer de celles de Gorneille. Une Viviane, une Mor- 
gane ont des ambitions demesurees. Elles s'insi- 
nuent dans le cycle des aventures epiques, elles se 
glissent au coeur des vieux poemes. Elles se pen- 
chent sur les berceaux, elles president aux aven- 
tures des guerriers. Elles sont belles et blanches, 
avec une nuance de caprice et de melancolie. 

Morgane la druidesse, Morgane la vierge royale, 
reparait dans les « gestes » carolingiennes ; elle y 
prend ses ebats, librement, parfois avec devergon- 
dage. Elle semble suivre une double carriere dans 
les aventures carolingiennes et celles de la Table- 
Ronde, mais les deux courants nous la montrent 
eprise de beaux chevaliers auxquels elle accorde ses 
faveurs. 

Ogier de Danemark et Guillaume au Court-Nez, 
ou les suivantes de Morgane enlevent le geant Rai- 
noart, furent posterieurs a la diffusion des romans 



LES FEES DANS L EPOPEE CAROLTNGIENNE 81 

arthuriens ; cependant la figure esquissee est encore 
celle de la Morgane dWvalon, plus deesse que la 
Morgane de la cour d'Arthur. Elle aime Rainoart ou 
Ogier, comme Calypso aime Ulysse ; c'est une 
paienne denuee de scrupules, mais elle demeure en 
son lie irreelle aux magnificences de reve ; de jeunes 
et blanches fees vetues de robes eclatantes la ser- 
venfc docilement, et composent les choeurs melodieux 
de ses fetes. 

Du moment que la geste carolingienne adopte 
cette capricieuse Morgane, elle lui prodigue les 
attributs feeriques. On la rencontre, comme les 
Hathors d'Egypte, au chevet des accouchees, au 
berceau des heros. A la longue, rien de monotone 
comme ces visites de fees aux nouveau-nes. 

Morgane est une trop grande princesse de feerie 
pour sortir seule ; elle amene toujours d'etincelantes 
amies, de merveilleuses suivantes, et le paganisme 
de son caractere disparait sous le christianisme de 
son langage et de ses exhortations. 

Pendant le sommeil de la mere, elle vient douer 
Maillefer, ills de Rainoart, et elle le recommande au 
Greateur. II n'est pas rare que les fees paraissent 
baptisees et remplissent d'edifiantes missions. Au 
berceau de Garin de Monglane, Morgane, encore 
accompagnee d'Jda et de Gloriande, cite FEvangile 
et debite un fort edifiant petit sermon sur la pau- 
vrete. La scene se passe dans une chaumiere on 
Flore, la pauvre mere de Garin,, meconnue et calom- 
niee, git loin de sa cour, assez miserablement. 

Ogier est un favori des fees. Morgue ou Morgane, 
accompagnee de ses soeurs, se trouve pres de lui des 
sa naissance. Elles sont au nombre de six ou de 
sept. La mere, ici, trepasse, mais les fees veillent 



82 ' LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sur le nouveau-ne. La phipart ont de jolis noms ; avec 
Morgane, il y a Gloriande, Sagremoire, Foramonde, 
Beatrice. Elles dictent les lois du destin. Elles ont la 
grace et Peclat des fleurs de lis. Elles embrassent 
Fenfant, et, se baissant, jouent avec lui. Elles Faiment 
d'un amour imperieux, bizarre et defiant. Elles s'at- 
tendrissent sur lui, et pressentent deja en lui Fhomme 
qui sera capable de les faire souffrir, car les fees ont 
le faible coeur des plus faibles femmes. Aussi leur 
pitie est-elle melee d'ironie, leur tendresse d'hosti- 
lite. Celameme rend leur psychologie tres complexe. 

Ogier, dans la legende, fut un rude compagnon 
de Charlemagne, revolte contre Fempereur, parce 
que le fils de celui-ci, Chariot, avait tue le propre fils 
d'Ogier, Beaudouinet. Cet Ogier est un barbare : 
il subit de dures epreuves et accomplit d'etonnants 
exploits. La vieille chanson de geste le marie a la 
fille du roi d'Angleterre. 

Les fees, toujours occupies de lui, recompenseront 
s-es prouesses en le transportant apres ses combats 
dans une de leurs iles fortunees, ou le paradis dont 
il gotite les delices semblerait plut6t musulman que 
chretien. Le grave et beau souhait des premieres 
epopees : « que les anges te conduisent au Paradis ! » 
s'est ainsi denature. Pourtant, si Fon veut en con- 
naitre la valeur esthetique, il faut Fimaginer, tra- 
duit en sculpture, au pourtour de quelque cathe- 
drale : les anges silencieux et recueillis, portant 
quelque chevalier immobilise par la mort et couche 
dans son armure, vers ce lieu de paix, de gloire et 
de justice ou il trouvera Feternel repos. Les fees 
d' Ogier ne feront nullement jaillir une telle source 
d'emotion et de beaute. Elles ne s'eleveront pas a la 
hauteur de la mission qu'elles recoivent. 



LES FEES DANS L EPOPEE CAROLINGIENNE 83 

Apres sa vie, Ogier, dans l'eblouissante cite de la 
fee Morgane, est accueilli avec des chants et des cor- 
teges de chevaliers et de fees. Morgane lui pose sur 
la tete une couronne d'immortalite et d'oubli. 

Mais un paien, Capalin, desole la chretiente. 
Ogier, chevalier d'elite, quitte alors les delices 
d'Avalon et marche contre Capalin. 11 le combat au 
nom d'Arthur, triomphe de lui, le convertit au Christ 
et Temmene chez Morgane, ou Gapalin regoit une 
couronne pareille a celle d'Ogicr. Or, quand Ogier, 
se souvenant de Charlemagne et de ses amis, veut 
prendre conge de la fee et de leur fils Murmurin, 
deux cents ans se sont ecoules sans qu'il y paraisse 
au royaume de feerie. Ainsi se melent des lors le 
monde franc des chansons de geste et le monde 
celtique des enchanteurs et des fees. 

Dans Charles le Chauve, Dieudonne voit trois 
belles jeunes filles sorties d'une fontaine. II devine 
en elles des fees. Elles le menent a leur reine Glo- 
riande, qui aime le chevalier, l'accable de dons et le 
transporte en son royaume. 

Bientot, les fees des chansons de geste nous feront 
connaitre Tenchanteur Perdrijon, maitre es sciences 
magiques et capable d'accomplir mille tours. D'ail- 
leurs, il se convertira, sera baptise, fera penitence, 
vivra en ermite, et s'imposera de longues annees 
d'expiation, quitte a oublier ses voeux pour rendre 
service a un ami. 11 peut amuser la fantaisie, mais 
il corrompt la pure beaute des vieux poemes, ou les 
paladins ne demandaient de secours qu'a leur grand 
cceur et a leur claire epee. 



84 LA VIE ET LA MORT DES FEES 



II 



LE PETIT ROI OBERON 



Voici s'echapper des manuscrits poudreux de nos 
vieilles chroniquesun etrange etgracieuxpersonnage, 
dont les destinees seront merveilleuses : c'est Fincom- 
parable Auberon ou Oberon, le petit roi-fee, au front 
duquel Shakespeare doit mettre un jour une aureole 
de poesie, et qui sera l'inspirateur poetique de Wie- 
land, musical de Weber. Huon de Bordeaux le ren- 
contrera dans une foret, sur le chemin de Babylone. 

Get Oberon a, sous ses ordres, une multitude de 
chevaliers-fees. Ici, la f eerie possede je ne sais quel 
prestige heroique. 

Retenu par une influence cachee dans le bois mer- 
veilleux ou regne le nain Oberon, Huon de Bordeaux, 
en butte a la vengeance et a la haine de Charle- 
magne, tente vainement de s'enfuir. II doit, pour se 
sauver, accomplir les exploits que lui impose 1'empe- 
reur : Oberon le guette au passage, et lui promet 
son ami tie, s'il veut lui parler. Qu'il est charmant, 
cet Oberon ! II a trois pieds de haut. II est plus beau 
que le soleil. 11 porte un manteau de soie et d'or. II 
est, dit-on,fils de la fee Morgane et de Jules Cesar. 
II batit en une seconde des palais ravissants, et fait 
se dresser devant ses proteges des tables chargees 
de mets exquis. II comble de prevenances ceux qu'il 
aime. Enfin, il ne doit point vieillir, et il entend les 
chants des anges du ciel. II tient, des fees qui visi- 
terent Morgane, ses do us, ses pouvoirs et sa peti- 



LES FEES DANS L EPOPEE CAROLINGIENNE 85 

tesse. Son cor d'ivoire efc d'or est fee, et fut ouvre 
par les fees en une ile demer. Son hanap se remplit 
toujours sous les levres de ceux qui se trouvent en 
etat de grace . Oberon ne manque pas de demander 
a ses proteges s'ils sont confesses et absous. Lorsque 
Huon repond qu'il vient de recevoir F absolution du 
pape, Oberon, tout de suite, lui donne son hanap et 
lui permet de tenter Fepreuve. 11 est si bon qu'il lui 
prete aussi son cor. En quelque lieu du monde que 
Huon doive Femporter, le roi-fee continuera d'en 
entendre le son. Avec ces deux cadeaux, Huon de 
Bordeaux poursuit son voyage. 

Huon de Bordeaux est un jeune imprudent. 11 sait 
qu'aux accents du cor d'ivoire, Oberon doit apparai- 
tre a la tete des guerriers-fees. Et il ne peut regis- 
ter au desirde voir sile prodige s'accomplit. « Bah! 
se dit-il, Oberon est si bon quTi me pardonnera. » 
Le nain feerique se montre accompagne de cent 
mille chevaliers : « Je te pardonne, dit-il, mais je 
pleure a la pensee des malheurs qui vont t'arriver 
par ta faute. Adieu ! tu emportes mon cceur avec 
toi. » 

Belle parole de douce sagesse ! Ge petit roi-fee ne 
s'irrite pas ; il se contente de s'apitoyer. Or, le beau 
petit roi Oberon, qui marche legerement dans la 
rosee de ses bois favoris, ne s'etonne pas plus de 
voir le cceur humain porter Tingratitude et la defiance 
qu'il ne s'etonne de voir les buissons porter des 
epines. Avec un pardon, avec un voeu, avec un sou- 
pir, il congedie son temeraire ami, et me semble plus 
admirable pour cette sagesse melancolique et resi- 
gnee que pour les palais merveilleux qu'ilbatit, pour 
les armees fantastiques qu'il leve. 

II a besoin de pitie, le pauvre Huon. Non seule- 



86 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

merit il abuse du cor merveilleux, mais il le perd plu- 
sieurs fois ; il revele sottement le secret du hanap, il 
se laisse depouiller de Tun et de Fautre. II fait tout 
ce qu'il faudrait pour lasser la patience d'Oberon, 
et Oberon affirme qu'il laissera desormais Huon 
livre a ses propres forces ; mais Oberon pardonne 
toujours, et Huon recommence ses imprudences, ses 
etourderies. 

Huon conquiert sur le geant Orgueilleux le hau- 
bert du nain Oberon, qui rend son possesseur invul- 
nerable, mais quand il s'avance, charge du heaume, 
du hanap, de Folifant, tous les talismans du monde 
n'empecheront pas sa faiblesse, car elle reside dans 
son coeur. II sera bientot entraine a de nouvelles 
folies. Malgre tout, Oberon ne Fabandonne pas et 
Faide a recouvrer Bordeaux, dont, par trahison, 
Gerard, son frere, s'est empare. Huon vivra desor- 
mais avec sa femme Esclarmonde, apres un roman 
d'amour aussi orageux que ses autres aventures. 

Ne croyons pas qu'il y ait du mepris dans cette 
patience d'Oberon. Quelle belle forme d'amitie 
sereine, forte^ clairvoyante, il nous enseigne ! L/ami- 
tie qui s'aveugle n'a rien d'admirable, mais Famitie 
quivoit et qui persevere donne a Fhumanite la plus 
haute lecon. Les vieux romans nous fournissent des 
traits exquis. G'est dans ce monde que nous a menes 
le delicieux petit roi sauvage, le chevalier- fee, Obe- 
ron. Tout le moyen age a reve du cor qui le faisait 
surgir pret a defendre les causes chretiennes, a ven- 
ger les trahisons, a delivrerles opprimes, et dont les 
notes claires, entendues au fond des bois charmes, 
consolaient, apaisaient les cceurs plonges dans Faf- 
fliction et Famertume. 

La poesie de Shakespeare lui tressera une parure 



LES FEES DANS L EPOPEE GAROL1NGIENNE 87 

de fleurs et d'etoiles, mais, quelle que soit la mali- 
cieuse bonte du heros de Shakespeare, je ne suispas 
sure qu'il ne faille mettre au-dessus de cette concep- 
tion celle de notre antique Oberon, du cher petit 
roi-fee de la legende carolingienne, si pur, si aus- 
tere, si doux, d'une si vaste indulgence pour ceux 
qu'il aime, qu'il aime tant et si bien ! Huon aime 
Oberon comme un jeune etourdi peut aimer ; Oberon 
aime Huon comme aime un maitre,un sage, je dirais 
presque un saint ; et si le moyen age n'avait si lon- 
guement medite sur la vie des saints, il n'aurait 
sans doute pas donne de si beaux traits a son reve 
profane. 



GHAP1TRE III 



LES FEES DANS LES POEMES DE MARIE DE FRANCE 



La feerie est representee dans les oeuvres de Marie 
de France. Qui done fut Marie de France ? II semble 
qu'elle naquit en Normandie on en Basse-Bretagne, 
mais qu'elle vecut en Angleterre dans la seconde moi- 
tie du douzieme siecle. Elle-meme a revendique sa 
patrie : 

Marie ai nom, ci suis de France. 

line humble petite etoile de poesie s'est allumee, 
pour luire a travers les siecles, sur le front de cette 
femme presqueinconnue. Elle a recueilli avec amour 
les beaux recits qui faisaient battre le cceur des cha- 
telaines, et ou parfois il nous arrive de trouver des 
analogies avec nos contes de fees. Elle nous a donne 
des fabliaux malins, puis elle a chante le Purgaloire 
de saint Patrick. Marie est douce et reveuse. Elle 
introduit avec grace dans le petit monde romanesque 
de ses lais, pleins d'aventureuses amours, certains 



LES FEES DANS LES POEMES DE MARIE DE FRANCE 89 

details familiers de la vie contemporaine. Par elle, 
nous savons comment les jolies dames du temps 
priaientles vaillants chevaliers de s'asseoir a leur 
cote sur un tapis, et comment elles leur tenaient de 
tendres discours.La sagesse de Marie de France n'est 
point farouche, et sa morale n'a rien de rigoureux. 
Avec elle, des que Tamour est en jen, sa cause est 
gagnee, et les fees ne feront pas exception a la regie : 
elles seront belles et elles aimeront. Faut-il en con- 
clure que Marie fut elle-meme une grande amoureuse? 
Je ne le croirais pas. Elle etaittrop occupee des recits 
d 1 amour et de la musique des harpeurs bretons, pour 
que Ton puisse croire que le romanesque ait eu place 
dans sa vie. Ge ne dut etre chez elle que passion lit- 
teraire. 



Les deux lais de Lanval et du Graelent repetent 
a peu pres une meme histoirc. 

L'attribution du second a Marie est controuvee, 
celui de Lanval lui demcure. Us celebrent des evene- 
menivS qui se passent au temps du roi Arthur. Le mo- 
narque de la legende vient de tenir une cour ple- 
niere, mais le chevalier Lanval s'attriste de n'avoir 
recu aucunepartde ses bienfaits. Deux belles damoi- 
selles, vetues de pourpre grise — c'etait une elegance 
de Tepoque — viennent Tinviter a se rendre aupres 
de leur maitresse. 

Celle-ci repose sur un lit magnifique, abrite d'une 
tente merveilleuse. Un ai^le d'or surmonte cette 
tente, dont cordages et pieux ont un prix immense. 



90 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

La bonne Marie de France voudrait nous representer 
une vision analogue a celle que Plutarque nous de- 
crit de Cleopatre, mais ses petits vers presses ne 
lui laissent pas le loisir de s'attarder beaucoup. La 
belle inconnue s'enveloppe d ? un manteau de pourpre 
double d'hermine : elle depassait en beaute [leur de 
lis et rose nouvelle, quand elles paraissent en ete. 
Gette dame est une fee, elle est venue de sa terre 
de Lins parce qu'elle aime Lanval, et pour lui declarer 
son amour ; des qu'il souhaitera sa presence, il la 
verra et 1'entendra ; pour les autres, elle demeurera 
invisible, et ils ne surprendront aucunement le son 
de sa voix. Seulement, de son cote, Lanval doit s'en- 
gager a la plus enticre discretion, et ne jamais risquer 
la moindre allusion a son amie. Le chevalier retourne 
dans sa maison ou les richesses abondent. II fait 
des heureux, et accorde grandes largesses a des 
menetriers, c'est-a-dire des jongleurs. Tout se pas- 
serait a merveille, si la reine Genievre ne se mettait 
en tete de le rendre amoureux de sa personne. Lan- 
val a Pimprudence de lui dire : « J'aime la plus belle 
femme du monde, et suis aime d'elle. » Furieuse, la 
reine accuse le chevalier deTavoirinsultee. II va etre 
juge et condamne, mais, ce qui l'afflige davantage, 
il a perdu la societe de sa belle et mysterieuse amie. 
Le jour du jugement, lorsque le peuple se presse pour 
assisterau spectacle, deux belles damoiseIles,montees 
sur des chevaux blancsetvetues de soie vermeille, fen- 
dent la foule qui s'ecarte sur leur passage avec un mur- 
mure d'admiration. Elles sont suivies de deux autres 
plus resplendissantes et plus richement parees que 
les precedentes. Derriere elles, leur maitresse parait. 
La poetesse s'extasie sur sa parure et ses charmes 
qui effacent ceux de toutes les autres beautes. Elle 



LES FEES DANS LES POEMES DE MARIE DE FRANCE 91 

est montee sur un admirable cheval blanc aux har- 
nais superbes, et porteun manteau de pourpre grise 
brode d'or ; elle a Fepervier au poing, son levrier 
Faccompagne. 11 faut reconnaitre que les vers de 
Marie de France s'animent d'une vie singuliere pour 
nous faire voir Pentree d'une dame de qualite par les 
rues etroites et populeusesde quelque ville du moyen 
age, sous les regards ebahis des manants. 

La blonde fee est venue justifier celui qu'elle aime, 
mais lui a-t-elle pardonne ? « Peu m'importe que Ton 
me tue, dit-il, si de moi elle n'a merci. » Elle laisse 
tomber son manteau de pourpre grise, afin de mieux 
devoiler la perfection de sa personne, et, quand elle 
a ete proclamee la plus belle femme du monde, 
quand elle a victorieusement plaide la cause de Lan- 
val, pour s'eloigner, elle remonte sur son palefroi ; 
Lanval saute sur son propre cheval, et la suit. La 
fee songeant peut-etre que, parmi les hommes, la 
discretion des amoureux est mise atrop rude epreuve, 
Fenleve en quelque ile fortunee... Tel fut aussi le 
sort deGraelent. Ne voulant pas trahir son souverain, 
il fuit la reine Genievre qui lui a propose son amour, 
et il rencontre une fee occupee a se baigner dans une 
fontaine. La fee lui apprend qu'elle Faimait deja 
avant cette rencontre, et, corame Famie de Lanval, 
celle de Graelent exige la plus entiere discretion. 
Graelent retourne a la cour d' Arthur, ou la reine 
remarque sa froideur et le mepris qu'il fait de ses 
charmes. Elle se dit insultee par lui. Graelent commet 
une indiscretion identique, a celle de Lanval. II ne 
sera justifie que si la fee vient a son secours. Elle 
suirgira comme sa sceur en feerie, comme Fheroine du 
lai de Lanval. Deux de ses suivantes, puis deux 
autres merveilleusement belles, la pi'ecederont. Elle 



92 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

porte un manteau de pourpre vermeille brode d'or, 
valant au moins un chateau. Cette dame parle en 
faveur du chevalier, puis elle s'eloigne. 11 s'elance 
sur son cheval pour la suivre. Elle s'enfuit toujours 
et ne lui accorde pas un regard. II Fappelle, la prie, 
la conjure : elle ne se laisse pas flechir. Elle arrive 
a uneforet qui peut-etre est Broceliande, traverse une 
riviere ; Graelent fait comrae elle, mais le courant 
l'entraine, il va perir... Alors les suivantes de la 
dame la conjurent de pardonner ; elle s'emeut aussi de 
voir le danger de son ami, le sauve, et Pemmene 
avec elle dans sa terre — terre de feerie, situee 
peut-etre en Avalon, ou Graelent rejoindra Lanval. 



II 



Si la critique recente conteste a Marie de France 
Tattribution de Graelent, elle lui octroie celle d'au- 
tres feeries amoureuses. Les trois lais de Tiolet, 
de Gningamor, de Tidorel, se trouveirl enfermes 
dans un manuscrit que decore une figurine de menes- 
trel, — frere de ces harpeurs bretons qui faisaient 
rever la poetesse. Gaston Paris doute qu'elle soit 
Fauteur du premier ; mais il incline a lui attribuer les 
deux autres. 

7"/o/e^apour herosun jeune chasseur dont la mere 
est veuve et habite une foret. Une fee lui a donne le 
pouvoir d^attirer les animaux en sifflant. Est-ce le 
don d'une fee marraine ? Si ce n'est qu'il use de ce 
don pour conquerir la bien-aimee, les amours de 
Tiolet sont etrangeres a la feerie, mais de veritables 



LES FEES DANS LES POEMES DE MARIE DE FRANCE 93 

romans feeriques emplissent Guingamor et Tidoreh 
L'un et Tautre offrent d'interessantes particularites. 

Guingamor appartient au type de Lanval et de 
Graelent. Une reine s'eprend de Guingamor, pour 
Favoir vu assis pres d'une fenetre et enveloppe d'un 
rayon de soleil. Guingamor resiste a F amour de cette 
reine qui, par depit, Foblige a tenter Ja chasse peril 
leuse du sanglier blanc. II rencontre une jeune et belle 
fee, occupee, selon Pusage des fees, a se baigner dans 
une fontaine. Cette fee Femmene dans son palais. II 
y retrouve les dix chevaliers qui avaient tente avant 
luila poursuite du sanglier blanc, etle sanglier blanc 
lui-meme, et son propre chien qu'il avait perdu. 

Magnifique etait le palais de la fee, avec ses 
portes d'ivoire, sa tour d'argent, ses murs de mar- 
bre vert. De perpetuels concerts y resonnaient a 
Finterieur : c'etaient des harpes, des vielles, des 
choeurs de jeunes gens et de jeunes filles. Guinga- 
mor crut y demeui'er quelques instants, et, lorsqu'il 
voulut retourner dans son pays, la fee lui annonca 
que tous ceux qu'il y avait connus etaient morts, car 
trois cents ans s'etaient ecoules, depuis qu'il sejour- 
nait au royaume de feerie. Elle lui recommande de ne 
boire ni manger, apres avoir franchi la riviere. Mais 
il oublie ce conseil, et mange des pommes sauvages 
cueillies sur le chemin. A peine les a-t~il gotitees que 
sa jeunesse se fletrit, et que les trois siecles s'abattent 
pesamment sur ses epaules... Aux yeux d'un paysan 
ebahi, deux damoiselles venues du pays de feerie 
accourent vers lui, et lui font repasser la riviere. 

Si mysterieux est le caractere de ce lai, qu'il nous 
apparait plongeant par je ne sais quelles racines dans 
le sol de la vieille mythologie. Seulement, tandis que 
la grenade que Hades donnait a Persephone la fai- 



94 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sait participer au monde des morts qui habitaient 
les rives du Styx, le fruit sauvage de Guingamor 
le rattache au monde des vivants qui habitent les 
champs cultives. Les exemples d'illusions analogues 
a celle de Guingamor se meprenant sur le cours du 
temps, se remarquent dans les contes etles legendes 
de tout pays. II y a quelque chose de semblable 
dans le recit anglais du menestrel enleve par Tita- 
nia, et le joli conte japonais de la Fourmiliere nous 
montre Tillusion inverse du dormeur qui croit avoir 
vecu nombre d'annees en quelques secondes, alors 
que son ame se promene dans une fourmiliere sur 
laquelle il s'est endormi. Ainsi Timagination popu- 
laire envisage le probleme du temps, si ardu a resou- 
dre pour les philosophes. 

Guingamor disparu depuis trois cents ans serait 
encore plus depayse que la Belle au Bois dormant, 
apres son siecle de sommeil. 

Quant a Tidorel, il est fils d'une reine qui se laissa 
enlever d'un beau verger, ou elle se delassait avec 
ses damoiselles, par un personnage mysterieux que 
1'on peut appeler le Chevalier du Lac. Quel est ee 
personnage ? Fait-il pendant a la Dame da Lac qui 
n'est autre que la fee Viviane ? Est-ce un chevalier- 
fee, un descendant des anciens fall masculins ? La 
reine revient dans son royaume, et pres de son 
royal epoux qui, ne sachant rien de l'aventure, croit 
sien le fils de la reine, Tydorel. Cependant, Tydorel 
ne se laisse jamais aller au sommeil, et un dicton 
populaire affirme que celui qui ne dort pas n'est 
point fils d'un homme : 



Par verite que n'est pas d'om 
Qui ne dort ni ne prend somme 



LES FEES DANS LES POEMES HE MARIE DE FRANCE 95 

Tydorel, proclame roi, fait venir cliaque nuitquel- 
qu'un de ses sujets, pour lui dire des chansons on 
des histoires, jusqn'au jour ou un jeune gargon du 
peuple, au peril de sa vie, avoue son ignorance de 
toute chanson et de toute his Loire, mais lui sert le 
fameux dicton... Emu et pensif, Tydorel laisse aller 
Fenfant, mais arrache a la reine, sa mere, 1'aveu de 
sa naissance, et, reveur, monte sur son cheval, aban- 
donne son royaume, et s'en va droit devant lui. . . 



HI 



Les fees de Marie de France ne semblent pas faire 
usage de la baguette feerique ; elles portent plutot, 
nous l'avons vu, Tepervier au poing, a la mode des 
chatelaines d'alors, et elles sont des chatelaines, 
comme les fees de Perrault seront des duchesses a 
tabouret. Tandis que les romans de la Table-Ronde 
nous apprenaient Torigine de Morgane et de Viviane, 
Marie de France ne nous dit pas d'ou viennent ces 
belles et mysterieuses inconnues. Sont-elles des 
femmes plus hardies, plus passionnees, plus ambi- 
tieuses ou plus savantes que la plupart des autres ? 
Appartiennent-elles a une autre race ? Elles semblent 
se soucier fort peu d'etre marraines et ne s'occupent 
que d'etre amantes. Dans le lai de Gagemer, elles 
demeurent invisibles, et ce lai, pourtant, est un veri- 
table conte de fees tout impregne de leur pouvoir. 

Gugemer est un jeune, vaillant et beau chevalier 
de notre Bretagne, arme par le roi Arthur, et Marie 
de France ne lui reconnait qu'un clefaut : c'est qu'il 



<)(•> LA VIE ET LA M0T5T DES FEES 

n'a souci de Pamour. En vain dames et damoiselles 
suupirent-elles pour ce bel indifferent. Les fees les 
vengeront. Comme l'Hippolyte grec, Gugenier est 
chasseur. Dans une foret, il vise une biche blanche. 
Le trait revient sur lui, le blesse, et la biche qui est 
fee se met a parler, lui predisant qu'il doit souflrir 
autant de peines d'amour qu'il en inlligea lui-meme. 
Gugemer, blesse, marche jusqu'a une riviere oii il 
trouve un navire magnifique et desert. II s'y intro- 
duit, s'etend, epuise, sur un lit d'ebene, et perd con- 
naissance ; le navire se met en marche, et touche un 
autre rivage. Une belle chatelaine, severement gardee 
par un mari vieux et jaloux, recueille le blesse et le 
cache pendant de longs mois. lis s'aiment, mais, 
decouverts^ ils doivent se separer. Le chevalier 
s'enfuit ; la chatelaine est enfermee dans un cachot. 
Unjour, — est-ee par 1'influence des fees? — elle 
decouvre que sa porte est sans verrou. Elle sort et 
trouve sur le rivage le vaisseau feerique qui avait 
amene et emmene son amant. Elle s'y embarque et 
vale rejoindre, atravers de nouvelles aventures. 

Le lai d'Ywenec nous fait connaitre un autre mari 
jaloux et cruel ; comme celui de Gugemer, il est, 
sans fees visibles, tout impregne d'une influence de 
feerie, et nous permet de pressentir VOiseau bleu de 
Mme d'Aulnoy : pour tromper ce vilain mari, Tamant 
se transforme en oiseau. Grace a ce stratageme, il 
visite sa belle, maisilmeurt victime du mari trompe. 
Apres sa mort, un fils lui naitra qui sera Theritier 
de son epee, et qui se constituera vengeur. Si in- 
dulgente aux amoureux, Marie de France n'est point 
trop pitoyable aux maris. Elle connait Tristan et 
Iseui, puisqu'elle-meme, dans le joli lai du Chevre- 
feuille, elle a chante les amours d'Iseut la Blonde ; 



LES FEES DANS LES POEMES DE MARIE DE FRANCE 97 

elle a subi le prestige de cette amoureuse epopee, 
et, pour elle aussi, l'amour est la grande feerie : il 
abat les grilles, fait tomber les verrous, guide les 
navires sans pilote, donne des ailes aux aniants. 

Le l&iduBisclav rei prendra le parti dumari. Gemari 
disparait parfois, s'enfonce dans une foret ouil aban- 
donne ses vetements, et se trouve metamorphose en 
loup-garou. II a 1'imprudence de confier son secret a 
sa femme perfide et tendrement aimee. Gelle-ci en 
profite pour condamner le pauvre mari a rester 
loup-garou, le faire passer pour mort, et en epouser 
un autre. Un jour, tout se decouvrira : il reprendra ses 
vetements, sa forme humaine, mais pas avant d'avoir 
profite de sa machoire de loup pour enlever d'un coup 
de dent le nez de Finfidele, et, par ces details dr6la- 
tiques et sanglants, le lai du Bisclavret wppelle cer- 
tain fabliau. 



IV 



Gelui d'Eliduc, ou une belette joue un role quasi 
feerique, est d'une melancolie grave et tendre, d'une 
haute et douce inspiration. C'est, peut-etre, le chef- 
d'oeuvre de Marie cle France. 

Eliduc aime une princesse etrangere, fille d'un 
roi au service duquel il a mis son epee; et depuis 
qu'elle 1'avu, cette princesse nominee Guilliardon est 
devenue sa conquete. G'est une de ces invincibles 
passions que parfois le moyen age a chantees, avec 
Genievre et Lancelot, Iseut et Tristan, Paolo et 
Francesca. lis se sont aimes, pour ainsi dire, avant 
de seconnaitre. Marie de France, ence sujetbrulant, 



98 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

nous depeint, avec une jolie observation des nuances 
amoureuses, le debut de leur premiere enfcrevue : 
« Comme d'amour ils sont epris, elle n'ose s'adresser a 
lui, et il doute s'il doit lui parler... » Elle nous iait 
ici prevoir une autre exquise et subtile conteuse fran- 
chise, beaucoup plus moderne, rincomparable Mme de 
La Fayette, dont Fart discerne toutes les nuances 
qui revetent une aube de passion. 

Eliduc obtient du roi la main de sa bien-aimee. 
Le chevalier s'embarque avec elle pour retourner en 
son pays. Alors s'eleve une tempete. L'equipage 
invoque tous les saints de la Bretagne. Mais un 
matelot denonce le crime qui se commet : Eliduc 
etait deja marie, et c'est la presence de Guilliardon 
qui courrouce le Giel ; ces rudes hommes du moyen 
age s'oceupent peu de savoir si Guilliardon est inno- 
cente ou coupable, dupe ou complice. Ils n'y regar- 
dent pas de si pres : elle est de trop a bord : il faut 
la jeter a lamer. Et elle eut peri sans Intervention 
de son amant. Elle s'evanouit et tombe inanimee 
comme une morte. Eliduc la depose dans un ermi- 
tage, et, pleurant sa princesse, va tristement rejoindre 
sa vraie femme Guildelec. Gette Guildelec nous repre- 
sente une delicieuse et lumineuse figure, grave et 
douce comme une sainte de vitrail. Elle possede Tin- 
tuition de celles qui aiment, et elle sait bien vite que 
son amour ne trouve plus d'echo dans Tame de son 
seigneur. Mais aucun reproche, aucune plainte n'ar- 
rive jusqu'a ses levres. Elle decouvre Fermitage ou 
dort sa rivale et devine le secret de son mari. Elle ne 
triomphe pas de ce qu'une ame moins haute envisage- 
rait comme le chatiment du a la trahison, mais elle 
pleure sur les belles mains de la jeune morte et sur 
la tendresse perdue de son ami. Marie de France, avec 



LES FEES DANS LES POEMES DE MARIE DE FRANCE 99 

son langage naif et sa grace de fleur simple, trouve 
deux verscharmants pour decrire cet etat d'ame ; 

« l^ant par pitie que par amour, 

« Je n'aurai plus joie aucun jour... » 

Pareille aux dames a qui s'adressait Dante, Marie 
de France et sa Guildelec ont certainement ce que le 
poete appelait « Intelligence de Famour ». 

Pas de fees dans ce conte, mais voici veair le fan- 
tastique qui fait du conte d'Eliduc un devancier de la 
Belle au Bois Dormant. Outre que le sommeil do 
Guilliardon est parent des sommeils feeriques, une 
merveilleuse belette apparait evadee du monde de 
lafeerie. Ala difference de beaucoup d'animaux de ce 
monde-la, dame belette ne parle pas; seulement, par 
la vertu d'une lierbe qu'elle connait, elle ressuscite 
une de ses soeurs belettes, et Guildelec, temoin de 
ce fait merveiileux, s'empare de la meme herbe, en 
frotte les levres de la belle morte, la ressuscite et 
prend la resolution de se retirer dans un cloitre pour 
cesser de mettre obstacle au bonheur des amoureux. 

II est clair que Guildelec est egalement une 
amoureuse passionnee, car son droit lui importe peu, 
des lors qu'elle a perdu Famour. Je ne discute pas, 
au nom de la stricte moralite, Facte commis par la 
chere Guildelec, mais j'admire qu'un sentiment si tin 
et si ardent la porte vers les sommets du sacrifice ! 

Nous n'avons pas a savoir comment Guildelec 
fonda un monastere ou trente jeunes filles d'elite 
furent ses compagnes et ses disciples, ni comment 
Eliduc et Guilliardon, ayant realise la vie de leur pas- 
sion et de leur reve, un peu decus peut-etre par 
cette realisation meme, vinrent demander a Guildelec 



100 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

abbesse les beaux secrets du plus haut amour; 
Eliduc se fit moine et Guilliardon se fit nonne. Un 
ideal chretien d'amour tout spirituel succede a ce 
recit d'une passion qui apparait d'abord aussi fatale 
et aussi irresistible que dans la conception paienne 
de l'amour. II serait interessant de demeler, sous 
l'apparence tres simple de ce petit conte rime, la 
complexity de plusieurs civilisations qui s'y heurtent. 
Mais la poetesse est fidele a Fenseignement profond 
du Christianisme quand elle transforme en victorieux 
ceux dont la poesie antique n'eut pu faire que des 
desesperes. 

Elle nous dit tout cela, facilement, gracieusement, 
et comme se depechant de nous le dire avec ses 
petits vers presses qui nous ouvrent parfois de lon- 
gues perspectives de reve ; tels ceux qui se font 
evocateurs d'une musique aimee et perdue. 

Car tous ces lais venaient de Bretagne, sur les 
ailes d'une musique ancienne que Marie de France 
connaissait et goutait; s'ilfaut en croire les poetes, 
cette musique etait delicieuse, sidelicieuse quenotre 
Marie en demeure hantee a travers tous ses chants. 

De ce conte que vous avez 
Le lai de Gugcmer fut trouve 
Que Ton dit en harpe et en rote : 
Bonne en est a ouir la note. 

Et Tauteur de Graelent: 

L'aventure de Graelent 
Vous dirai si que je l'entends ; 
Le lai en est bon a ouir, 
Et les notes a retenir. 

Mais, justement, ce sont les notes qui s'envo- 
lerent... 



GHAPITRE IV 
LE DOLOPATHOS ET LA FEERIE DES CYGNES BLANCS 



Parmi toutes les epithetes d'Homere, aucune 
n'apparait plus juste que celle qu'il attribue aux 
paroles : les paroles ailees. Sans cette rapidite mer- 
veilleuse avec laquelle les paroles se propagent, il 
serait impossible de s'expliquer Fextraordinaire for- 
tune des vieilles legendes retrouvees ici, entr'aper- 
cues la, partout multiplies ! 

Sans doute Fesprit humain lui-meme se prete a des 
rencontres etonnantes ; entre ses procedes et ses 
imaginations, il est eertaines ressemblances fortuites, 
mais les voyageurs, en passant, sement des mots 
etranges et merveilleux dans la pensee de ceux qui 
restent assis au seuil de leurs demeures ; et sous des 
climats divers, ces mots donneront une analogue 
moisson de reve et de poesie. 

En quelque coin de Lorraine ou d'lle-de-France, 
le Dolopaihos fleurit avec des parfums d'Orient. 

11 evoque d'abord un ciel pale aux nuances dedi- 
cates dans les decoupures ogivales d'un cloitre go- 



102 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

thique. Le lieu de Fabbaye s'appelle en latin Alt a 
Silva ; c'est une abbaye cistercienne. Un certain 
moine Jean, vers la fin du douzieme siecle ou le 
debut du treizieme, composa dans cette abbaye de 
Haute-Selve un tres fantaisisteroman des Sept Sages. 
Ce roman des Sept Sages vient du roman de Senda- 
bad, qui avait lui-meme passe de FInde dans les para- 
boles hebrai'ques. Notre moine Jean, ami des longues 
histoires, portait la robe blanche, ce qui lui valut la 
qualification de moine blanc, et, comme il etait let- 
tre, il ecrivit une grave preface pour dedier son 
ouvrage a Bertrand, eveque de Metz, en y citant 
avec amour le beau vers de Juvenal : 

Rara avis in lerris alboque simillima cycno... 

Le trouvere Herbers puisa bientot dans cette his- 
toire latine pour elaborer un poeme en langue vul- 
gaire. Cet Herbers vecut et chanta, en Ile-de-France, 
sans doute, dans la premiere moitie du treizieme 
siecle; il offrit Fhommagede son oeuvre a Louis VIII, 
lils de Philippe- Auguste et pere de saint Louis, et, 
tres honnetement, rendit hommage a ce moine Jean 
qui vetu de sa robe blanche, fut le premier inspira- 
teur de son oeuvre. 

... blans moines de bonne vie 
De Haute-Selve l'abai'e 
A ceste estoire novellee, 
Par biau latin Fa ordenee... 



LE D0L0PATH0S Et LA FEERlE DES CYGNES BLANCS 103 



LES TRIBULATIONS DE LUCINIEN ET LA VENUE 

DES SAGES 



L'histoire du Dolopathos, versifiee par Berbers de 
1222 a 1225, est tres caracteristique ; elle se deroule 
surce theme oriental d'un condamne qui "va mourir, 
et dont la derniere heure est reculee par de longs 
recits d'aventures merveilleuses. 

Dolopathos, roi de Sicile, envoyason fils Lucinien 
etudier a Rome sous la direction de Virgile : Virgile 
estlemaitre eheri dumoyenage profane. Lucinien lit 
dans les astres la mort de sa mere, le second mariage 
de son pere, et son prochain retour a Palerme. II 
s'evanouit de douleur. Les messagers paternels arri- 
vent, reclamant leur prince, et Virgile fait promettre 
a son eleve de ne dire mot jusqu'a ce qu'ils se 
revoient. 

Voila done Lucinien parti, accompagne dun hril- 
lant cortege. Le royaume de son pere est en fete 
pour Paccueillir. Sa belle-mere estjeune, jolie, legere, 
et entouree de folles damoiselles. Elle porte une toi- 
lette elegante, selon la mode du temps: une robe 
doree. La ville resonnait de harpes, de vielles, de 
chants, bruissait de bannieres de soie et d'etendards 
a lettres d'or, sous lesquels circulait une foule ecla- 
tante de parures. 

Mais Lucinien se souvint de la promesse donnee a 
Virgile, et ne dit mot. 



104: LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Les damoiselleschercherent vainement alui rendre 
la parole, et sa jeune belle-mere echoua eomme elles. 
Cette jeune belle-mere renouvelle Faventure de Phe- 
dre et d'Hippolyte. Par depit de se voir meprisee et 
selon le conseil d'une suivante, elle accuse Lucinien 
d'avoir voulu la deshonorer. Juge, condamne, le 
pauvre prince est sur le point de perir, brule vif, 
quand apparait un vieillard monte sur une mule 
blanche. Ge vieillard est un des sept sages. II debite 
un conte, et le supplice retarde de Lucinien est remis 
au lendemain. Lelendemain, nouvelle apparition. Le 
second vieillard chevauche un ane espagnol. II est 
egalement des sept sages, et, comme son predeces- 
seur, il a son histoire toute prete. Le supplice de 
Lucinien est encore retarde d'un jour. Ainsi defilent 
les sept sages, sept jours durant, chacun degoisant 
son recit, et Lucinien echappe a la flamme jusqu'au 
huitieme jour ou parait Virgile. Virgile raconte une 
derniere histoire ; ii delie son eleve de la promesse 
qui avait failli lui couter la vie, et le jeune Luci- 
nien s'explique, victorieux de ses accusatrices qui le 
remplaceront sur le bucher. II sera roi et se conver- 
tira au christianisme. 

La plupart des contes semblent receler une sorte de 
plaidoyer indirect en faveur de Lucinien : c'est 
Fexemple du seigneur, qui, sous Fempire d'un acces 
de colere, tue lechien quia sauve son fils de la mor- 
sure du serpent ; Fanecdote du roi dont le tresor 
vole par deux chevaliers fut retrouve par un aveugle; 
le malheur du jeune Romain ayant sauve son pere, 
qui fut trahi par sa femme. Ne precipitez pas vos 
jugements, soyez en garde contre les fausses evi- 
dences, mefiez-vous de la malice des femmes, autant 
de preceptes caches sous le tissu des folles aven- 



LE DOLOPATHOS ET LA FEERIE DES CYGNES BLANCS 105 

tures. Cespreceptes, il faut en convenir, interessent 
le pauvre Lucinien. lis nous interesseraient moins 
que lui si, parmi les recits destines a les illustrer, 
nous n'apercevions quelques eclairs de feerie. 

L'histoire du quatrieme sage se ressent de cette 
influence, et elle se pare a nos yeux d'un autre 
merite : il faut y voir 1'origine du Marchand de 
Venise, la premiere et informe esquisse des types de 
Portia et de Shylock, fixes par Shakespeare en 
pleine lumiere de poesie. 

Une damoiselle, fille d'un chatelain, se rendit a 
Pecole et devint tres savante, si savante qu'elle con- 
nut jusqu'a Fart d'enchantement ; elle le connut, dit 
le vieux livre, « sans maitre et sans enseignement ». 
Cette savante damoiselle evoque dans notre memoire 
le souvenir des habiles enchanteresses que furent 
Viviane et Morgane ; elle nous apparait done comme 
une sorte de fee. 

Viviane s'etait servie de sa science pour asservir 
et emprisonner Penchanteur Merlin ; la damoiselle 
du conte exerce son art contre ses pretendants. 
Elle les attire, leur extorque de Pargent, et les invite 
a passer une nuit aupres d'elle, s'engageant a epou- 
ser lelendemain celui qui ne se serait pas endormi. 
Mais elle a soin de dissimuler sous Poreiller une plume 
enchatitee qui les fait tomber dans le plus profond 
sommeil. L'un d'eux, plus epris ou plus malin, 
revient, apercoit la plume enchantee et la fait choir 
a propos, a Pinsu de la damoiselle, puis il epouse la 
belle enchanteresse. 

Malheureusement, le pauvre gar§on avait em- 
prunte une somme a certain « escharcier » qui exi- 
geait d'etre rembourse par une livre de la chair de 
son debiteur, tout comme Shylock. L'habile femme, 



106 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

aussi avisee que Portia, dit a son mari de s'etendre 
sur un drap blanc, et signifie a Fescharcier que si le 
drap se trouvait teinte d'une seule goutte de sang, 
alors qu'il entaillerait la chair vive, il serait brule 
vif . Le vilain horame prefere renoncer a son paie- 
ment. 

Un autre conte nous parle d'un geant cousin du 
Cyclope de VOdyssee et des ogres de nos feeries. 
Ruse comme Ulysse et le petit Poucet, le heros du 
conte, devenu le prisonnier du geant, s'enfuit par le 
moyen d'une echelle, et s'introduit dans la peau d'une 
brebis. Le meme personnage sauve par son adresse 
Fenfant d'une pauvre femme que des etres bizarres et 
redoutables, les « estries », sortes d'ogresses, se dis- 
posaient a devorer. 



II 



LA FEE DU DOLOPATHOS 



Mais, de tous ces recits, un seul presente le carac- 
tere authentique d'un conte de fees, c'est celui des 
sept cygnes. Etil a fait sa fortune, celui-la, car nous 
le retrouvons chez Straparole, chez Grimm, chez 
Andersen. Vient-il de TOrient ou de l'Occident, du 
Sud ou du Nord ? Sort-il des fables de l'lnde ou des 
mythes de la Norvege ? Ses cygnes sont-ils cousins 
de ceux de Paphos ou de ceux de 1'Edda ? Oiseau 
rare et tres semblable au cygne blanc, avait repete 
le moine de Lorraine apres le vieux satirique latin. 

Un damoiseau rencontre une jeune et belle fee 



LE DOLOPATHOS ET LA FEERIE DES CYGNES BLANGS 107 

occupee a se baigner dans une fontaine, selon la 
coutume traditionnelle des fees que les legendes nous 
represented amies des fontaines. II Faime, Fepouse, 
mais la mere du jeune seigneur goute fort peu cette 
union. Cette mere est une jalouse et mechante per- 
sonne. Elte ne se resigne que difficilement a suppor- 
ter sa bru, et si elle voile sa haine de mille cajole- 
ries, elle attend secretement Foccasion propice pour 
nuire a la fee. Celle-ci, en Pabsence de son mari, met 
au monde sept enfant s : six garcons et une fille qui, 
des leur naissance, portent une chaine d'or au cou. 
La belle-mere substitue sept petits chiens aux sept 
enfants : elle confie ceux-ci a un serviteur, avec mis- 
sion de les etrangler ou de les noyer dans la foret. 
Le serviteur, emu de pitie, les abandonee sous un 
arbre : ils y sont recueillis par un vieux philosophe 
qui les nourrit de lait de biche. Le moyen age connut 
de ces solitaires retires au fond des i'orets ; c'etaient 
les ermites penitents ou simplement contemplatifs. 
lis apprenaient des choses etranges, et savaient 
quels astres s'allument parfois dans la nuit sur les 
sommets deserts et inaccessibles de Fame. Ruys- 
broeck FAdmirable etait Fun d'eux. Bien que Dolopa- 
thos fut cense vivre aux temps pai'ens ou fleurit Vir- 
gile, le monde que nous depeint naivement le poete 
est le monde medieval. 

Pendant que les sept enfants de la fee grandis- 
saient dans la foret, leur pauvre mere subissait au 
chateau la plus cruelle persecution, car leur pere 
etait tombe dans les filets de Fodieuse aieule. Un 
jour qu'il chassait, il apergut les sept enfants pares 
de leurs chaines d'or. II raconta ce fait a la coupable 
qui, prise d'inquietude, interrogea son complice, et 
lui arracha des aveux. Elle se hata de Fenvoyer a la 



108 LA YIE ET LA MORT DES FEES 

recherche des enfants pour les exterminer. Lorsqu'il 
les rejoignit, les six garcons, metamorphoses en 
cygnes, se baignaient dans unlac ; ils avaient depose 
leurs chaines d'or sur la rive, et ne ponvaient 
reprendre la forme humaine qu'en ressaisissant ces 
joyaux ; leur sceur les gardait pour eux. Malheureu- 
sement, l'emissaire de leur ennemie sut s'en empa- 
rer, et les porta au chateau, pour les remettre a la 
cruelle dame. Les pauvres garcons etaient reduits a 
conserver leur plumage de cygnes, mais la soeur 
n'oubliait point ses freres et les nourrissait de sa 
main. Ilsnageaient autour du chateau paternel, fiere- 
ment perche sur une roche aigae que Teau caressait 
a sa base. La jeune fille trouvait aussi moyen de 
consoler sa mere qu'elle ne connaissait pas encore 
pour telle. Tous les serviteurs remarquaient sa res- 
semblance avec la fee. Le seigneur la vit, et le seul 
aspect de cette enfant suffit a l'emouvoir et a l'adou- 
cir. II l'interrogea, elle lui raconta son histoire, et il 
Tin vita a demeurer au chateau. La terreur de la crimi- 
nelle a'ieule se devine ; comme elle ne reculait devant 
aucun forfait, elle chargea le serviteur de tuer sa 
petite-fille, mais, au moment ou le meurtre allait 
s'accomplir, le chatelain parut, sauva la victime, et 
decouvrit toute la trahison. 

Pour sa securite, l'horrible vieille avait enjoint a 
quelque orfevredefondreles chaines d'or,et d'en fabri- 
quer un hanap, mais les chaines etaient fees, et nul 
effort ne parvenait a les detruire : une seule avait ete 
brisee, rorievre les gardait toutes et avait simplement 
remis un hanap neuf a la megere. Celle-ci recut un 
chatiment terrible . La pauvre fee recouvra son bonheur 
et sa beaute ; cinq des garcons reprirent leur forme ; 
celui dont la chaine avait ete brisee demeura cygne, 



LE DOLOPATHOS ET LA FEERIE DES CYGNES BLANCS 109 

et accompagna toujours un de ses freres. Gelui-ci fut 
le chevalier du Cygne, « preux et de grand savoir », 
dit notre auteur, et qui herita du duche de Bouillon. 
Ce detail nous met en presence d'une tradition lor- 
raine, puisque les Bouillon etaient lorrains, et il est 
permis de supposer que le moine Jean le transmit a 
Herbers. Ainsi se trouva chantee Torigine feerique de 
Godefroy de Bouillon, que perpetuent des legendes 
lorraines, comme les legendes poitevines perpetuent 
celle des Lusignan. 



Ill 



LA LEGENDE DES CYGNES 



La popularity des legendes ou les cygnes jouent 
un role mysterieux tut immense a travers la Lor- 
raine, TAllemagne etla Belgique : la part qu'y pren- 
nent les Flandres et le Brabant a fait songer 
qu'elles naquirent en Belgique, mais elles viennent 
peut-etre de plus loin, de ces walkyries que les 
mytlies scandinaves nous montrent se metamorpho- 
sant en cygnes et dont Tune portait le nom de 
Svanhvita (blanche comme cygne) ; elles evoquent 
aussi le souvenir de cet iElius Gracilis, gouverneur 
de la Gaule Belgique au temps deNeron, et qui serait 
venu sur un navire portant Timage d'un cygne, 
embleme de Venus. 

Un vieux livre flamand cite par les freres Grimm 
nous raconte a peu pres Fhistoire de la fee de Dolo- 
paihos, mais celle-ci s'appelle alors Beatrice ; la 



110 LA VIE ET LA MOBT DES FEES 

mechante belle-mere se nomrae Matabruna, nom que 
Ton a voulu rapprocher de celui de Brunehaut ; le che- 
valier epoux de la fee, Oriant. Les sept enfants cygnes 
portent des chaines d'argent au lieu de chaines d'or. 
La maratre veut qu'on les fonde pour en fabriquer un 
vase. Elle est mal obeie : six seulement sont con- 
fisquees, une seulement est detruite, dans laquelle 
Forlevre trouve la matiere de deux vases, Helias, 
Fun des sept garcons, a conserve sa chaine feerique; 
aussi sauvera-t-il sa mere, puis il punira sa grand'- 
mere, rendra la forme primitive a cinq des enfants- 
cygnes ; le sixieme dont la chaine n'existe plus 
restera cygne. Malgre sa metamorphose, il viendra 
chercher son frere Helias, et s'attellera a la nacelle, 
quand des innocents courront quelque danger. Une 
pauvre dame survient, la malheureuse duchesse de 
Billon (Bouillon) : accusee a tort d'avoir empoi- 
sonne son mari et mis au monde une fille illegitime, 
elle ne trouve pas le moindre champion pret a sou- 
tenirsa cause. Helias se presente, triomphe au nom 
de la duchesse qu'un reve a rasserenee la nuit pre- 
cedente, et epouse la fille de cette duchesse ; sa 
femme ne doit lui demander son nom ni son ori- 
gine. lis ont une fille, Yda. Sur une imprudente 
question, il part, retrouve sa mere Beatrice, ses 
i'reres ; il a 1'idee de commander qu'une chaine d'ar- 
gent soit faite avec l'argent des deux vases de Mata- 
bruna ; cela lui sert a rendre la forme humaine au 
cygne, son fidele compagnon. 

Yda de Bouillon epouse Eustache, comte de Bonn, 
dont elle a trois enfants. Un jour Yda, sa mere et 
son mari se mettent tous a la recherche d' Helias 
qu'ils decouvrent dans le monastere ou il s'est 
retire. 



LE DOLOPATHOS ET LA FEERIE DES CYGNES BLANCS 111 

Cette legende d 1 Helias, ainsi comprise, semblerait 
relier le Dolopathos a Lohengrin. 

D'ailleurs, les versions de la meme histoire sont 
innombrables. Princesses de Bouillon, de Gleves et 
de Brabant, elles sont toutes les fiancees mysterieuses 
d'un Chevalier au Gygne qui s'appelle Helias, Helie 
du Grail ou Lohengrin, fils de Parsifal. II vient, 
disent les uns, du royaume feerique ; du Paradis ter- 
restre, affirment les autres. xMontshalvat est donne 
comme la patrie de Lohengrin, dans un poeme alle- 
mand du moyen age ou s'epanouit deja la legende 
du chevalier, a peu pres dans la forme ou Wagner 
Pa glorifiee. D'autres recits ont trait aumariage de 
Beatrice, duchesse de Gleves, avec un Grec, et le 
conte du Gygne aurait ete cree pour eux : les beaux 
pays mediterraneans seraient alors le Paradis ter- 
restre du chevalier resplendissant. 

Apres le moyen age, la Renaissance se plut a 
poetiserles cygnes : par Forgane de Jehan Lemaire, 
elle nous raconte les aventures d'une pretendue 
sceur de Jules Gesar, qui, volontairement, aurait 
pris le nom de Schwan ou Cygne, et que, selon le 
narrateur, un de ces oiseaux accompagnait et prote- 
geait. 

D ? oii vient cette blanche volee de cygnes au pays 
du merveilleux ? La coincidence du nom solaire Helias 
ou Helie avec le cygne representant le soleil ou la 
lumiere, a peut-etre une signification. 

Ceux qui decouvrent partout, sous des deguise- 
ments plus ou moins vraisemblables, le mythe eternel 
des saisons, pourraient le discerner en ce chevalier 
aux armes d J or et au nom de soleil, conduit par un 
oiseau de lumiere, et qu'attend une fiancee inconnue, 
vouee a Pabandon prochain. 



112 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Quelles parentes y a-t-il enfcre le cygne de l'ancien 
Dolopathos, et celui de Lohengrin apparaissant et 
disparaissant sur une phrase musicale qui enchante 
nos meraoires ? Sont-ce les vestiges d'une philosophie, 
d'un my the ou d'un reve de tres vieux hommes, tra- 
duisant ainsi Timpression de nostalgie et de beaute 
qui flotte, avec la blancheur des cygnes, surleseaux 
sombres des etangs ? 



CHAP1TRE V 



LES FEES DANS LE JEU DADAM DE LA HALLE 



Arras — ■ comme Florence — avait an treizieme 
siecle ses fetes de mai. Le Jea de la Feuillee se 
representa, dans une salle de verdure, a Foccasion 
de ces solennites printanieres. Arras etait, d'ailleurs 

— toujours comme Florence — une ville d'emeutes et 
de rejouissances, riche en poetes et en poetesses, en 
jongleurs et en jongleresses, selon les mots d'alors, 
et cette corporation chant ante y avait meme ete 
sanctifiee par un miracle : on lui devait la sainte 
Chandelle, guerisseuse du mal des Ardents, de sorte 
qu'elle en detenait la garde d'honneur. 

L'auteur de la Feuillee etait un fol enfant d'Arras 

— le moyen age eut ses mauvais garcons, comme il 
eut ses heros et ses saints. — On Pappelait Adamle 
Bossu ; sa vivacite le predisposait a se meler de 
toutes sortes de querelles, et il avait epouse, contre 
la volonte de son pere, une jolie Maroie ou Marion, 
dont il parait s'etre depris encore plus vite qvL y il ne 
s'en etait epris. Mais le savant biograplie d'Adam ? 



114 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

M. Guy, nous avertit de ne point juger du sentiment 
de son heros par certaines apparences qu'il se don- 
nait dans ses pieces, afin d'amuserle public. 

li a mis beaucoup de choses dans le Jea de la 
Feaillee, qui fut une revue medievale des evenements 
d'Arras ; la piece se termine par une amusante et pit- 
toresque visite de fees, de trois fees, selon la cou- 
tume : Morgue, Arsile, Maglore. 

Ici, comme d'habitude, Morgue est une reine, en 
meme temps qu'une fee. Les deux autres marchent 
dans son sillage et semblent ses suivantes. 

N'est-il pas etonnant de voir la lointaine princesse 
d'Avalon et de Broceliande, la souveraine impe- 
rieuse de Tile Fortunee, quitter Tombre legere et 
fleurie de ses pommiers, et s'approcher des rues 
populeuses d'Arras ? Pas tant, peut-etre, qu'on le 
croirait ; les fees jouaient un role dans les legendes du 
moyen age, et beaucoup des auditeurs ne se seraient 
pas avances trop loin a travcrs les campagnes noc- 
turnes, sans espoir ou crainte de les rencontrer. On 
se les figurait belles et parees, le visage «blanc comme 
fleur d'epine ». Le jeu d'Adam se passait dans une 
salle de verdure ; aussi Pappelait-on Jea de la Feuil- 
lee. Sans doute, il etait plein d'allusions a des 
usages locaux ; peut-etre la coutume des vieilles 
femmes etait-elle d'aller attendre au bord de la prai- 
rie d'invisibles fees que Ton epiait toujours, et qui 
ne passaient jamais. Que d'etres humains guettent 
ainsi, sans se decourager, les chances incertaines 
de la vie ! Les fees d'Adam se cachent le jour ; elles 
ne marchent ou ne se montrent que la nuit. Elles 
donnent des conseils aux vieilles femmes qu'elles 
rencontrent a la lisiere de quelque champ ou de 
quelque bois. Et les Artesiennes se reconnais- 



LES FEES DANS LE JEU D ADAM DE LA HALLE 115 

saient ; comme la mode en etait enracinee en 
Ecosse pour les lutins familiers, il etait vraisembla- 
bleraent admis de preparer une table servie a Pusage 
des fees en voyage. Si l'heure de la visite touchait a 
celle du crepuscule, les hrouillards legers de Fau- 
tomne prenaient, aux yeux uses des aieules, la forme 
des belles visiteuses. 

Que signifie cette sagesse feerique attribute aux 
vieilles femmes ? Ge que Ton est convenu de nomraer 
les resultats de Pexperience ? Une certaine ruse, un 
peu de defiance, la peur d'etre dupes en ce monde ou 
tant de nobles coeurs n'ont ete grands que pour avoir 
ignore cette peur ? 

Adam nous montre Morgue, Arsile, Maglore arri- 
vant au lieu qu'elles pretendent favoriser. Deux 
tapis sont disposes pour elles. Naturellement, Mor- 
gue, la premiere, a le sien ; Arsile prend place sur 
Tautre ; seule, Maglore n'en a point. La petite fee 
enrage ; elle se vengera de cet oubli. Tres humaine,, 
tres feminine, elle s'ecrie : « Mon deuil est d'autant 
plus grand que vous les avez, ces tapis, et que je ne 
les ai pas. » (Test tout simple. 

Oh ! les pauvres petites cervelles de femmes fri- 
voles et vaniteuses qu'ont ces fees ! On les sent 
ployer et fremir au souffle du caprice. Elles ne pos- 
sedent ni moralite ni perseverance ; elles sont de 
folles et legeres petites femmes, et de plus vindica- 
tives, mechantes au besoin, cruelles, comme tous 
les etres asservis a leur propre vanite ! 

Morgue est, selon Adam, eprise d'un certain 
Robert Sommeillous. Elle avait eu, croyons-nous, 
assez de caprices, la fantaisiste reine d'Avalon, la 
sombre hotesse de Broceliande. II ne s'agit plus ici 
de heros legendaires : de Guyomar, de Rainoart, 



116 LA VIE ET LA MOftT DES FEES 

d'Ogier. Ge Robert Somirieillous devaitetre quelque 
bon vivant, habitant la cited'Arras, et le poetenous 
amene Fenvoye du roi Hellequin medisant de Robert 
Sommeillous, pour eveiller le depifc de Morgue, et 
lui faire agreer ] 'amour de son maitre. Morgue est 
aussi superflcielle que Maglore. Ces personnes 
efcranges, quelque peu suspectes, se tiennent a 
Fecart, quand elles apercoivent un reliquaire. II ya 
pourtant des fees assez pieuses qui prechent Fobeis- 
sance aux lois de FErfise. 

o 

A Fheure des dons, Morgue et Arsile repandent 
des bienfaits ; Maglore des maledictions. Le souhait 
que la mechante adresse a Adam, e'est qu'il passe 
la vie avec sa femine, au detriment de ses etudes ou 
de ses ambitions, Ici, la feerie prend un caractere 
comique, et touche a la parodie. Mais, derriere le 
petit groupe de ces frivoles fees medievales, nous 
voyons se dessiner encore les grandes ombres des 
Moires grecques, des Parques latines, dont deux 
sont ouvrieres de vie et de bonheur, et dont la 
troisieme est celle qui menace, celle qui rompt 
le fil. 

Maglore presente deja le type acheve de la mau- 
vaise fee que Perrault, en Fhabillant a la mode de 
son siecle, a lui, nous montrera dans la Belle au Bois 
dormant, type populaire, sans doute, et que la tra- 
dition a conserve. II est interessant de le signaler 
ici. Sous Louis XIV, la fee contemporaine de saint 
Louis etait devehue tres vieille; on la croyait morte 
ou enchantee. Les fees du depit et de la rancune 
ont, helas ! la vie assez dure, et, quand elles dor- 
ment, il n'est point trop difficile de les reveiller. 

Ces fees de la Feuillee meritent quelque recon- 
naissance, pour nous avoir fait evoquer un job coin 



LES FEES DANS LE .TEU D ADAM DE LA HALLE 117 

du moyen age ou se detache la curieuse physionomie 
de leur createur, de cet ecervele qui logea, poiirtant, 
• deux grains de poesie dans sa tete folle, et dont la 
vervQ, — les Adieux a Arras en temoignent, — i'ut 
susceptible de s'impregner de melancolie. 



CHAPITRE VI 



LE MYTHE DES SAISONS ET LES BELLES ENDORMIES 
DU MOYEN AGE : BRYNHILDE, ZELANDINE 



A travers les feeries des diverses epoques et des 
divers pays, le mythe des saisons se retrouve. Aucune 
fable ne fut plus gracieuse. Celle-ci nous vient peut- 
etre des ages ou les hommes, vivant plus pres que 
nous de la nature, voyaient dans chaque nuage un 
drame,dans chaque rayon une fete, dans chaque feuille 
verdissante une surprise, et dans chaque fleur nou- 
velle un ravissement. 

Elle nous apparait dans les recits antiques, avec 
les histoires touchantes de Persephone et d'Eurydiee. 
Persephone, ravie par Hades au moment ou elle cueil- 
lait des fleurs, est rendue a sa mere, Demeter, par 
un decret de Zeus ; elle passe dans le royaume souter- 
rain des morts un tiers de l'annee, mais elle demeure 
lereste du temps avec sa mere, au soleil des vivants. 
Gette legende ne correspond-elle pas aux trois- pe- 
riodes de la vegetation : semailles, floraison, recolte ? 

Eurydice, piquee par un serpent, est emportee 



LE MYTHE DES SA1S0NS 110 

par la mort aux demeures souterraines ; Orphee 
tentera de la reconquerir. 

Le Lancelot primitif qui ramene Genievre des 
royaumes d'ou Ton ne revient pas, Sigurd aux yeux 
etincelants qui reveille la Walkyrie, ont-ils quelque 
parente avec Orphee ? II est vraisemblable qu'ils fu- 
rent a Forigine des personnages mythiques, des 
dieux solaires. Sigurd se conforme a cette origine 
quand il ravit le tresor garde, sous la terre, par le 
nain Alberich, transformation du personnage d'Obe- 
ron. 

Une heroine de Perce forest, Zelandine, est plongee 
dans un sommeil magique, et deja cet episode du 
quatorzieme siecle nous indique Fesquisse future de 
la Talia de Basile, de la Belle au Bois dormant, de 
Perrault. 

Les dieux solaires, les heros I'arouches ont pour 
descendant le Prince charmanl de notre dix-septieme 
siecle. 



BRYNIIILDE 



Brynhilde, la belle et farouche Walkyrie, apparait 
comme une aieule de nos fees et de nos princesses 
enchantees. Elle s'appelait egalement Siegfrida. Son 
histoire est un veritable conte de fees. 

Brynhilde est une de ces Walkyries, habitantes du 
palais d'Odin, qui avaient pour mission de recher- 
cher les ames des guerriers morts, et de les amener 
au palais des dieux. 



120 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Elles devaient etre impassibles comrae le destin. 
Mais, un jour de bataille, Brynhilde sentit son coeur 
s'emouvoir de pitie : la fiere Walkyrie favorisa le roi 
qu'elle preferait. Odin fut alors contraint de punir sa 
fille cherie ; il la fit dechoir du role glorieux pour 
lequel elle etait nee, et, la piquant d'une epine, il la 
plongea dans un sommeil magique. Brynhilde dort 
au fond d'un" chateau merveilleux, entoure d'une 
barriere de ilammes. Pour celle qui fut Pinterprete 
de la volonte paternelle, le dieu tient a jeter un reflet 
de grandeur sur la decheance memo. 

Brynhilde dort. Un heros la reveillera. Sous toutes 
les transformations de la legende, il est facile de 
reconnaitre le vieux mythe, le perpetuel symbole du 
printemps. A celui qui la reveillera, Brynhilde est 
destinee paries dieux. Sigurd a penetre jusqu'aupres 
de la Walkyrie ; elle s'eveille et, pour remercier son 
liberateur, lui enseigne les runes, lui donne des 
regies de conduite : « Je ne connais point d'etre 
humain plus sage que toi, clit Sigurd, et je jure que 
je veux te prendre pour femme. — G'est toi que je 
prefererais, repond-elle, lors meme que j'aurais le 
choixentretous les hommes. » lis echangent des ser- 
ments, et Sigurd donne un anneau d'or a Brynhilde. 

En vain, la pauvre deesse se confie a ce gage de 
fidelite. Le heros la quitte, arrive chez le roi Gjuki, 
dont la femme, Grimhilde, est une magicienne. 
Grimhilde admire Fincomparable valeur de Sigurd 
et projette de lui donncr en mariage sa fille Gudrun. 
Mais Sigurd se souvient toujours de sa fiancee, et ce 
radieux souvenir le preserve d'une clef ail lance. Pour 
lui faire oublier la Walkyrie, Grimhilde offre au heros 
un breuvage magique, dont Teflfet est d'abolir la me- 
moire. Sigurd epouse alors Gudrun, puis il echange 



LE MYTHE DES SAISONS 121 

los serments do fraternite avec deux princes, Ire res 
de sa nouvelle epouse. Grimhilde conseilie a Fun de 
ces deux freres, Gunnar, de conquerir la main de 
Brynhilde, et de se i'aire aider par Sigurd. D'apres 
les instructions de la magicienne experte en meta- 
morphoses, Sigurd prend les traits de Gimnar, et 
Gunnar prend les traits de Sigurd. Sous les traits de 
Gunnar, Sigurd Iranchit la barriere de (lammes. 
(( Tu m'es destin.ee pour lemme, dit-il a Brynhilde, 
puisque j'ai traverse le feu. » Elle en convient triste- 
ment : tel est le decret fatal. Ensuite sont celebrees les 
noces de Brynhilde avec le veritable Gunnar qui se 

substitue a son beau-ire re, chacun avant recouvre sa 

7 *j 

figure. Un fds de Grimhilde, qui n'avait point pris 
part a 1'echange des serments de fraternite, tue 
Sigurd, et Brynhilde, feroce, se met a rire quand 
elle entend Gudrun crier de douleur. 

Gudrun, muette et raidie, est incapable de pleurer. 
Chacune des princesses parees d'or vient s'asseoir 
pres d'elle, et lui raconte la plus amere douleur de 
savie. Mais Gudrun demeure immobile et rigide. La 
scene est d'une reelle beaute, comme si revocation 
des reines douloureuses chantees par Shakespeare 
dans Richard III y etait deja prevue. Alors une 
de ces princesses, plus jeune sans doute, et plus 
pres de Tamour, an lieu de devoiler son coeur, de- 
voile le visage de Sigurd ; elle met la tete du heros 
sur les genoux de sa femme, et murmure tendre- 
ment a Toreille de celle-ci : « Contemple celui que 
tu aimes, mets ta bouche contre ses levres, comme 
si tu embrassais le prince vivant... Alors elle pleura, 
la fille de Gjuki, tellement que ses larmes couvrirent 
le sol. » 

Brynhilde, separee de Sigurd pendant sa vie, 



122 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

voulufc le rejoindre dans la mort, et se plongea dans 
le coeur Tepee du heros ; tous les deux furent places 
sur le me me bucher funebre. 

Telle est, dans le recit de VEdda, grandiose et 
tragique, la Belle au Bois dormant des poetes scan- 
dinaves. 



II 



ZELATNDINE 



Perceforest, roman du quatorzieme siecle, nous 
represente je ne sais quel inextricable tissu d'aven- 
tures et de legendes. Cerfcaines eurent de glorieuses 
destinees. La Barberine de Musset y est reconnais- , 
sable, sous une forme primitive. Shakespeare y 
trouva son roi Lear, mais l'aufceur de Perce forest 
nous montre Cordelia victorieuse, le roi Lear venge, 
Regan et Goneria punies, apaisant sous sa forme la 
plus elementaire cette faim de justice qui ne doit 
pas etre ras'sasiee ici-bas. II fall ait le genie dun 
Shakespeare pour donner a cette aspiration sa plus 
haute intensite poetique, en faisant mine d'y contre- 
dire, et meme, presque, de la bafouer. Les grands 
poetes se conferment inconsciemment auprecepte de 
FEvangile ; ils ne veulent pas que notre faim et notre 
soifde la justice soient satisfaites en ce monde ; ils 
les avivent, au contraire, par le spectacle d'appa- 
rentes injustices, de defaites immeritees, de sorte 
que nous fermons leur livre avec un regard vers 
Fau-dela. 

Pas plus que cet ancien roi Lear n'a la portee 



LE MYTHE DES SAISONS 123 

philosophique du roi Lear de Shakespeare, la Zelan- 
dine des vieilles chroniques bretonnes n'a la grace 
affinee de notre Belle an Bois dormant. Zelandine 
est une princesse endormie, et son histoire est un 
confce de fees, bien que les fees y portent des noms 
de deesses et soient considerees comme telles. 
Elle est fille du roi Zeland qui regne en Zelande, 
mais elle est venue dans la Grande-Bretagne 
assister aux fetes qu'y donne le roi d'Angleterre, 
Perceforest, ami et compagnon d' Alexandre. Ge roi 
Perceforesfc, avec ses chevaliers, accomplit d'innom- 
brables expeditions dans une foret enchantee; il a tue 
Fenchanteur Darn ant 4 mais Darnant alaisse derriere 
lui toute une lignee contre laquelle la guerre con- 
tinue : de la Line multitude de peripeties dont il serait 
temeraire de vouloir donner une idee. Zelandine est 
tres belle. Un jeuno et vaillant chevalier s'eprend 
pour elle d'un vif amour. Elle retourne en son pays, 
ou elle est accueillie par des rejouissances. S'amu- 
sant avec ses jeunes cousines, elle veut filer, se 
pique le doigt avec une arete de lin, et tombe endor- 
mie. Zelandine, endormie, est deposee par ses 
parents sur un lit magnifique aux courtines blanches 
comme neige, dans une chambre situee au dernier 
etage d'une tour bien close. Nul n'y doit pene.trer. 
II n'y a pas d' autre issue qu'une fenetre qui s'ouvre 
du cote de 1'Orient. 

Gette pauvre Zelandine est victime du destin. Au 
moment de sa naissance, sa mere avait prepare une 
table magnifiquement servie pour trois deesses dont 
la coutume etait, parait-il, de venir festoyer chez les 
accouchees. Elles s'appelaient Lucine, Venus, Sarra 
ou Themis : la troisieme etait deesse des destinees. 
Leurs noms de deesses les deguisent tres mal ; elles 



124 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sont desecndantes des Hdtkors d'Egypte et cousinent 
avec les trois fees d'Adam de la Halle ; et les do- 
leances de Sarra pour le couteau qui manquait a son 
couvert (ce couteau etant malheureusement tombe 
sous la table) ressemblent a celles de Maglore au 
sujet du tapis qu'on a neglige de preparer pour elle. 
Je croirais volontiers qu'il s'agissait de fees authen- 
tiques dans la iegende primitive, mais que Tauteur 
de Perce forest, qui avait des lettres, et meme des 
pretentions philosophiques, ayant trouve ces fees 
trop populaires, a pense les ennoblir en se servant, 
pour les travestir, cle ses souvenirs mythologi- 
ques. 

Sarra meeontente avait declare que la destinee 
de 1' enfant se ressentirait de sa mauvaise humeur, 
mais Venus souriante avait affirme qu'elle arrange- 
rait la chose. Et plus tard en effet Venus eut raison ; 
1' amour et la maternite doivent seuls reveiller et faire 
revivre Zelandine. G'est le beau chevalier, porte par 
le Zephyr, qui franchira la fenetre ouverte et p6ne- 
trera dans la chambre ou Zelandine dort son myste- 
rieux sommeil. L^enfant nouveau-ne de Zelandine 
sucera le doigt de Tendormie, et celle-ci rouvrira les 
yeux. Une creature etrange, sorte de fee, a demi- 
Jemme, a demi-oiseau, emportera le petit etre, et la 
tante de Zelandine racontera a la jeune princesse le 
secret du destin. Alors celle-ci suivra son ami et 
Fepousera legitimement. G'est toujours le reveil de 
la nature au printemps, le renouveau de la vegeta- 
tion, que traduisent ces histoires de belles endormies, 
histoires plus preoccupees du symbolisme des saisons 
que de la morale. Apres son reveil et sa delivrance, 
Zelandine, en pleine jeunesse, en pleine beaute, se 
met a la fenetre et contemple Feblouissante « verdeur » 



LE MYTHE DES SAISONS 125 



de la campagne, sortie, comme elie et avec elle, d'un 
sommeil prolonge. 

Le mythe de la Belle au Bois dormant remonte a 
Persephone, mais dans Perce forest pour la pre- 
miere fois se dessine JThistoirc, telle que nous la 
connaissons, de la princesse endormie, apres avoir 
imprudemment file, selon la rigueur inflexible d'une 
destinee. 



GHAPITRE YII 



MELUSINE : UNE FEE DE FRANCE 



La vieille Gaule a ses fees mysterieuses, et le Poi- 
tou n'a pas oublie Melusine. II parait que son nom 
signifie brouillard de la mer. Elle figure un des per- 
sonnages les plus interessants et les plus drama*- 
tiques de la feerie medievale. C'estune fee frangaise. 
Elle differe entierement des dangereuses fees bre- 
tounes, des Viviane, des Morgane, belles et perfides 
amies de Merlin, de ees creatures d'egoisme exalte, 
de passions mobiles et d'ambitions demesurees, qui 
voulurent etre des <( surfemmes », et nous representent 
assez bien les heroines d'Ibsen. Melusine, aussi belle, 
aussi tragique, leur est superieure, non seulement 
par ses vertus morales, mais aussi par la puissance 
de ses dons intellectuels. G'est une fee fondatrice, 
une fee qui veille sur la naissance et la croissance 
d ? une noble race ; par la merae, elle peut nous appa- 
raitre commele symbole des ingenieuses etvaillantes 
chatelaines dont le courage industrieux preludait a 
la grandeur de leur maison. Tiphaine Raguenel, 



MELUSINE : UNE FEE DE FRANCE 127 

femrae de Duguesclin, passait ainsi jpour une fee a 
cause de sa sagesse, de ses dons superieurs, et de 
la faculte qu'on lui pretait de lire Favenir dans les 
astres. La France a connu de pareils types ; le cadre 
et les circonstances se sont modifies, mais ils de- 
meurent assez conformes au genie des Franchises. 
Melusine est une fee du Poitou, c'est-a-dire du centre 
meme de notre pays. Elle en a les vertus d'equi- 
libre et de solidite. Oui, malgre son norn brumeux et 
maritime, malgre Forigine exotique et les parentes 
lointaines que sa legende se plait a lui attribuer, 
elle est des notres, et les traits de sa vie se dessinent 
avec la claire precision qui sied a nos paysages rao- 
deres. 

Une seule fois, le romancier Jehan d'Arras, dont 
elle fut Fheroi'ne nous la montre se faisant la jus- 
ticiere cruelle d'un de ses fils. Get episode nous 
frappe ainsi qu'une discordance. Elle n'enlevera 
pas comme Viviane un enfant a sa mere ; elle n'in- 
ventera pas comme Morgane le val des Faux-Amants, 
dit le val Sans-Retour ; Morgane qui, sous couleur 
de justice, venge sur autrui la douleur de ses passions 
deques, n'a rien de commun avec cette femme 
au jugement eclaire, qui ne songe qu'a se faire la 
conseillere de son mari et Feducatrice de ses fils. 

Melusine ne ressemble pas plus a Titania qu'a 
Viviane et a Morgane : Titania dansait sur les fleurs 
sans les faner, sans les courber, et sans laisser plus 
de trace de sa danse qu'un rayon de lune n'en laisse 
de son passage. Oii Melusine a, dit-on, vecu, il reste 
des mines, des pierres, car, au lieu de danser avec 
les sylphes, elle songeait a elever des eglises, a for- 
tifier des chateaux, a jeter des ponts sur les fleuves. 
Titania n'avait pas besoin d'une grande activite ce- 



128 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

rebrale pour ses jolis et legers passe-temps. Melu- 
sine nourrit des desseins profonds et sert des causes 
glorieuses. Une arae semble manquer a ces fees 
legeres et transparentes qui danserit an clair de lime. 
Et Melusine, qui debutera comrae elles et reparaitra 
chantant sur la tour a la veille des catastrophes rae- 
nagmitsa posterite, ne subitpeut-etre tant d'epreuves 
que pour conquerir son ame. Melusine a la voix me- 
lodieuse, se lamentant du sommet de la tour, a peut- 
etre une vague ai'eule dans Fimagination populaire, 
en la personnede Cassandre... 



Quel futPauteur de son roman ? Ou prit-il ses ins- 
pirations, ses legendes, ses modeles ? 

La famille poitevine des Lusignan fournissait le 
theme, avec sa fee annonciatrice qui, la veille des 
catastrophes, venait se lamenter sur une tour. Mais 
Phistoire de cette fee etait assez obscure, et rien ne 
nous force a croire, selon M. Baudot, que la fee elle- 
meme eiit un nom, avant que vers la fin du quator- 
zieme siecle le romancier Jehan d' Arras le lui eut 
decerne. II Fappela Melusine d'Albanie. 

Pour les traits de son caractere, je ne jureraispas 
qu'il ne fut influence par Tatmosphere de la cour bar- 
roise. Les princesses de la maison de Bar etaient 
vaillantes, avisees, energiques ; la mere du due Ro- 
bert, Yolande de Flandre, s'etait montree une sorte 
d'heroine, d'humeur difficile et indomptable, active, 
(( capable des plus grandes choses », dit Fannaliste 
don Galmet, luttant un demi-siecle les armes a la 



MELUSINE : UNE FEE DE FRANCE 129 

main, ayant subi sans faiblir les pires vicissitudes, 
depuis les embarras d'argent jusqu'a la prison d'Etat. 

IKest vraisemblable, en effet, que Pauteur de Me- 
lusine, Jehan d'Arras, tout en etant originaire de la 
ville dont ilporte le nom, vecut a la cour des dues de 
Bar, voyageant a leur service, et devint libraire a 
Paris. II y fournit a la chapelle royale des livres que, 
selon le gout du temps, il enveloppait de velours a 
clous d'or, comrae certain Froissart, ou de soie agra- 
fee par des fermoirs d'or portant des armes, comme 
certain petit livret « ou sont oraisons en francais et 
Vigiles de mois en latin, et les Heures de Nostre- 
Dame tres bien enluminez de blanc et de noir », petit 
livret « bailie k Madame Marie de France ». Or, 
il semble que cette madame Marie fut justement la 
soeur de Charles V, mariee a Robert, due de Bar, 
a la cour de laquelle sejourna notre libraire-roman- 
cier. Gomme le sage roi, son frere, elle aimait les 
livres : ses passe-temps favoris etaient la lecture 
et la chasse. Jehan d'Arras savait lui plaire en ecri- 
vant Thistoire de Melusine, et, sans doute, il se 
souvenait des exploits cynegetiques auxquels pre- 
sidait la duchesse, quand il y depeignait la chasse 
de la foret de Golombiers. Ainsi que la mer, en se 
retirant de la plage, laisse le sable fin marque des 
moindres ondulations de la vague, la vie, en se reti- 
rant d'une epoque, laisse une empreinte dans les 
moindres details des oeuvres litteraires qui survivent. 

Sous le patronage des princes, Jehan d'Arras con- 
nut beaucoup des grands de ce monde. 11 eut la 
faculte d'explorer leurs bibliotheques, car la mode 
se repandait alors des bibliotheques. Charles V en 
avait une en son Louvre, et Christine de Pisan nous 
apprend Fusage qu'il en faisait, lorsque, par les jours 

9 



130 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

d'hiver, il se plaisait a lire. Le comte de Salisbury, 
que notre romancier appelle de Salebri, en possedait 
une aussi, et Jehan d'Arras fut a meme de l'explgrer ; 
il y puisa beaucoup pour son roman de Melusine. 
II fouilla egalement celle du due de Berry, et peut- 
etre celle de la reine Yolande, 1'emme de Jehan 
d'Aragon et fille du due de Bar. 

Melusine etait a la mode ; elle inspira, non seule- 
ment le roman de Jehan d'Arras, mais encore le 
poeme d'un auteur contemporain, Couldrette. Mais 
nul mieux que Jehan d'Arras ne se plut a appro- 
fondir son sujet, et son oeuvre nous donne, avec les 
fantaisies de son imagination, avec des tableaux 
directement observes, les resultats d'une curieuse 
erudition sur les legendes et sur les fees, acquise, 
sans doute, dans la lecture d'ouvrages que nous 
avons oublies. 



II 



Le vieux conteur nous explique a -merveille ce 
que le quatorzieme siecle imagina des fees. II com- 
mence par nous transporter au « pays de Poetou ». 
« Nous avons oy racompter k nos anciens que en 
plusieurs parties sont apparus a plusieurs tres fami- 
lierement plusieurs manieres de choses lesquelles 
les ungz appelaient luytons et les autres faees et 
les autres bonnes dames, et vont de nuyt et entrent 
es maisons sans huys rompre et ouvrir, et ostent et 
emportent aucune fois les enfants des berceaux et 
aucune fois ils leur destournent leur memoire, et 
aucune fois ils les brulent au feu. Et quand ilz s'em- 



MELUSINE : UNE FEE DE FRANCE 131 

par tent, ils les laissent aussi sains comme devant, 
et aulcuns donnent grand heur en cestuy monde. » Ne 
dirait-on pas qu'il y a la comme un souvenir du 
voyage de Ceres? Ces fees, d'apres certain Ger- 
vaise que cite Jehan d' Arras, se montrent parfois 
sous la figure de petites vieilles au visage ride. 
D'autres apparaissent comme de belles et rieuses 
jeunes femmes... « et en ont aulcunes fois plusieurs 
hommes aulcunes pensees, et ont prins a femmes 
moiennant aulcunes convenances qu'ilz leur faisaient 
jurer ». Les maris de ces fees avaient toutes choses 
prosperes jusqu'au jour ou ils manquaient au traite 
conclu ; mais, de ce jour, certaines d'entre elles se 
trouvaient changees en serpents : ce fut le cas de 
Melusine. Le meme Gervaise suppose que ces etres 
bizarres se trouvaient sous Finfluence de quelque 
mysterieux chatiment. « Et plus dit le dit Gervaise 
qu'il croit que ce soit pour aulcuns meflais et la 
cleplaisance de Dieu pour quoy il les punit si secre- 
tement et si merveilleusement, dont nul n'a parfai- 
tement cognoissance, dont luy tant seullement. » 

Melusine, d'apres le romancier, serait fille d'Eli- 
nas, roi d'Albanie, et de la fee Pressine. Quelques 
lueurs d'histoire peuvent filtrer a travers la legende. 
Des auteurs voient en elle la sceur tres authentique 
d'un comte du Poitou, devenue la femme d'un sei- 
gneur du Groisic. Pourquoi Jehan d'Arras Tappelle- 
t-il Melusine d'Albanie, et qu'est cette Albanie sur 
laquelle, d'apresle conteur, regne Elinas, pere de la 
celebre fee ? M. Baudot croit reconnaitre FEcosse dans 
F Albanie, et un roi d'Irlande, Laogaire Mac Neill, clans 
Elinas. Pressine, emraenant ses trois filles, Melusine, 
Palestine et Melior, aurait quitte son mari pour une 
infidelite que fit celui-ci aux conventions posees par 



132 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

elle, lorsde sonmariage,etse serait retiree enAvalon. 
<c EnAvalon, en faerie », dit le poete Gouldrette. Plus 
tard, Melusine indignee contre son pere entraine 
ses sceurs a venger leur mere, et Pressine, au lieu 
de gouter cette vengeance, chatie Melusine. Tous 
les samedis, cette pauvre Melusine sera transformee 
en une sorte de monstre demi-femme demi-serpent. 
Jamais son mari ne devra 1'apercevoir sous cet aspect ; 
et, s'il n'enfreint pas cette defense, Melusine, aulieu 
de subir la triste immortalite des fees, regagnera le 
bonheur qu'elle a perdu par sa faute, de vivre et de 
mourir comme une femme naturelle. 

Je meplais a voir beaucoup de melancolie sous ce 
discours de la fee Pressine. Etrange discours en 
effet ! Toute la philosophic des legendes de fees me 
parait tenir dans ces quelques mots. Le moyen 
age estimait-il que la mort ouvre a l'homme les 
portes de la seule immortalite desirable, c'est-a-dire 
l'immortalite bienheureuse ? Sans doute, c'est la sa 
pensee la plus claire et la plus profonde ; et peut- 
etre songeait-il, aussi, qu'il y a plus de douceur 
dans la regie generale que clans une destinee d'excep- 
tion. N'est-il pas juste que le bonheur soit plutdt 
dans les voies communes ? Le bonheur, et la sagesse 
aussi. Pour qu'un rayon de joie luise sur le cha- 
teau, il faut qu'on y pratique les vertus de la chau- 
miere. Votre homme de genie ne sera supportable 
a lui-meme et aux autres que s'il accepte une bonne 
partie de la discipline universelle. Morgane et Viviane 
n'ont cherche qu'a se debarrasser de cette discipline. 
Melusine aspire a la reprendre. Melusine est plus 
intelligente que Morgane et que Viviane. Tendre au 
but apres s'etre egaree, c'est la superiorite de la fee 
poitevine sur les fees bretonnes. Le paradoxe a 



MELUSINE t UNE FEE DE FRANCE 133 

quelque chance d'etre inferieur au lieu commun ; et 
revenir au lieu commun par la voie du paradoxe, c'est 
le fait de certains esprits qui ne compteront jamais 
parmi les plus mediocres de I'humanite. 

Au debut du livre, la fille de Pressine apparait 
commetoute fee qui se respecte apparait au moyen 
age, avec deux compagnes, aupres d'une fontaine, 
au clair de lune de minuit. Une prairie s'etend 
devant la fontaine que surplombe un rocher. Le trio 
prend ses ebats sur Pherbe fleurie. Peut-etre Melu- 
sine qui est jeune et belle y danse-t-elle comme 
Titania, mais nous la verrons bientot occupee d'au- 
tres soins et chargee d'autres devoirs. Le jeune 
chevalier Raimondin s'est enfui apres avoir tue son 
oncle le comte Aimery par un accident de chasse. II 
rencontre les belles inconnues parmi lesquelles Melu- 
sine brille d'une beaute souveraine. Vous devinez que 
Raimondin epousera Melusine, et qu'elle lui posera 
la fameuse condition; il ne devra jamais chercher a 
l'apercevoirle samedi. 

Nous avons le recit detaille de leurs noces, et c'est 
un amusant tableau des moeurs du quatoi^zieme 
siecle (1). La fee est aussi sage et prudente qu'elle 
est belle. Elle donne d'excellents conseils a son mari, 
qui les suit et s'en trouve fort bien. II naquit a ce 
couple plusieurs fils. Lorsque les deux aines, Urian et 
Guion, partirent pour des entreprises lointaines, ce 
fut Melusine, dont la legende fait toujours une edu- 

(1) Le poete, sur ce chapitre, rivalise presque avec le roman- 
cier. et nous raconle que Melusine donne a la veuve d'Aimery 
un ecrin d'ivoire 

Ou estoit 
Un fermeillet (une broche) qui moult valoit 
Garni de pierres precieuses 
Et de pei'les moult vertueuses. 



134 " LA VIE ET LA MORT DES FEES 

catrice en meme temps qu'une batisseuse, qui leur 
adressa de graves conseils. Elle leur donne d'abord 
deux anneaux en leur expliquant les vertus des 
pierres qui reluisaient aux chatons de ces bagues, 
puis elle leur dit : « Honorez toujours de votre pouvoir 
notremere sainte Eglise, et la soutenez, et soyez ses 
vrais champions contre tous ses malveillants. Aidez 
et conseillez les femmes veuves, faites nourrir les 
orphelins. Soyez humbles, doux, courtois, humains 
aux grands et aux petits... Et gardez que ne pro- 
mettez aucune chose que ne puissiez tenir, et se pro- 
mettez aucune chose, ne faites pas trop attendre apres 
la promesse, car longuement attendre eteint la vertu 
du don... Si le peuple est pauvre, le seigneur sera 
m audit... » Suivent des conseils politiques. Les con- 
seils moraux semblent tout impregnes du vieux code de 
la chevalerie. Melusine a l'etoffe d'une reine regente. 
Neserait-elle pas dessinee sur le modele de Marie de 
France, duchessede Bar, qui s'etait devouee a Tedu- 
cation de ses cinq eufants ? Urian et Guion accom- 
plirent leur voyage et s'attaquerent aux ennemis de 
la foi, aux Sarrasins. Urian epousa Hermine, fille du 
roi de Ghypre; Guion epousa Florie, fille du roi 
d'Armenie, et devint roi d'Armenie. C ? est pour le 
romancier un pretexte a parler des faits d'armes^, 
des princesses lointaines et de ces regions orientales 
dont le moyen Age revenu des croisades rapportait 
le reve mysterieux et eblouissant. 11 nous decrit a 
plaisir le monde de son epoque. 

Antoine et Regnaut, deux autres fils de Raimondin 
et de Melusine, imiterent leurs aines. Melusine, pour 
la circonstance, refit un discours analogue au premier. 
Elle leur remit deux, anneaux d'or et les embrassa 
tendrement. lis accomplirent de belles prouesses. 



MELUSINE : UNE FEE DE FRANCE 135 

Antoine epousa Christiane, duchesse du Luxem- 
bourg, et Regnault epousa Eglantine, fille du roi de 
Behaigne. La fortune souriait done aux Lusignan. 

Mais le bonheur de Melusine touchait a sa fin. 
La pauvre fee, si belle et si sage qu'elle fut, ne de- 
vait pas triompher de rinconstance humaine clans le 
coeur de son mari. Sous l'influence des mauvais con- 
seils de son frere, celui-ci Tepia un samedi et Taper- 
cut transformer en demi-serpent. II comprit alors sa 
faute. Melusine se montra egalement douce et tendre 
vis-a-vis de lui, et se garda de toute allusion au 
parjure dontil s'etait rendu coupable. lis entendirent 
la messe ensemble, et la chatelaine s'en fut a Niort 
ou elle faisait construire une forteresse. Mais apres 
que leur fils Geoflroy F Horrible eut incendie le 
monastere qui abritait son propre pere, Raimondin, 
se souvenant de sa decouverte, eut un moment de 
colere contre Melusine. II l'appela : « Tres fausse 
serpente ». Alors elle s'evanouit. Quand elle revint a 
soi, Melusine s'ecria : « La, mon amy, si tu ne 
m'eusses fausse serments, j'etais exempte de peine 
et tourment, et eusse eu tous mes sacrements, 
et eusse vecu tout le cours naturel comme femme 
naturelle et femme morte naturellement, et eusse 
eu tous mes sacrements, et mon corps eut ete ense- 
veli en Notre Dame de Lusignan et eusse fait 
mon anniversaire bien et doucement. Or suis-je par 
ton fait rebattue en la penitence obscure ou j'avais 
longtemps ete par mon adventure ; et ainsi me le 
fauldra porter et souffrir jusque au jour du juge- 
ment par ta faussete. Je prie Dieu qu'il te le veuille 
pardonner. » Raimondin s'agenouilla devant sa dame, 
implorant son pardon. Elle se mit a pleurer et l'ap- 
pela : « Mon doux ami » , lui promettant son pardon 



136 La vie et la mort des fees 

de bon coeur, mais elle devait le quitter, et lui, ne 
jamais la revoir ici-bas sous sa forme feminine. S'il 
avait su se taire, le mal eut ete epargne, mais leur 
bonheur s'ecroulait pour une parole de colere injuste 
et imprudente. Raimondin et Melusine s'evanouirent 
tous les deux, tant etait grande leur affliction; 
Raimondin n 1 avait que faire de la proclamer « belle 
entre les belles, sage entre les sages, merveilleuse 
entre les merveilleuses ». Elle reprit sa forme de 
serpent et disparut par une fenetre. Ce fut grand 
deuil dans tout le pays qu'elle avait comble de ses 
bienfaits. Son seigneur ne la revit pas, mais plu- 
sieurs Fapercurent, entre autres la nourrice de ses 
plus jeunes enfants, aupres desquels elle revenait 
errer le soir, son pauvre coaur de fee, que F amour 
humain avait decu et brise, etant toujours debordant 
d'amour maternel {I). 

Tous les recits s'accordent a representer Melusine 
comme grande batisseuse, sage conseillere, habile 
educatrice, servant des causes chretiennes, edifiant 
des eglises, fondant des monasteres, se montrant 
secourable aux croises. Ainsi vecut dans la me- 
moire des hommes la tres originale activite de cette 
fee pensive et douloureuse dont toute Faspiration 
parait se formuler en ces mots qui reviennent a la fin 
du livre, dans la bouche de Melusine elle-meme, 
apres avoir ete dits, au commencement, par la fee 
Pressine : « Vivre et mourir, comme une femme na- 
turelle ! » Oui, sans doute, et dormir dans une se- 
pulture chretienne, a Notre-Dame de Lusignan, 
sous une de ces tombes oii Fon voit reposer les effi- 

(1) « II n'est mamelle que de mere, » clit, avant Rousseau, 
le poeme des Lusignan. 



MELUSINE : UNE FEE DE FRANCE 137 

gies austeres et sereines des chevaliers et de leurs 
femmes... 

Aucune fee ne me semble avoir incarne, autant 
que Melusine, mie pensee profonde. Sa superiority 
et son originalite consistent en ce que sa legende 
s'est impregnee du Ghristianisme. De toutes les 
fees dont nous avons etudie le type, elle est la 
seule qui nous donne Timpression d'avoir une vie 
interieure. Entre la legendaire Melusine, fille du roi 
d'Albanie, et cette authentique soeur d'un comte de 
Poitou, que des recits fantastiques auraient deguisee 
en fee, quels sont les traits de rqssemblance ? Sans 
doute, la femme reelle dont 1'histoire fut ainsi per- 
petuee posseda quelques dons rares, fut une per- 
sonne superieure. Devons-nous pousser les analo- 
gies jusqu'a supposer qu'elie eut a subir des tracas 
et des soupgons de la part de son mari ? La supe- 
riority meme des dons cause parfois plus d'etonne- 
ment que d'amour... Mais nous nous eloignons de la 
Melusine du conte, qui fut, elle, tres ainiee, comme 
en temoignent ces paroles caressantes et desolees 
de Raimondin : « Ma douce amie, veuillez demeurer ou 
jamais je n'aurai joie au cceur. » Elle fut tres aimee, 
et cependant traliie, et toutes les larmes, toute Taf- 
fliction de celui qui l'avait tant aimee et trahie, qui 
l'aimait tant et qui se repentait si douloureusement, 
ne purent reparer cet instant de defaillance... G'est 
pourquoi la legende^ au pays de Poitou, veut que 
Melusine, belle et triste, en vetements de deuil, 
chante de sa voix melodieuse une complainte poe- 
tique sur les malheurs futurs de sa race, et qu'elle 
pleure sur la plate-forme et sur les tours quand 
doit mourir quelqu'un de sa lignee. On dirait une 
fille des antiques sirenes, portant sans doute, au coeur, 



138 LA VJE ET LA MORT DES FEES 

sous sa robe funebre, la blessure inguerissable de 
son amour un bref instant trahi. Et nous en concluons 
que, si les fees firent souvent du mal aux hommes 
qu'elles haissaient, les hommes n'en firent pas moins 
souvent aux fees qu'ils aimaient, de sorte que les 
hommes eurent peut-etre moins a souffrir des fees 
que les fees des hommes... 



CHAPITRE VIII 
LES DERNIERES FEES DU MOYEN AGE 



BRUN DE LA. MONTAGNE 



Bran de la Montague est un poeme du qua- 
torzieme siecle, qui n'a rien de genial, et qui parle 
cependant a notre imagination, beaucoup plus par 
ce que nous y pouvons mettre, que par ce que nous 
y trouvons. Le vieux seigneur Butor se rejouit 
d'avoir un fils de sa jeune femme tendrement aimee. 
11 faut croire que le christianisme de ce vieux sei- 
gneur est assez peu orthodoxe, car, avant de faire 
baptiser Tenfant, il l'envoie porter, par son vassal 
Bruiant et d'autres chevaliers, a une fontaine ou les 
fees se montrent parfois aux humains. Butor a 
signifie sa volonte a la jeune mere : 

II a des lieux faes es marches de Champaigne. 



140 La vie et la mort des fees 

Ce vieux vers fran§ais enrichit notre reverie de tout 
un tresor de poesie inconsciente. Butor Faccom- 
pagne d'une enumeration des lieux faes, et je trouve 
le couplet exquis : 

II a des lieux faes es marches de Champaigne, 

Et aussi en a il en la Roche grisaigne, 

Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne, 

Et au bois Bersillant par-dessous la montaigne, 

Et nonporquant aussi en ail en Espaigne, 

Et tout cil lieu fae sont Artu de Bretaigne... 

Ah! vieux poete inconnu, que je vous aime, pour 
avoir trouve ce vers qui remue profondement notre 
sensibilite, de sorte que, par les heures lourdes et 
les jours sombres, Fesprit s'allege, le coeur serasse- 
rene des qu'une voix murmure du fond de Fame : 
« II a des lieux i'aes es marches de Champaigne... » 

Des lieux faes, nous en connaissons tous ; n'est- 
ce point ceux qui furent consacres par Famour, la 
douleur, la poesie, le genie, Fart et la beaute ? 

Ceux qu'attristent des mines ? Ceux que glori- 
fient des legendes ? Ceux dont la grace parle a notre 
reve ou pacifie notre pensee ? Clairieres fleuries, 
sources chantantes, collines legeres... Certains 
nous enveloppent d'une emotion surhumaine, et, ne 
sachant comment la definir, nous aimons a emprunter 
son expression au vieux poete et a redire : il est des 
lieux faes... 

Mais notre emoi s'attendrit et s'approfondit encore, 
lorsque nous songeons que, vers ces marches de 
Champagne, en terre lorraine, s'epanouit Farbre des 
fees de Domremy qui ombragea les premiers jeux de 
Jeanne d'Arc. Ellenaquit nombre d'annees apres que 
le vieuxpoete avaitchanteBrunde la Montagne. Aussi 



LES DERNIER ES FEES DU MOYEN AGE HI 

tout le prestige de cet ancien vers lui vient peut-etre 
de la vie, plus que de Inspiration ou de la littera- 
ture. Le temps met parfois, a la longue, une patine 
de beaute sur des edifices qui en furent demies dans 
leur jeunesse. Tel qu'il est aujourd'hui, il embaume 
notre memoire comme les vers des grands poetes, et 
nous ne nous lassons pas d'evoquer ces mots : 

II a des lieux faes es marches de Champaigne... 

Avec le precieux enfant qui leur est confie, les 
vassaux de Butor se mettent en mouvement, et les 
routes ne sont pas sures. Le varlet qui precede les 
voyageurs rencontre des meur triers, dont Tun est 
cousin de Butor et doit a celui-ci la vie, de sorte que 
le varlet sera epargne. Ces brigands de haut lignage, 
comme les outlaws de Shakespeare, semblent obeir 
a une sorte de code d'honneur qui leur est particu- 
lier. Puis nos chevaliers apergoivent une belle jeune 
femme qui pleure l'assassinat de son mari, et Tun 
d'eux s'offre a la venger. On devine, au loin, les 
transes de la pauvre jeune mere dont le nouveau-ne 
est transports par de si perilleux chemins. II parvient 
cependant, avec ses protecteurs, « par une sente- 
lette ou poignait l'herbe drue », jusqu'au bois fee- 
rique de Bersillant, qui n'est qu'une variante de la 
fameuse et legendaire foret de Broceliande. 

C'est une jolie foret « grande etfeuillue », explique 
le vieux poete. Une riviere la rafraichit. Les cheva- 
liers y decouvrent assez vitela delicieuse fontaine des 
fees, dont la description est charmante, etnonmoins 
charmantes les scenes des fees sur ses bords. Elle 
est « clere d' argent ou fons de la gravelle ». 

« Oncgues si clers ne fut vis argent qui sautelle, 
Car la fontaine estoit luisant comme estincelle... » 



142 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

La verdure encadre cette douce fontaine d'argent. 
Le decor est printanier : 

« Et si avoit entour mainte belle flourcelle 
Dont on voit le sorjon qui gentement flaielle 
Trop mieux plaist a voir c'ouir son de vielle... » 

II est vrai que certains sites semblent emouvoir 
les memes cordes de notre cceur qui vibrent aux 
accents de la musique. Ainsi cette fontaine dans son 
decor fleuri est-elle a voir plus douce que d'oui'r un 
son de vielle. Et, si je ne me trompe, tout cela est de 
la tres fraiche et tres suave poesie. Les dames fees 
accourent au bord de la fontaine fee. Elles sont 
vetues de soie blanche et couronnees d'or. Elles sont 
belles. De plus, elles ont — c'est le vieux poete qui 
parle — la grace des amoureuses. Toutes les trois 
viennent en se tenant par la main. Elles chantent 
comme une autre apparition du moyen age, beau- 
coup plus belle et plus pure, la radieuse Mathilde, du 
poeme dantesque. Ces trois dames s'approchent de 
Penfant et commencent a deviser de sa destinee. 
Le symbole est assez gracieux, et digne d'emouvoir 
un coeur maternel. Toutes les heredites, toutes les 
possibilites, toutes les influences sociales, toutes les 
circonstances morales etmaterielles, sejouent autour 
d'un nouveau-ne endormi dans son berceau, pour 
contribuer a la trame de sa vie. Elles ont leur per- 
sonnification poetique dans les fees qui se penchent 
au bord de la fontaine : la premiere d'entre elles, qui 
est, sans doute, la sombre et mysterieuse Morgane, 
ordonne a ses compagnes de parler d'abord. Les 
dons favorables pleuvent sur Penfant de la montagne. 
II sera brave, victorieux, honore... Mais la belle 
capricieuse qui s'est tue jusqu'a present decide que, 



LES DERNIERES FEES DU MOYEN AGE HB 

malgre toutes les qualites, toutes les seductions, il 
sera malheureux dans ses premieres amours. On 
1'appellera pour cela le nouveau Tristan. La troisieme 
fee, qui est une douce et tendre petite fee, s'apitoie vai- 
nement sur le destin du pauvre enfant. La premiere 
s'entete, et Faggrave encore, s'il sepeut. Elle avoue 
etre de mauvaise humeur... Ah ! si jolie que soit la 
scene des fees dans le poeme de Brun de la Mon- 
tagne, siun Shakespeare avait fait dialoguer les blan- 
ches inconnues, il nous eut inspire sans doute d'au- 
tres meditations! Le pauvre enfantelet ignore que 
toutes les forces de la vie se trouvent en suspens 
autour de lui. Mais la douce et compatissante fee 
qui Faime, le saisit, Fembrasse en pleurant et passe 
a son doigt minuscule « un anel de fin or esmere ». 
Butor, qui n'a pas le coeur si sensible, sera satisfait 
d'apprendre que la bravoure, la victoire, la beaute, 
seront le lot de son fils, il ne demande rien de plus. 
Mais la tendre petite fee est femme et pitoyable aux 
peines d'amour. La rigueur de ses compagnes Fat- 
tache plus que jamais, semble-t-il, a Finnocent. 

Elle reparaitra , se presentant comme la future nour- 
rice de Brun de la Montagne, et elle Felevera, de 
meme que Viviane a eleve Lancelot. Brun aime tendre- 
ment sa belle et sage amie. Elle s'eloigne de lui, 
lorsque vient Fage des premieres armes. Lui-meme, 
il sait la menace qui plane sur sa jeunesse. Si beau, si 
brave, si fete, il doit etre « mendiant d'amour ». Et 
il s'inquiete de cet amour pour lequel il va souffrir. 
G'est la fee qu'il interroge : 

« Mais je vous veil requerre pour Dieu et demander 
Si je commencerai auques tost a amer. » 
La dame repondit : « Biax fil, soyes certains 
Aussi com de la mort que vous ameres ains 



144 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Que mes cuers ne vourait dont vous seres moult plains... 
Mais (Tune amour ardant sera vos cuers atains. » 

Un mot du vieux romancier nous donnerait a pen- 
ser que la fee est amoureuse de son eleve, mais elle 
le quitte et se resigne a le voir souflrir pour une 
in grate : 

« Quand vous ameres plus et elle aimera mains. » 

La destinee le veut ainsi. Brun de la Montagne 
a le coeur delicat et passionne. II souffre cruelle- 
ment decette separation. En meme temps, il semble 
avoir une certaine impatience pour cette peine amou- 
reuse qui lui est predite ; il la desire, plus qu'il 
ne la redoute. Ge trait est charmant, et pathetique 
nous semble la reponse de la fee : « Soyez-en certain 
corame dela mort : vous aimerez. » II me plait aussi 
quelle ajoute avec une grace feminine : « plus que 
mon coeur ne voudrait... » 

Helas ! Nous ne savons pas comment aima Brun 
de la Montagne. Libre a nous de le rever ! Le manu- 
scrit sinterrompt au moment oii cet amour com- 
mence... II n'existe plus clindice cle ce qu'il fut. 
L'amoureuse fee fut-elle la consolatrice ? Brun 
Pepousera-t-il, comme Sigurd la Walkyrie ? Autant 
de questions destinees a demeurer sans reponse. 
Mais il n'en est pas moins vrai que le ty-pe est 
joli de la petite fee qui pleure sur une destinee 
humaine, et que Brun de la Montagne nous inte- 
resse par un pressentiment tragique des douleurs 
d' amour... 



LES DERNIERES FEES DU MOYEN AGE i45 



II 



ISA1E LE TRISTE 



Les jours heroiques de la Table-Ronde etaient 
passes, et, plus que jamais, les vieilles legendes se 
transformaient en feeries, quand au quinzieme siecle, 
peut-etre meme au quatorzieme, suivant Fapprecia- 
tion de Gaston Paris, fut compose le roman & Isaie 
le T riste. 

Isaie le Triste etait, nous dit-on, fils cle Tristan 
de Leonois et dTseut la Blonde, i'emme du roi Marc. 
Iseut, qui semble avoir eu peu de remords de son 
infidelite, craignit cependant pour son ame si le fils 
de Tristan participait un jour a Fheritage de Marc, 
et elle cacha sa naissance. Elle le mit au monde a 
Fentree d'un bois; il fut recueilli et baptise par un 
ermite. Chaque nuit, quatre fees s'introduisaient 
sous le toit de Fermite, et, au grand ebahissement 
de celui-ci, elles venaient assister et soigner le 
nourrisson. Par le conseil de cesfees, Fermite trans- 
porta le petit Isaie dans une foret nominee la Verte 
Forest. Une fee s'ytrouvait, accompagnee d'unmys- 
terieux nain appele Tronc. Ce nain devint le com- 
pagnon et le protecteur d'lsai'e. II va sans dire que 
Fenfant protege pa)* cle si bizarres influences devait 
etre un heros ! II le fut. 

Avec Faide de son fidele Tronc, il delivra maintes 
nobles dames des ennemis qui leur faisaient la 
guerre ou les persecutaient : c'est toujours Fex- 
ploit favori des chevaliers. Puis, comme il faut bien 

10 



U6 LA Vm £T LA MORf MS FEfiS 

qu'il y ait de l'amour en cle si belles liistoires, la 
niece (Tun roi, Marthe, eprise du jeune chevalier 
Isaie, requit son amour, devint sa dame, et fut la 
mere cle son fils, Marc, autre heros protege par. 
Tronc le Nain. Cette Marthe est une courageuse 
princesse ; separee d'Isaie, elle tente de lerejoindre, 
et, pour y arriver, elle se deguise tour a tour en 
ecuyer et en menestrel. Heureusement elle sait 
(( harper » et elle est amenee a « harper » devant 
Isai'e qui ne la reconnait pas encore, jolie scene 
que nos souvenirs impregnent cFune grace sha- 
kespearienne. Depuis Perceforesi jusqu'a Lara, 
en passant par combien de pieces de Shakespeare! 
l'Angleterre, souvent, s'est amusee a deguiser ainsi 
ses amoureuses. Tronc lui-meme connait des heures 
sombres ; il est emprisonne, mais il s'echappe de sa 
prison. Ce pauvre Tronc n'etait autre que le cleli- 
cieux Oberon de jadis, ayant perdu sa beaute, 
metamorphose par une fee envieuse, mais a la fin 
du roman d'Isaie il reconquiert, avec sa beaute, tout 
son prestige et tout son pouvoir. 



GHAPITRE IX 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE 
ITALIENNE 
BOJARDO, LARIOSTE ET LE TASSE 



LE DECOR BES POETES 



Les jardins feeriques existent, avec leurs ombrages, 
leurs parterres, leurs fontaines, leurs terrasses ; le 
dessin de leurs allees et de leurs bosquets ; le con- 
traste de leurs marbres et de leur verdure ; leurs 
statues et leurs bas-reliefs ; la perspective de leurs 
palais ou de leurs loggie ; la musique de leurs eaux 
et le concert de leurs rossignols. D'ailleurs, Fltalie 
n'attendit point la mode des poetes pour inventer les 
jar dins feeriques. Ce sont les poetes qui les copierent 
sur la realite. 

Les jardiiis m£lcnt intimement le reve a la nature, 



148 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

et permettent a la nature de refleter un peu de Fame 
humaine. Un jardin, a lui tout seul, pent etre une 
feerie d'ombre et de lumiere ; de parfums, de cou- 
leurs, et de chants. Notre pensee imprime sa marque 
a nos jardins. 

Certains possedent une grace mystique, comme 
les jardins recueillis des cloitres qui fleurissent au- 
tour d'un vieux puits, dans un cadre ogival ou ro- 
man dont les fresques prient ; jardins etroits et si- 
lencieux que des clotures dependent contre les bruits 
du monde ; ou le sourire meme du printemps est 
contenu ; jardins qui semblent s'approfondir dans 
leur ecrin d'arceaux et de colonnettes comme pour 
mieux prendre leur elan vers le ciel. L'odeur de 
Fencens y flotte sur Tarome des plates-bandes aux- 
quelles on refuse trop d'eclat. Mais nulle part le ciel 
n'apparait plus haut et plus magnifique que lorsqu'il 
plane enchasse dans ces pierres que le printemps 
spirituel des oraisons invite a fleurir. Point de fon- 
taine murmurante, mais le puits silencieux dont Teau 
secrete se garde a Fombre, eternellement fraiche et 
pure. 

II y eut en To s cane des jardins romanesques, 
comme ceux ou Dante saluait de belles Florentines, 
et des jardins licencieux comme ceux ou s'egrene- 
rent les contes de Boccace. Les fresques se mirent 
aussi a chanter de doux jardins ou jeunes seigneurs 
et jeunes dames devisent au son des instruments de 
musique, sans voir la faulx de la mort qui les me- 
nace... 

L/Italie aimait done passionnement les jardins ; 
elle avait une profusion de roses pour les enrichir ; 
elle avait de purs cypres pour y jeter Fombre d'une 
pensee melancolique ; Fra Angelico et Leonard de 



LES JARDINS FEERIOUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE U9 

Vinci encadrent de cypres toscans leurs Annoncia- 
tions. Si les jardins de FAngelico prient, ceux de 
Leonard revent. Et je sais a Florence un jardin pre- 
cis et charmant qui se dessine comme fond d'une 
annonciation, et qui fut peint amoureusement par 
Lorenzo di Gredi. II y eut des jardins a Florence, 
a Verone, a Ferrare, a Mantoue; aux jours de ]a 
Renaissance, il y eut a Rome un jardin grave et 
beau dont les habitues ecoutaient causer Michel-Ange 
avec Vittoria Colonna. Bojardo et l'Arioste visi- 
terent sans doute Isabelle d'Este dans son jardin 
suspendu. 

II y avait toute une feerie de luxe chez cette prin- 
cesse a qui Bojardo destinait son Roland amoureux; 
a qui l'Arioste lisait son Roland furieux, dans ce 
chateau de Mantoue dont elle etait a la fois la prin- 
cesse et la fee — , blonde aux yeux noirs comme Al- 
cine, mais prudent e et vertueuse comme Logistilla. 
La marquise de Mantoue montrait aux poetes ses 
galeries pleines de chefs-d'oeuvre, la retraite de son 
Paradis, soignee et ciselee comme Fecrin d'une 
perle, derriere son rempart d'etangs melancoliques 
qui semble avoir ete combine par quelque ingenieux 
magicien pour eloigner d'une princesse pensive 
Fapproche des bruyants mortels. 

L'art des chateaux est inferieur a Fart des cathe- 
drales, comme l'Arioste est inferieur a Dante, mais 
on les croirait evoques par des fees, ces palais, ces 
chateaux de la Renaissance, decoupes comme des 
fleurs, ajoures comme des dentelles, gemmes comme 
des bijoux, qui s'epanouissent au coeur des vallees, 
auflanc des collines, et jusqu'au sein des eaux. Elles 
semblent revees par des enchanteurs ou des poetes, 
ces viiles cle Ferrare, de Verone, de Mantoue, de 



150 ; LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Vicence, ou FItalie se complait. Les delicieuses ar- 
chitectures d'Azay et de Chenonceaux furent creees, 
dit-on, par cles femmes, qui les firent emerger des 
ondes pour y meler au reve le prestige de la mu- 
sique et de F amour. Elles voulaient y vivre sans 
doute, telles que les fees des poemes en leurs iles 
fortunees, fleuries comme d'enivrants jardins. 

De pareilles images allaient rejoindre celles du 
Paganisme ; comment oublier que la prairie de Ca- 
lypso etait une sorte de jardin ? Semiramis, a laquelle 
la legende donne un air de fee en racontant qu'elle 
fut nourrie par des colombes, et qu'elle s'envola me- 
tamorphosee en colombe, avait ses jardins suspen- 
dus de Babylone, une des merveilles du monde. Les 
poetes erudits de la Renaissance n'ignoraient rien 
de tout cela. lis se rappelaient aussi les jardins fa- 
buleux du moyen age, les jardins funestes dont 
parle le cycle de Vlnconnu Bel a voir. 

Partout oii les fees se montrent, il y a de ces in- 
quietants et mysterieux jardins. Des pins, des cedres, 
des palmiers en voilent la pelouse eternellement 
fleurie. Des lacs, des rivieres, des fontaines, y 
ajoutent un charme a ceux de la vegetation. Des 
loggie soutenues par des colonnettes d'ambre et d'or 
et decorees d'admirables peintures en dominent les 
sites incomparables. Ici, la, de secrets asiles de 
verdure, des bosquets profonds, des marbres de reve. 
Les ailees ouvrent des perspectives sur les palais 
eblouissants qui miroitent a travers le feuillage et 
laissent entrevoir de precieuses sculptures. Musique 
et chants y resonnent. 

Maistous ces jardins ravissants ne sont crees que 
pour la perte ou Fabaissement des chevaliers. Jar- 
dins d'illusions s'il en fut jamais, et que Facte d'une 



LES JARDINS FEERIQUES BE LA RENAISSANCE ITALIENNE 151 

volonte droite fera disparaitre. Jardins d'illusions et 
de mensonges auxquels on accede souvent par un 
pont qui les separe du monde reel. Jardins d'illusions 
et de feeries, Tart paien de la Renaissance ne cele- 
bra guere que ceux ou rhomme se perd. 

L/art chretien du nioyen age avait evoque un jar- 
din plus beau, plus mysterieux, plus touchant, pour 
la douleur et pour l'esperance, car c'est un jardin 
que le Purgatoire de Dante, le jardin de 

La bonne douleur qui nous remarie a Dieu... 

Mais la citation d'nn seul de ces vers composes 
d'eclairs et de rayons ferait palir et s'aneantir les 
jardins de feerie qui s^evanouissent devant le geste 
d'un Paladin. 



II 



PERSONNAGES DE REVE ET DE REALITE 



Aucune epoque ne semble mieux realiser les 
scenes et les visious de feerie que cet age semi- 
paien de la Renaissance. Les artistes courtisans 
suececlent aux artistes meditatifs ; les Condottieri 
aux chevaliers ; les princesses dilettantes aux saintes 
inspirees ; les chateaux de reve voluptueux aux ca- 
thedrales de foi austere. Ce nouveau monde est 
plein d'amours tragiques, d'enlevements mysterieux, 
de princesses captives et de genies cruels. II y a 
du sang au seuil des fetes eblouissantes, des assas- 
sins masques se dissimulerpnt a deux pas des bol- 



152 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

cons ou Ton soupire cT amour, et pourtant le Paga- 
nisme artificiellement ranime preche lajoie de vivre, 
la joie de vivre qui doit sourire, elegante efc feroce, 
sur toutes les ruines et tous les nauf rages. 

Deux conceptions de la vie aussi diametralement 
opposees que celles du moyen age et de la Renais- 
sance doivent se traduire par deux formes d'art dia- 
metralement opposees : art qui flatte, art qui eleve ; 
art qui amuse, art qui inspire ; art qui bannit le 
chagrin, art qui hospitalise la douleur ; art du plai- 
sir leger, art de la joie profonde ; art etroitement 
individuel, art magnifiquement social ; art d'egoisme 
raffine, art de fraternite sublime ; art de caprice, art 
d'amour. 

II suifit a un Dante de considerer son ame pour 
en faire jaillir une oeuvre fulgurante, merveilleuse, 
eternelle. L'ame de l'Arioste et de Bojardo ne leur 
dit rien ; leur esprit ne s'emeut guere; ils se pro- 
minent simplement dans les parterres fleuris de leur 
memoire ; c'est ainsi que les tapisseries nous mon- 
trent des Dianes veiues en princesses de la Renais- 
sance, et des Penelopes reveuses sur les terrasses 
des villas italiennes et des chateaux de la Loire. 
L'Alcine de l'Arioste, comme la Dragontine de Bo- 
jardo, comme TArmide du Tasse, est a la fois 
Galypso et Circe ; Thippogriffe est Pegase ; Ange- 
lica, Andromede. II n'y eut jamais tant de plagiats 
que dans le Roland amoureux ou farieux, mais de 
plagiats accommodes par un art rajeuni au gout 
(Tune epoque, revetant une nouvelle forme de vie, 
et devenant alors des creations nouvelles, de sorte 
que TAngelique du Roland furieax n'imitepas plus 
Andromede que la Diane de Jean Goujon ne copie 
Tantique Artemis. 



LES JAR DINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 153 

Le bizarre Morgante du Florentin Pulci preceda 
les epopees ferraraises de Bojardo et de FArioste ; 
il en est, en quelque sorte, le parent pauvre, et, par 
elles, il fut illustre. Celles-ei nous donnent toute la 
fleur de la nouvelle poesie chevaleresque. 

De vieux livres, les Reali di Francia, les gestes 
du cycle carolingien, se lisent encore chez le peuple, 
dans Tltalie moderne. Nos chansons de geste clevaient 
occuper une place de choix dans la bibliotheque de 
ce due Borsod'Este qui regnait aFerrare aux jours 
ou Matteo-Maria Bojardo, comte de Scandiano, 
etait a meme de les feuilleter ou de les mediter. 

L'ltalie etait amoureuse, et, cependant, les heros 
du cycle carolingien, si peu preoccupes de leurs 
amours, y etaient encore plus populaires que les 
romanesques chevaliers de la Table-Ronde. Lancelot 
n'avait point detr6ne Roland ; les ames vibraient 
toujours aux accents de male beaute qui celebraient 
la grandeur des Paladins. 

Cela nous etonne, si nous songeons que Tecole de 
peinture ferraraise a representee, dans le palais de 
Schifanoja, la vie oisive et fastueuse de Borso 
d'Este. De telles ames ne devaient pas demander aux 
lettres des lemons trop hautes. Puis l'influence des 
femmes s'exergait sur les poetes d'alors, comme sur 
les romanciers de la Table-Ronde. Une Isabelle 
d'Este, marquise de Mantoue ; une Eleonore de 
Gonzague, duchesse d'Urbin, n'etaient pas moins 
ecoutees aux jours de FArioste qu'une comtesse 
Marie de Champagne ou une Aelis, reine de France, 
aux jours de Chretien de Troyes. Aux plus ver- 
tueuses de ces belles dames, il ne convenait pas, 
semblait-il, de ne parler que d'interminables batailles. 
Sans doute Tausterite des vieilles chansons de 



154 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

geste menageait aux femmes certaines louanges 
delicates, comme la phrase naive de Roland se 
demandant avant d'agir : « Que dirait la belle 
Aude ? », on comme la reflexion des fils d'Aymeri 
songeant que leur pere eut plus de raison qu'eux 
d'etre fort et brave, puisqu'il combattait sous les 
yeux de leur mere. Mais les brillantes Italiennes . 
rfetaient point trop curieuses de ces rudes efcmagni- 
fiques amours. Elles n'imaginaient pas que le sen- 
timent de Roland a l'egard d'Aude, en s'affinant, en 
s'exaltant et en s'idealisant, etait devenu le culte 
de Dante pour Beatrice, alors que la Dame presi- 
dait, non plus aux joutes des chevaliers, mais aux 
combats plus merveilleux de la vie interieure. Or, 
la Renaissance avait perdu le gout de la vie inte- 
rieure. Les Italiennes qui encourageaient de leur fin 
sourire les entreprises litteraires d'un Bojardo ou 
d'un Arioste differaient de celles pour qui Dante ecri- 
vait en langue vulgaire et auxquelles il reconnaissait 
<( F aptitude a la philosophie. » Dans ces palais de 
Ferrare ou les oeuvres de Gosme Tura, de Lorenzo 
Costa, de Dosso Dossi, cle Garofalo, recreaient leurs 
yeux, leur esprit s'amusait a la description que 
Bojardo tentait d'une aurore printaniere, a quelque 
strophe amoureuse ciselee par V Arioste, comme une 
piece rare d'orfevrerie. 

Voila done comment ces poetes de la Renaissance, 
plus cultives que spontanes et dont la memoire 
aidait Finspiration, utiliserent, dans leur poesie, la 
substance historique des chansons de geste et, en 
qrielque sorte, la substance psychologique des 
romans de la Table-Ronde. Roland clevint plus pas- 
sionne que Lancelot, mais passionne pour une per- 
fide, une ingrate. Ces preux, ces paladins, qui 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 155 

n'etaient autrefois 6pris que de leurs epees, furent 
dotes d'autant de flammes amoureuses qu'il s'en 
alluma jamais. 

N'etait-ce pas une gloire nouvelle pour la passion 
victorieuse que de pouvoir aj outer a ses trophees le 
coeur heroi'que de Roland ? 

Les veritables heros du moyen age apportaient 
a Famour des amcs serieuses et fideles; Lancelot 
n'eut pas tolere clans sa pensee l'ombre d'une in fi- 
delity envers Genicvre. Les paladins de Bojardo 
ou cle FArioste sont les esclaves de la volupte plus 
que de Famour. Roland liri-meme est susceptible 
cFoublier par moments cette Angelique qnile rendra 
fou fnrieux, et Roger trahit plus d'une fois sa pure 
et vaillante fiancee Bradamaute. Souvent les fees 
serviront a symboliser les griseries et les dangers 
de cette volupte. 

Ferrare surtout etait predestinee a cet art epique, 
comme Florence au style dantesque. II existe cles 
alliances secretes entre Taspect d'une ville et le 
chant de ses poetes. Bojardo et TArioste furent les 
commensaux des princes de Ferrare et jeterent sur 
cette ville Feclat de leur propre gloire ; le Gieco 
vecut a Ferrare; le Tasse, ne a Sorrente, sejourna 
dans la Ferrare des dues d'Este qui garde je ne 
sais quel prestige de sa mysterieuse douleur. Les 
reves de Bojardo, de 1'Arioste, du Tasse, sem- 
blent toujours flotter clans cette atmosphere. Jure- 
rions-nous qu'il n'existe plus un vestige de f eerie 
dans la ville cles palais sculptes et clos, des rues 
larges et silencieuses, oii le soleil semble faire couler 
un fleuve cl'or ? 

Au milieu des fetes et des crimes, ses princesses 
nous apparaissent, lointaines et magnifiques, pres^ 



156 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

que irreelles, pareilles a cles souveraines de feerie : 
Isabelle d'Este, dont la jeune beaute devait s'epa- 
nouir a Mantoue, Isabelle d'Este, la bonne fee 
de la Renaissance ; Beatrice d'Este, dont la grace 
enfantine dissimulait a peine une fievreuse ambition 
par laquelle elle fut peut-etre la mauvaise fee de 
son mari, ce Ludovic le More qui nous inquiete et 
nous apitoie ; l'enigmatique Lucrece Borgia, dont 
les cheveux conserves a l'Ambrosienne de Milan 
ctaient si soyeux et si blonds qu\me fee seule, 
semble-t-il, pourrait en avoir de pareils ; qui, 
riant et pleurant, avait passe par d'effroyables tra- 
gedies, et qui, nouvellement arrivee a Ferrare ou 
elle devait pieusement mourir, ne songeait, comme 
une ingenue echappee de sa pension, qu'a eclipser 
par ses toilettes celles des autres princesses... Plus 
tard, le Tasse vecut, dans cette meme Ferrare, 
aupres de Lucrece et d'Eleonore d'Este; amoureux 
de l'une ou de l'autre, cles deux peut-etre, il s'ins- 
pira, dit-on, de Lucrece pour peindre Armide. 

Cette noble et muette Ferrare, que la vulgaire vie 
contemporaine n'anime que vers le soir, est, en rea- 
lite, la patrie des fees litteraires de la Renaissance 
italienne, souveraines seduisantes et perfides des 
jardins enchantes. 

Telle etait sur les imaginations la hantise cle 
la feerie, que les contemporains berces cle cette 
litterature attribuaient a l'influence d'un anneau 
enchante la seduction que Diane de Poitiers exer- 
§ait sur le roi. Anneaux enchantes ou sourires en- 
chantes, n'y avait-il pas un prestige dans la beaute 
de la jeune Marie Stuart, dont le sourire faisait si 
aisement et si doucement eclore des rimes frangaises ? 
II y en eut dans l'escadron volant de Catherine de 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 157 

Medicis,le fameux escadron des filles d'honneur, qui 
etaient bien des fees radieuses et perfides, des Ar- 
mides et des Alcines, habiles a se jouer du coeur 
des hommes et a leur arracher, en riant, les secrets 
de vie ou de mort. 



Ill 

« ROLAND AMOUREUX )) DANS LES JARDINS FEERIQUES 

Plus encore peut-etre que ne le sera le Roland 
furieux, le Roland amoureux de Bojardo est une per- 
petuelle feerie. Des le debut du poeme, Angelique, 
prodigieusement belle, apparait a la Gour de Charle- 
magne, avec cleux compagnons qui veulent se meler 
a la joute des preux. Merveilleux est son anneau : 
lorsqu'on le possede, on a le double pouvoir de 
rompre les enchantements et de se rendre soi-meme 
invisible a volonte. Roland oublie pour cette etran- 
gere toutes les beautes de la cour carolingienne ; 
c'est d'elle seule quil s'eprend. Charlemagne lui- 
meme est trouble ; quant a Renaucl, seduit aussi 
par Angelique, il boira, par inadvertance, l'eau 
qui efface l'amour et fait hair l'objet aime. Au 
milieu d\m pre en fleurs, une fontaine sourit encadree 
d'albatre et d'or : Penchanteur Merlin en fut Touvrier 
pour guerir Tristan de sa perilleuse folie. Mais Tris- 
tan n'atteignit jamais cette fontaine, et il mourut 
sans cesser d'aimer Iseut, tandis que Renaud, 
involontairement, offre ses levres a la puissance des 
eaux enchantees. II ne songera plus qu'a fuir Ange- 
lique, alors que celle-ci, puisant a une autre fon- 



life LA VlE ET LA MORT DES FEES 

taine qui inspire 1' amour, aimera passionnement 
Renaud. Angelique connait la science des enchan- 
tements, mais elle n'est pas a proprement parler une 
fee. Et ce monde bizarre serait deja suffisamment 
complique sans Intervention des fees qui multiplient 
a plaisir les enchevetrements et les surprises. Cepen- 
dant, comme Morgan e a son ile Fortunee, comme 
Armide, plus tard, aura la sienne, Angelique possede 
son « Palazzo Zo'ioso », lieu de beautes et de delices. 
Le jardin, tout odorant de fleurs, est baigne par les 
molles vagues d'une mer etincelante, et, dans la 
loggia ouverte sur l'espace marin, trois dames dan- 
sent, comme trois nymphes de Botticelli, sur la 
musique d'une de leurs compagnes. Tout cela est 
delicieux comme ces fetes de la Renaissance que 
decrit un Politien. Renaud visite le beau palais, le 
ravissant jardin ; il assiste au bal de reve, mais lors- 
qu'une des belles se penche a sonoreille etluiconfie 
qu'il est chez Angelique, il s'enfuit a ce nom de- 
teste. 

Tout le Roland amour eux de Bojardo nous apparait 
comme une grande f eerie pleine de fees decevantes. 
D'ou viennent-elles ? A quelle fin s'occupent-elles sans 
cesse des guerriers ? Une des premieres rencontres 
feeriques est celle de Roland et de la fee Dragontine. 
Roland est muni d'un livre-talisman. Ce livre lui 
fat donne par un personnage auquel il avait rendu 
son fils, en passe d'etre emporte par un geant. Il y 
cherche des indications pour retrouver Angelique : 
quand il arrive a un pont, une belle jeune fille, qui 
n'est autre que la fee Dragontine, lui tend une coupe. 
A peine en a-t-il absorbe le contenu qu'il ne sait 
plus ouilest; il ne se rappelle memeplus Fexistence 
d'iVngelique ; il n'a plus qu'une tendance , une 



LES JARDINS FEERIOUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE lo9 

volonte : obeir totalement a cette inconnue qui Pa 
transforme en esclave. 

Le gesle de cette fee se repete plusieurs fois : 
n'est-ce pas celui de Circe ? 

Angelique, par son anneau, rendra la raison a 
Roland et detruira le jardin de la fee. Les prison- 
niers de Dragontine recouvreront Fesprit et la me- 
moire, 

Astolphe lui avait echappe, repoussant brutale- 
ment et renversant la coupe ten due dont le liquide 
avait embrase la riviere voisine. Mais Astolphe, 
pour son malheur, dut rencontrer Alcine, occupee a 
charmer cles poissons qu'elle attire par son chant, 
et, comme ce paladin lui plait, la fee Finvite a 
monter sur le dos d'une baleine, puis elle F attire, 
ainsi vehicule, vers son jardin merveilleux. 

Meduse, egalement, est une fee pourvue d'un 
jardin, et Foil triomphe d'elle en lui presentant le 
miroir qui reflete son image. 

Roland lui-meme, apres avoir echappe a Dragon- 
tine, est aux prises avec une autre fee : Falerine. 
Cette fois, il a, pour se guicler, un nouveau livre, 
talisman qu'il a regu d'une belle jeune lille. 

Ce livre lui enseigne comment il doit se com- 
porter dans les circonstances les plus troubles. 
D'abord il apercoit une dame vetue de blanc et con- 
ronnee d'or, armee d'une epee. A son approche, elle 
s'enfuit, mais il se lance a sa poursuite, la saisit 
par ses tresses, et, comme elle refuse de lui indi- 
quer la sortie du jardin, il F attache a un hetre. 
Alors il cousulte le livre qu'il porte sur son coeur, 
II y trouvera indique le moyen de vaincre les 
monstres qui le guettent a travel's ce jardin deli- 
cieux : un taureau, un &ne, une faunesse, un geant, 



160 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

un oiseau, line sirene. Leurs assauts meritent d'ef- 
frayer, mais rien n'est plus redoutable, dans ce 
mysterieux jardin, que la musique de la gent ailee, 
la voix meme de la sirene. Roland a cueilli des 
roses dans le beau parterre, et il a fait de ces roses 
des tampons pour se boucher les oreilles. C'est 
ainsi qu'il arrive au lac de la sirene, petit, profond 
et limpide, dont les eaux claires et cristallines ont 
englouti bien des vies. La sirene chante suavement, 
mais Roland, grace aux roses salutaires, ne peut 
l'ecouter ni meme Pentendre. Par les cheveux il la 
trainer a hors de son lac, et lui tranchera la tete, 
comme Persee a la Gorgone. En suivant les con- 
seils du livre, il surmontera tous les dangers et tous 
les obstacles. Qu ? est-ce que ce livre ?Un talisman ?Une 
doctrine philosophique ? C'est une idee ingenieuse 
que d'avoir donne la forme du livre aux vieux talis- 
mans des pays de f eerie, car, meme sur le terrain 
de la vie reelle, des hommes ont traverse impune- 
ment des jardins perilleux parce qu'ils avaient soin 
de porter fidelement dans leur coeur le tresor d'un 
sage petit volume. 

Roland arrive a la plante dont une seule feuille 
arrachee fait s'evanouir tout le jardin. II obeit au 
livre, et toute cette beaute decevante s'efface en une 
seconde. Seule demeure la fee Falerine, liee au tronc 
de Tarbre et pleurant sur la ruine de son domaine 
enchante. Elle confesse qu'elle a fait ce jardin pour 
se venger d'un chevalier et de sa dame, que morts 
pouvaient etre tenus tous ceux qui y arrivaient; 
qu'elle reconnait avoir merite de perir, mais que, si 
Roland la tue, aucun des prisonniers qu'elle retient 
ne sera maintenant deliA^re. 

Une nouvelle conquete s'impose a Roland : celle 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE 1TALIENNE l(ji 

d'une autre fee, Morgane. La grancle originalite de 
cette Morgane, c'est qiTelle est la fee des richesses. Sa 
grotte renferme un tresor. Elle est la reine de For et 
de l'argent. Elle possede un cerf blanc a cornes d'or 
qu'elle envoie par le monde, et eelui qui le conquiert 
devient riehe. Elle a ouvre un cor merveilleux dont 
les sons attirent a leur perte ceux qui se laissent se- 
duire, mais Roland dedaigne la fortune : « Cela ne 
me deplait point, dit-il, de me mettre en risque de 
mourir, parce que Phonneur du chevalier se nourrit 
de dangers et de fatigues, mais le gain de For et de 
l'argent ne m'aura jamais fait prendre Tepee. » II est 
un vrai paladin, et le contact de Tor n'a jamais terni 
la purete de Durandal. Pauvre, naif et magnifique 
Roland, si pres deja de Don Quichotte ! II y a, dans 
le poeme de Bojardo, une note heroi-comique. 

La Renaissance, d'ailleurs, ne croit plus trop a 
ce beau desinteressement des chevaliers; et le poete 
ne se contentepas de denaturer la figure de Roland, 
faisant, du fiance de la belle Aucle, le fol amoureux 
d'Angelique. II sourit lorsqu'il nous raconte cles 
traits heroi'ques, auxquels le moyen age eutimprime 
sa marque sublime. Avant Cervantes, Bojardo ne 
craint pas de nous montrer, corame preta etre dupe, 
celui qui pretend au role de liberateur. 

Roland trouve Morgane endormie aupres d'une 
fontaine et neglige de saisir le moment propice; il 
repugne a ce preux de s'emparer de Tennemi pendant 
le sommeil. Quand il revient, elle esttoujours aupres 
de la fontaine, mais eveillee ; elle chante et danse, 
vive et legere, dit le poete, comme la feuille dont se 
jouele vent. Elle s'enfuit; Roland arrive a la joindre 
et obtient d'elle la cle de la porte pour liberer les cap- 
tifs, a la condition qu'il lui laissera le jeune et beau 

il 



162 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

chevalier clont elle est eperdument eprise. Celui-ci 
se desole a la pensee de demeurer aupres de la 
blonde, belle et perfide fee. 

Encore une imprudence de Roland ! II devra re- 
venir un jour pour delivrer ce blond Ziliante que lui 
reclame un pere eplore. Le roi Manodante avait 
deux fils, Brandimarte et Ziliante. Tous les deux lui 
furent enleves et tous les deux lui seront conser- 
ves. Ziliante est toujours captif de Famoureuse 
Morgane, qui peigne tendrement les cheveux du 
bien-aime. Roland, a la recherche de Morgane et de 
Ziliante, apercoit un dragon mort aupres d ? un de 
ces ponts qui abondent dans les sites feeriques. A 
cote du dragon mort, une belle clamoiselle pleure et 
se lamente, puis elle emporte entre ses bras le fan- 
tastique animal et se precipite au fond du lac. Cette 
belle eploree n'est autre que Morgane. Ziliante, me- 
tamorphose par elle en dragon pour mieux defendre 
le pont feerique, a ete mortellement blesse, mais, 
apres avoir plonge sous le lac, elle lui rendra la vie et 
sa forme premiere. C'est alors que Roland, par l'auto- 
rite de Demogorgone, maitre et seig^neur des fees, 
exigera la delivrance de Ziliante. Morgane, desolee, 
cedera; et Ziliante sera accueilli dans la ville natale et 
la demeure paternelle avec des sons de harpe, de luth, 
et des pluies de lis et de roses. II y eut sans doute de 
telles fetes par des jours d'allegresse, a Florence et a 
Ferrare. Ainsi, selon Fimagination de Bojarclo, les 
fees seraient soumises a ce Demogorgone, de meme 
qu ; au moyen age elles nous furent montrees obeis- 
sant a des enchanteurs puissants. II aurait le pouvoir, 
afin de les chatier,de les enchainer dans les profon- 
deurs de la mer. Quant au lacou Morgane cherche un 
refuge, il nous rappelle lesvieilles epopees bretonnes. 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 163 

Bojardo reprend le vieux poeme de Narcisse dans 
Fepisode de Silvanella. II redit en vers delicieux, et 
comme en sourdine, Faventure chantee par Ovide, 
et la cruelle beaute de Narcisse qui faisait pleurer 
les nymphes amoureuses. Vers (J^licieux et tout 
impregnes du reve seculaire ! Ce-diant a la grace 
d'un paysage reflete dans une eaiivJimpide, ou cFun 
site au clair de lune, tandis qua;* chez Ovide, la 
fraiche et vive realite semble s'e£.anouir sous un 
rayon de soleil matinal. ,/ > 

II n'est plus question de la nyraphe Echo et de 
sa passion eperclue pour Narcisse ; Narcisse est 
mort, il git dans sa beaute de fleur fauchee, aupres 
de la fontaine ou la trompeuse image Fa decu. Mais 
la petite fee Silvanella, au nora parfunie de la sen- 
teur des forets, vient errer aupres de Narcisse qui 
clort son dernier sorameil. Comme toute la Renais- 
sance, elle est amoureuse, et dans Narcisse, elle 
aime Fantiquite morte. Ses baisers ne le ranimeront 
pas. Alors son art feerique dresse pour le jeune 
mort un tombeau. Elle se consume dans les larmes 
comme la neige fond au soleil. Mais elle ne vent 
pas etre seule a souffrir, et elle peuple les eaux de 
la fontaine de formes decevantes et charmeuses qui 
leurrent les passants d'un funeste et mortel amour. 

Sur la demande de Gallidore, dont le bien-aime a 
peri par Finfluence cle la fontaine, Roland place, a 
quelque distance, Fun de ses chevaliers en lni clon- 
nant mission de prevenir et d'ecarter les voyageurs. 
Desormais, grace au paladin redresseurde torts, les 
artifices de Silvanella ne feront plus cle victimes. 
Roland, par pitie, se prive d'un de ses compagnons, 
et celui-ci renonce a lagloire d'un beau fait cl'armes, 
pour se consacrei* a cette mission beaucoup moins 



164 LA VlE Et LA MORT DfiS FEES 

eclatante, mais egalement utile. Les actes ne pren- 
nent de valeur que selon le principe qui les inspire. 

Mais, apres Silvan ella, cruelle en son malheur, 
voici la mysterieuse Febosille. Faut-il voir une 
variante de Melusine en la personne de cette Fe- 
bosille aux cheveux blonds et aux yeux noirs ? Elle 
appartient a la race des fees-serpents qu'illustre la 
grandefee du Poitou; et peut-etre serait-elle 1'aieule 
de Cheretane, la fee-serpent de Gozzi. Gonstructrice 
comme Melusine, Febosille s'est bati un chateau, 
mais,, depuis qu'elle a du revetir la forme du ser- 
pent, elle habite une tombe. Le roi-chevalier Bran- 
dimarte, escortant ses deux belles compagnes de 
voyage Fiordelisa et Doristella, s'arrete pres de cette 
tombe oii il combat un geant etun dragon, puis il re- 
garde une loggia decoree de peintures prophetiques : 
la description de ces peintures nous rappelle assez le 
palais du Te a Mantoue, qui ne fut, cependant edifie 
que plus tard. Pour sortir sain et saui" de son entre- 
prise, il faut que Brandimarte ne craigne pas d'em- 
brasserTetre qui s'echappera dusepulcre apres qu'il 
en aura souleve le couvercle. II ne recule pas quand 
il apergoit le serpent ; il s'incline, s'acquitte de son 
redoutable baiser, et le monstre disparait, remplace 
par une belle jeune femme, vetue de blanc et cou- 
ronnee de cheveux blonds, la fee Febosille en per- 
sonne. Comme plus tard a la Cheretane de Gozzi, un 
baiser rendait a Febosille sa forme premiere. 

Celle-ci declare que, en sa qualite de fee, elle ne 
peut mourir avant le jour du jugement. Elle octroie 
a Brandimarte des armes, un coursier ; elle promet 
a Doristella de l'aider aretrouver ses parents. Bran- 
dimarte recoit un coup perfide du geant, et la fee, 
par des plantes, guerit immediatement son protege , 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 165 

L'heure cle la separation est venue. Febosille, qui 
n'est peut etre pas plus paienne que Melusine, 
recommande le chevalier a Dieu. 

Ces episodes feeriques reussissant a Bojardo, 
notre poete se garde bien de s'en tenir la. Mandri- 
cardo, roi de Tramontane, se baignera clans une de 
ces clelicieuses fontaines dont les poemes de la Re- 
naissance partagent l'attrait avec les palais et les 
chateaux dTtalie. La description vaut la peine 
d'en etre remarquee. Mais a peine l'imprudent 
s'est-il plonge dans ses eaux fraiches, qu'il en surgit 
une jolie fee aux cheveux blonds : celle-ei lui apprend 
qu'il est en son pouvoir ; elle le seduit, Parme et le 
guide. 

lis arrivent a un palais illumine qu'on apercoit 
dans la nuit a travers des jardins. Si Ton veut 
avoir sous les yeux le tableau vivant des elegances 
qui charmerent les fetes cle cette epoque, il faut lire 
ces chants de Bojardo. La magie du beau palais 
illumine, tel qu'il eblouit le voyageur, quand il y 
arrive par un soir cle fete, s'impose a nous, et nous 
n'aurons pas a la ehercher ailleurs. Sur une magni- 
fique terras se qui clomine la porte du chateau, un 
nain qui veille sonne de la trompe a l'arrivee des 
nouveau venus. Sans cloute il y avait de pareils 
nains a la cour de Borso cl'Este etd'Bercule I er , il y 
en avait aussi chez la belle amie de Bojardo, Isa- 
belle d'Este, marquise cle Mantoue. Si le visiteur est 
quelque ennemi, quelque brigand, les balcons se gar- 
nissent cle fleches et d'arbaletes ; s'il est quelque ami, 
quelque chevalier errant, cle belles jeunes filless'avan- 
cent pour le saluer et le servir. La table est dressee 
sous la loggia, comme pour un festin de Veronese : 
une dame se met a chanter, s'accompagnant cle la lyre, 



166 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

soit cles aventures cle gloire, soit cles poemes d'amour. 
Mais la trompe du nain retentit au dehors; et, 
comme le poete nous donne ici l'image exacte de la 
vie, il n'omet pas le petit frisson de terreur et de 
curiosite qui court parmi la gracieuse assemblee. 
Dans ces beaux chateaux de la Renaissance, vu les 
mceurs troublees de Pepoque, il y a toujours la pro- 
ximite du danger, la possibility (rune surprise ou 
d'un coup de main. Les belles musiciennes ne Pou- 
blient pas. La fee de la fontaine a elle-mcme averti 
Mandricardo que la chatelaine craint beaucoup un 
brigand de la contree qui, pour mieux orner le do- 
maine feerique et mieux contraster avec le nain 
guetteur cle la terrasse, est un geant. Cet horrible 
geant, hurlant et fremissant, apparait dans la salle 
du festin, mais Mandricardo, protege par la fee, tue 
ce monstrueux ennemi, et les clanses reprennent de 
plus belle, ce qui est encore assez bien dans les 
mceurs du temps. La cour cl'Amboise interrompit- 
elle ses jeux pour la sinistre garniture que le sup- 
plice des conjures suspendit a ses balcons ? Musique 
et danses finies, Fheure vient d'aller chercher du 
repos sur des lits blancs dans des chambres soi- 
gnees et parfumees de rameaux d'oranger, en at-' 
tend ant l'aurore que Bojardo va chanter en vers 
delicieux. Et, clans Feclat naissant du beau matin, 
Mandricardo retrouve la fee, sa protectrice et sa 
conductrice, qui lui montrera le bouclier d' Hector. 

Ce bouclier est au milieu d'une cour. Apres avoir 
tue un serpent, le chevalier apercoitune tombe faite 
cFun seule roche couverte d'ambre, cVivoire et cle 
corail. A Finterieur, un edifice cl'ivoire renferme les 
autres amies clu heros troyen. L'epee manque, 
mais Fepee cF Hector a passe entre les mains de 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 167 

Roland, elle s'appelle Durandal. Le guerrier Man- 
dricardo n'a pas le temps de s'attarder dans sa con- 
templation ; des corteges de dames viennent le cher- 
cher, le poussent liors de la tombe, le revetent d'un 
manteau magnifique et parfume, lui font gravir un 
escalier de marbre qui Famene au palais ou F attend 
la fee, son amie, gardienne des armes d' Hector. 
Danses et batailles, serait-ce Fideal d'une vie de la 
Renaissance ? Carun bal s'escruisse immediatement, 
au son des chants et des instruments delicieux. 
Cette fois, nous explique le poete, on danse a la 
lombarde, corarae on dansait sans doute, vers la 
raeme epoque, a la cour de Ludovic le More et de 
Beatrice d'Este, quand Leonard de Vinci devenait 
Forganisateur de leurs fetes, au chateau de Milan. 
Le preux Roland lui-meme, pendant que Fon medite 
de lui enlever Durandal, est la victime des fees et 
des enchantements. Etil danse, il danse aussi, sans 
discontinuer, oublieux des batailles. Ne fut-ce pas 
Faventure qui advint a Charles VIII, roi de France, 
quand il passa les Alpes a la tete de son armee et 
qu'il perclit du temps <c a bailer et a danser » avec la 
marquise cle Montferrat ? 

Captif des charmes feeriques, comment le preux 
Roland sera-t-il affranchi ? Des enchantements Font 
asservi, des talismans salutaires vont le delivrer. La 
belle Fiordelisa posstkle quatre couronnes de roses. 
Ceux qui en ceindront leur tete verront s'evanouir 
leur funeste illusion. 

Fiordelisa accompagne ses messagers, le preux 
Roger, Gradasso et Brandimarte, dans la foret 
legenclaire, pour liberer Roland et ses compa- 
gnons. Elle est tres habile a clejouer les maneges 
feeriques. Roger penetre d'abord dans le bosquet 



1()8 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

merveilleux. Un laurier lui barre le chemin. II le 
coupe de son epee, et ce laurier se transforme en 
une belle et seduisante jeune fille qui Fentraine a 
jurer qu'il ne Pabandonnera jamais. Elle l'attire 
dans la riviere, comme ces ondines dont parlent les 
legendes du Nord, mais il s'agit de la symbolique 
riviere du Rire. Un palais de cristal s'eleve sous 
ses ondes, et les chefs guerriers y dansent avec des 
naiades, comme, trois ans apres la publication de ce 
livre, danseront les chevaliers frangais, avec les 
riverains du beau fleuve italien, le Pd. 

Gradasso suit Roger ; devant lui c'est un irene qui 
se dresse pour Pempecher de passer; de son epee, 
il coupe ce frene qui prencl la foimie d ? un beau cour- 
sier superbement harnache. Gradasso Penfourche et 
le coursier le precipite dans la riviere fatale. II se 
met a danser comme ses compagnons, et Bojardo 
peint leur allegresse en vers pleins d'amoureuse 
volupte. Brandimarte est le dernier venu. C'est lui 
qui porte les quatre couronnes de roses donnees par 
Fiordelisa, inspiratrice de leur voyage et conseil- 
lere de leurs actes. II poursuit sa route, brisant 
ca et la des branches avec son epee, et sans se 
soucier des etres bizarres qui se levent sur son pas- 
sage. II arrive enfin a Feau magique, et, oublieux 
de tout, il vas'y precipiter... Maisil est, lui, l'epoux 
aime de Fiordelisa. Et de loin, la beaute et la 
sagesse de sa dame le protegent encore . II saura poser 
a temps la couronne de roses sur sa tete, puis il 
coiffera ses compagnons des fleurs salutaires, et ils 
abandonneront la danse des naiades, ils sortiront du 
fleuve, ils seront libres. 

L'allegorie de ces jardins delicieux et mortels, de 
oes fontaines attirantes et funestes, est lacile a coni- 



LES JARDINS FEERIOUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 169 

prendre, elle n'a pas tant varie depuis que le vieil 
Homere chanta les Lotophages. 

Les poetes ont voulu magnifier les rudes vertus 
des heros, en regard des douces lachetes... Fiorde- 
lisa celebrela vertu de Tepee. 

« N'ayez crainte, 
A travers tout peril, en quelque lieu qu'on aille, 
L'epee et la vertu savent se frayer une voie. » 

Nous sommes a 1'age des beaux condollieri, et ces 
vers pourraient se graver sur la tombe de ce Guida- 
rello Guidarelli, si admirable au musee de Ravenne, 
oil, selon l'usage de la Renaissance, le jeune guerrier 
est represents dormant fier et paisible, les mains 
croisees sur son epee. 

Mais de tels vers ne sont que des eclairs : 
Bojardo est trop l'enfant de cette molle Italie cle la 
Renaissance, — oh ! a quel point il Test ! — pour que 
tout ce qu'il a de conviction ne passe pas dans les 
tableaux de fetes somptueuses et de voluptueuses 
amours. 

Autour de ces combats, cle ces intrigues, de ces 
amours, Fair suave d' Italie se meut dans le beau 
souffle de lyrisme, et ces palais italiens, que nous 
voyons quatre siecles apres s'incliner vers la mort 
avec une grace nouvelle, nous sourient ici dans toute 
lafeerique splendeur de leur jeunesse. Nul mieuxque 
le poete n'a goute renchantement des roses aurores 
et des bleues matinees italiennes, et le voile d'or 
qui vibre et palpite sur la mer, et la douceur des 
palais de marbre au milieu des jardins de roses, et 
le charme d'un concert qui soupire clans une loggia 
aux fines colonnettes, et la grace des bals agiles, 
insaisissables et fuyants comme Teau qui passe. 



170 LA VIE ET LA MORT DES FEES 



IV 



DE BOJARDO A L ARIOSTE 



Bojardo mourut en 1/j94, laissant inachevee cette 
oeuvre dont Isabelle d'Este lui demandait a grands 
cris la suite. Nicolo degli Agostini voulut la continuer : 
nous retrouverons cliez lui Falerine, Alcine et d' autre s 
fees, Dogliena, Zoofila. II tente de faire revivre les 
jardins merveilleux ou funestes, mais il ne nous en 
donne que des imitations. 

Pourtant ces personnages ont vecu : ce n'est pas 
pour rien que Bojardo a cree une Angelique, une 
Alcine, une Marphise, un Roland, un Astolphe, un 
Renaud. lis ont vecu d'abord dans Feclatante frai- 
cheur de cette jeune poesie chevaleresque, puis ils 
se sont elances hors de la danse legere des strophes, 
pareille aux rondes des fees et aux ebats des 
nymphes,.pour continuer a vivre clans le reve des 
contemporains. Agostini ne fut pas le seul a les 
evoquer. Dans la ville de Ferrare vivait Francesco 
Bello, que Ton croit originaire de Florence, et qui 
reprit aussi la tradition cles aventures chevale- 
resques. II chanta Membriano, neveu du roi de 
Bithynie, qui fit prisonniers plusieurs paladins, fut 
vaincu par Renaud, et sauve par une magicienne, 
Carandine, qu'il epousa ensuite. Cette Garandine 
possedait une ile, corame toutes les fees dignes cle 
poesie. L'oeuvre de ce Francesco Bello, dit le Cieco, 
eut ses admirateurs, mais les fees y sont privees deleur 
atmosphere feerique; elles ne semblent pas, a pro- 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 171 

prement parler, des fees. On clirait que le printeraps 
italien repandit une sorte cFivresse parmi tous ces 
poemes epiques, car les chants de Membriano debu- 
tent souvent par un hymne au print emps, et de tels 
liymnes on de telles descriptions souriaient deja chez 
Bojardo, et fleuriront clans YAmadis cle Bernardo 
Tasso. Mais le jour ou les heros de Bojardo prolon- 
Sferent leur vie de reve sous le front de Ludovic 
Arioste, ils rencontrerent sous ce front Finiluence clu 
genie; ils trouverent un enchanteur qui les clomina, 
les transforma, les disciplina. Avec un nouveau 
souffle et un rythme nouveau, ils recommencerent 
une vie nouvelle. Arioste precise la f eerie de Bo- 
jardo, il la sculpte en vers parfaits et delicieux : 
les fees, peintes a fresque chez Bojardo, nous appa- 
raissent modelees en relief chez son glorieux succes- 
seur. 

De riches notes humaines, demeurees muettes a 
travers la delicieuse fanfare de Y Orlando amoroso, 
s'eveillent clans le concert cle Y Orlando f arioso. 

Et la langue italienne va resplendir chez TArioste 
d'un prestige et d'une beaute, que ses preclecesseurs 
directs ne soupconnerent point. 



V 



LE ROLAND FURIEUX 

Ferrare fut pour TArioste une ville d'election. 

II vecut a la cour et pres des grands, correspon- 
clant avec les princes, les cardinaux, les humanistes, 
les princesses erudites. Nul ne fut plus epris que lui 



172 LA VIE ET LA MORT DES FEES , 

du beau parler toscan, et peut-etre Faima-t-il chez 
une fille de Florence, ear son plus profond amour 
par ait avoir eu pour objet une Florentine, Alessan- 
dra Benucci, qn'il passe pour avoir epousee secre- 
tement ; mais, d'apres Carducci, les lettres conser- 
ves d'Alessandra sont assez loin de la pure forme 
toseane. 

De vieux auteurs attribuent a l'Arioste un certain 
Rinaldoardito. 

Son imagination se serait complu, dans cette 
ceuvre, a clessiner la figure d'une fee ennemie de 
1' Amour ; mais il la faisait tuer par un certain Fer- 
rau. Elle mourait, cette fee re belle ; et c'est une 
amoureuse, Alcine, qui nous apparait comme la prin- 
cipale fee du Roland fur ieux, comme une des princi- 
pals heroines de l'Arioste, reduite a souhaiter la 
mort sans pouvoir mourir. 

L'Arioste, en 1516, devint, pour les siecles, le poete 
du Roland furieux. Comment resumer, en une froide 
prose,, cette furie de couleurs, de mouvement, de 
combats, d'amour, de strophes, de rimes, ou le pauvre 
Roland, toujours brave, toujours dupe, toujours 
aveugle en amour, toujours affame de coups d'epee, 
passe, crie, gesticule, risque cent fois sa vie, et 
reprend a travers le monde ses courses perilleuses et 
desordonnees ? Un autre paladin, Renaud, lui dispute 
la belle, mais, indilFerente a ces soupirants illustres, 
Angelique aime le jeune Medor, dont la jeunesse et 
la beaute remplacent la gloire des deux autres. Quand 
Roland decouvre Tidylle d'Angelique et de Medor, 
sa fureur jalouse est telle qu'il en perd la raison. II 
faudra qu'Astolphe la retrouvepour lui dans la lune, 
cette pauvre raison de Roland qui ne nous a jamais 
paru trop stable, et que Ton nous represente egaree 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE ifS 

au milieu d'allegories ne manquant ni de melancolie , ni 
de malice, ni de fantaisie, mais ces allegories ne cons- 
tituent pas une f eerie, bien qu'Arioste nous y fasse 
apparaitre les Parques, venerables aieules des fees. 

La douleur de Roland est decrite avec des accents 
de passion et de beaute, qui rehaussent l'etourdis- 
sant poeme, et cependant l'Arioste ne veut pas que 
Roland absorbe tout notre interet; il en exige une 
part pour Roger et Bradamante, qui donneront 
naissance a la future famille d'Este, et qui, meri- 
tant pour elle certaines predilections du destin, 
deviendront le centre principal des influences fee- 
riques. 

Que dire de rensemble ? G'est un cortege, une 
chevauchee emportee dans un tourbillon de fanfares. 
Hommes et femmes se precipitent. Toutes les epees 
sont fantastiques, tous les bijoux sont merveilleux. 
Nulle part, ailleurs, on ne vit pareils ecrins feeri- 
ques. N'essayez pas un anneau, ne touchez pas un 
bracelet, avant de savoir quelles en sont les proprietes 
mysterieuses. Ne froissez pas un arbuste : il soupirera 
et se plaindra, et c'est Tame d'un preux qui pleurera 
dans ses rameaux. Surtout ne franchissez pas le 
seuil dun palais inconnu : sait-on les pieges qui 
vous y guettent? Evitez meme de caresser un petit 
chien, il sera peut-etre la fee Manto, tour a tour ser- 
pent ou chien, quand elle irest pas une belle jeune 
femme, et si, pour donner la richesse a Fun de ses 
favoris, elle prend cette forme de petit chien, com- 
ment affirmer que vous auriez Theur de lui plaire ? 

Ah ! quel monde etrange est celui-la ! Les choses 
ont une tendance a ne jamais y etre ce qu'elles pa- 
raissent. Mais vous n'avez le temps ni de vous eton- 
ner, ni de protester. Les princesses de f eerie succe- 



174 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

dent aux paladins, les monstres suivent les enchan- 
teurs, les guerriers se regardent et se defient. Ici, 
resonne l'orchestre d\m bal ; ailleurs, la melee d'une 
bataille. Un merae rythme emporte cette foule cha- 
toyante qui s'affranchira parfois de la raison, du bon 
sens, de la logique, de la morale, de toutes les dis- 
ciplines, sauf de celle qu'impose la cadence harrno- 
nieuse des rimes. Que d'episodes s'enchevetrent sur 
une trame legere ! Episodes brulants, pittoresques, 
elegants ou risques ! 

Chacun pourrait clonner le sujet d'une comedie, 
d'une nouvelle ou d'un drame, et, si rapides qu'ils 
soient,ils permettent au poete de Jeter, ca et la, des 
vers brillants ou langoureux, sans profoncleur exces- 
sive, des vers exquis et parfumes comme les jar- 
dins d'ltalie. Petits poemes qui pourraient se suf fire, 
encadrements parfois delicieux, et tels que la Renais- 
sance se plait a en dessiner autour d'une tapisserie, a 
en sculpter autour d'une porte ou d'une fontaine... 
C'est le lamentable abandon d'Olimpia trahie par 
son epoux Bireno,et, apres la mortdu perfide,epou- 
sant le roi d'Irlande, amoureux de sa beaute. C'est 
Fogre, petit-fils du Gyclope de VOdyssee et ancetre 
de l'ogre du Petit Poucet, qui, de meme que son 
descendant, a une femme apitoyee sur ses victimes. 
(Test la tragique aventure de Ginevra, dont Shakes- 
peare se souviendra dans Beaucoup de bruit pour 
rien. 

L'Arioste semble un eternel pecheur dans l'ocean 
du passe ; il y plonge des filets qu'il en ramene 
lourds de tresors de toute provenance, mais voila 
qu'il se fait precurseur et qu'il esquisse un « sce- 
nario » digne de l'incomparable poete anglais. Et 
c'est une scene toute faite pour les dramaturges pro- 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 175 

chains que celle de Dalinda, revetue des parures de 
la princesse qu'elle trahit, descendant de la galerie 
par l'escalier exterieur du palais, en robe blanche, 
fleurie d'or, amoureuse et dupe, inconsciemment per- 
fide. . . C'est un charmant tableau et c'est un joli conte, 
digne d'amuser les beaux seigneurs entre deux 
joutes, les belles dames entourees de leurs nains, de 
leurs oiseaux, de leurs chiens... Gar il ne s'agit 
que de passer le temps. 

Le fil des aventures attributes par le poete a 
Roger dessine les plus fantasques arabesques et 
brode des rneandres les plus capricieux Fetincelant 
tissu du poeme. 

Deux combats se livrent autour cle ce heros : ils 
interessent tous deux sa destinee et sa conscience : 
Melissa lutte contre Atlante, Atlante le magicien, qui, 
croyant avoir la dans Favenir que son eleve Roger 
mourra chretien et trahi, s'evertue a entraver son ma- 
nage et sa conversion ; et puis, a cote de cette lutte, un 
autre duel s'engage entre Alcine et Logistilla, les deux 
soeurs fees, qui representent la sagesse et J a volupte. 

Bradamante, la belle et chaste fiancee guerriere, 
est, en ce qui concern e Roger, rinstrument da des- 
tin. Melissa travaille done a reunir les fiances, 
Atlante a les separer. 

Quand la belle guerriere Bradamante, victime 
d'une trahison, roale au fond de l'abime avec le che- 
val qu'elle monte, elle se trouve dans une sorte cle 
crypte od elle apercoit un tombeau. Ce lieu parait 
etre robjet d'une veneration particuliere. Des co- 
lonnes d'albatre Fenrichissent, et une lampe Tillu- 
mine. L' architecture en est belle. Une femme aux 
cheveux clenoues se montre, qui salue la jeune fille 
par son nom. C'est Melissa qui, meme alors que 



1?6 LA VlE ET LA MORt DES £ee3 

FArioste Fappelle une magicienne, est bien reelle- 
ment une fee clouee cles attributs feeriques, y com- 
pris le don des metamorphoses, et nous transporte 
dans le monde des vieilles feeries medievales, en 
nous apprenant que le tombeau est celui de Fenchan- 
teur Merlin. L'esprit de Merlin demeure et plane 
sur cette tombe, car les bienheureux refusent de 
l'accueillir dans leur sejour. Cette grotte, explique 
Melissa, fut edifice par Merlin lui-meme. Une voix 
sort de sa tombe, predisant les choses futures. 

Les souvenirs classiques et chevaleresques se eom- 
binent entre eux dans le personnage de Melissa. 
Elle veille sur le tombeau de Merlin, elle evoque la 
vieille aventure qui mit Fenchanteur au pouvoir de 
la Dame du Lac ; elle fait apparaltre aux yeux de 
Bradamante les heros de la maison d'Este qui, 
d'apres la legencle, seront ses descendants. Et Bra- 
damante ecoute Melissa celebrant la gloire de sa 
posterite, mais elle ne T^coute pas plus attentivement, 
peut-etre, que la marquise de Mantoue, dans les 
delicieuses retraites de sa grotte ou de son Para- 
diso, n'ecoutera l'Arioste lui-meme vantant Tillustre 
lignee de ses ancetres, les princes et les dames de 
la maison d'Este. 

Cette Melissa, le plus souvent, est rauxiliaire de 
la raison, de la vertu, de Famour legitime et ficlele. 
Ailleurs, elle se montre plus malicieuse et plus per- 
fide que nous ne Favions d'abord suppose : elle joue 
aupres d'un seigneur un personnage singulier, en 
voulant lui donner des soupcons sur la fidelite de 
sa femme, et Fengager a rompre la foi conjugale. 
Elle lui off re une coupe enchantee, ou ne peuvent 
boire que les maris dont Fepouse est irreprochable. 
La premiere epreuve ayaiit affirme la vertu de la 



LES JARDINS FEERIOUES DE LA RENAISSANCE 1TALIENNE 177 

belle, Melissa imagine un stratageme qui en triomphe, 
et brouille ainsi cet honnete menage. Pourquoi cette 
coupe ? Pourquoi ce nouvel aspect cle Melissa ? 
M. Pio Rajna nous l'apprend : c'est parce que 
Melissa n'est autre que Morgane, la sombre fee cles 
romans d'aventure, la fee de la Table Ronde. Bien 
que le nom de Morgane soitdonne par l'Arioste a une 
soeur d'Alcine, Morgane revit en Melissa et garde 
encore la tombe de celui qui fut son maitre : l'enclian- 
teur Merlin. Le trait de la coupe, que l'Arioste prete 
a Melissa, appartient egalement a Morgane. 

Si Shakespeare eut cree cette Morgane-Melissa, 
il Tent douee d'un regard ardent, inoubliable comme 
une enigme. Etrange vision que celle de cette 
femme echevelee aux yeux hagards, qui semble tout 
oublier du present pour n'ecouter que la voix de 
Tavenir et du passe — ces deux eternites de Phomme, 
dirait Pascal, — entre lesquelles le present n'est 
que Pimperceptible point. Les evenements ne defi- 
lent devant elle que comme la preparation des temps 
futurs. Apres ses douloureuses amours, apres ses 
apparitions au borcl des fontaines, apres ses dons 
aux naissances des preux, apres ses retraites dans 
Tile d'Avalon ou clans la foret de Broceliande, cette 
triste et passionnee Morgane serait la, gardienne 
mysterieuse d'une tombe, demandant au passe le 
secret de cet avenir. 

Cette conception est d'un poete, et, surtout, d'un 
poete de la Renaissance. Le veritable enchanteur de 
cette epoque, c'est le passe paien auquel on demande 
toutes les lecons de la vie, c'est Tesprit dela Grece 
qui plane sur les sarcophages de marbre, et qui 
parle en usant de la voix de Platon ou de Sophocle, 
sortie, harmonieuse et vivante, cles mines et des 

12 



178 LA. VIE ET LA MORT DES FEES 

tombeaux. Non epure, cet esprit ne saiirait etre 
accueilli dans la region des verites bienheureuses. 
II y atrop d'ombres parmi ses clartes, trop de sco- 
ries melangees a son or. Mais les hommes peuvent 
en extraire Tor et en discerner les clartes. Alors ils 
recoivent de hauts enseignements, ils ecoutent de 
belles maximes. D'ailleurs personne, ici, ne nous 
demande de nous arreter pour reflechir. L'Arioste 
deroule une serie de tableaux et d'aventures ouvres 
et brodes sur un tissu de soie, d'or, de pierreries ; 
c'est presque un bibelot — un bibelot de prix — a 
cote du grand art austere et pur qui decouvre a 
notre ame des retraites profondes ou elle s'enve- 
loppe de paix eternelle. 

Melissa donne a Bradamante le moyen de derober 
Tanneau de Brunei, Tancien anneau d'Angelique, 
devant aider la belle amazone a delivrer son fiance 
de la prison qui le retient. Cette prison, vous le 
devinez, est une invention d'Atlante. 

Atlante ne peut etre qu'un magicien, puisqu'iln'y 
a plus de chevaliers-fees ? plus meme d'hommes-lees, 
mais les occasions ne nous manquent pas de constater 
que magiciens, magiciennes et fees sont tres proches 
parents les uns des autres, et voisinent dans le 
royaume de feerie. Son formidable chateau d'acier 
reluit au soleil et se clresse sur un pic inaccessible. Ou 
Arioste a-t-il reve ce chateau d'acier ? Quelque donjon 
haut perche lui en fournit sans doute le moclele, et 
Timagination artistisque*, qui tend a prendre les objets 
reels pour la base de ses reves, n'eut qu'a outrer fort 
legerement la realite pour ebaucherle casteld' Atlante. 
Nul sentier n'y mene. Le magicien j rentre, monte 
sur Fhippogriffe. 

L'Arioste decrit magnifiquement Tapparition d'At- 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 179 

lante. Get hippogriffe est un grand cheval aile aux 
couleurs varices, et son cavalier revet une armure so- 
lide et lumineuse. Bradamante Fapercoit de l'auberge 
ou elle est descendue. Tout le monde est aux fenetres 
et aux portes. Les commentaires vont Ieur train. 
« G'est un enchanteur qui passe souvent par cette 
contree ! Souvent il emporte de belles dames, et les 
chevaliers qui vont a son chateau n'en retournent 
point ! » Atlante, sur son cheval aile, meprise ces 
commentaires. Mais Bradamante songe qu'au chateau 
d' Atlante Roger est captif, et elle medite de le 
delivrer. Elle y reussit, apres avoir subi sans sour- 
ciller les attaques du cheval aile, les projections 
eblouissantes du bouclier magique. On dirait ici que 
le poete prevoit les inventions de notre temps. Bra- 
damante lie le magicien avec la chaine qu'il lui des- 
tinait; vaincu, desole, pleurant, il avoue que sa trop 
grande affection pour Roger son ami et son eleve 
lui a inspire de dresser sur le roc son chateau inac- 
cessible, et d'y retenir le fiance de Bradamante ; 
il a attire clans ce castel magique une nombreuse 
compagnie, afin de le desennuyer. Atlante, sur 
l'ordre de la belle guerriere, rend libres ses pri- 
sonniers, mais, delivre, Timpetueux Roger ne sait 
resister au desir cle Fespace ; il quitte son propre 
cheval Frontin et s'elance sur la monture ailee, sur 
Thippogriffe, separe encore une fois de Bradamante. 
Roger, chevauchant Thippogriffe, court de mer- 
veilleuses aventures ; et cet hippogriffe d'Atlante, 
comme toujours anime de Fesprit de son maitre, 
emporte son hardi cavalier loin de la lidele et noble 
liancee. Roger, surFhippogriffe, arrive dans unjardin 
baigne d'une fontaine et ombrage de myrtes, de 
lauriers, d^oliviers, de cedres. Son coursier tente de 



180 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

ronger un de ces myrtes, quancl de Farbuste sort 
une voix humaine en laquelle Roger reconnait celle 
du paladin Astolphe, un des preux de Charlemagne. 
Le jardin appartient a la fee Alcine, veritable fee de 
la volupte, qui lutte toujours contre sa soeur Logis- 
tilla, protectrice de la raison et de la vertu. Fidele a 
son art des tableaux heureux et des contes varies, le 
poete saitnous redire dans son propre langage Fhis- 
toire de F antique magicienne. Le myrte est renou- 
vele de lEnfer dantesque ou certains damnes, trans- 
formes en arbustes, parlent, souffrent et saignent. 
L'aventure d'Astolphe est renouvelee de VOdyssee, 
c'est l'aventure des compagnons d'Ulysse metamor- 
phoses en pourceaux par la cruelle et seduisante 
magicienne Circe. Alcine est Circe, je vousFavaisbien 
dit. Une fois qu'elle etait occupee a attirer des pois- 
sons par son chant, elle apercut Astolphe qui lui plut, 
et decida de lui octroyer ses dangereuses faveurs. 
Astolphe se laissa enchanter par l'enchanteresse. 
Mais, alors qu'il s'eprenait deplus en plus, Alcine se 
lassait de cet amour ; de peur que ses anciens amants 
ne se permissent de la diffamer par le monde, elle 
avait coutume de les changer en arbres et en plantes, 
pour son jardin. Le pauvre Astolphe ne put echapper 
a la destinee commune. Arioste amollit ainsi Flomei*e 
et Dante, mais, sans doute, les belles dames ne s'en 
plaignaient pas; l'aventure des compagnons d'Ulysse 
etait bien grossiere, et le chant de Tenfer dantesque 
etait bien tragique: on aimait mieux rever un beau 
jardin d'oliviers et de myrtes, plein de soupirs de 
detresse et d'amour. 

Roger n'est pas encore premuni contre les seduc- 
tions d'Alcine ; ne croyez pas qu'il y echappera. La 
fee a de puissantes ^ aar *ivces. II a beau connaitre 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 181 

le sort (TAstolphe et etre aime de Bradamante, il 
tomberadans les premiers filets qui lui seront tendus. 
Le geant Eriphylle, qui defendait 1' entree du palais 
d'Alcine, est abattupar la main de Roger. Mais enfin 
la fee elle-meme apparait, non pas en ennemie, mais 
enhdtesse empressee, blonde aux yenx noirs, comme 
Isabelle cFEste; belle et souriante, au milieu d'une 
cour composee de mille jcimes beautes quelle efface 
toutes. Des son premier sourire, Roger est conquis. 
II n'y a plus d amour : qiFimportent le courage et la 
iidelite de Bradamante contre un sourire d'Alcine ? II 
n'y a plus d'amitie : Roger se persuade qu'Astolphe a 
merite son chatiment. La fee est amourense. Elle 
prodigue toutes les delices de son sejour feerique 
pour captiver Roger. Et il est vraiment delicieux, 
ce sejour feerique. Si nous voulons connaitre la vie 
d'une cour de la Renaissance, il faut lire FArioste. 
Les cithares, les harpes, les lyres resonnent, comme 
devaient resonner au palais de Mantoue, sur des 
eglogues de Virgile ou cles sonnets de Petrarqne, le 
clavicorde d'i voire, le luth d' argent, Forgue d'albatre 
qu'Isabelle avait commande a Atalante eta Laurent 
de Pavie. Pres des fontaines, al'ombre des collines, 
on lit les « dires antiques des amoureux », et puis 
on chasse les lievres craintifs a travers les fraiches 
vallees. Roger oublie sa vie de paladin. Hercule 
aupres d'Omphale, Ulysse aupres de Calypso, Enee 
aupres de Didon, avaient ainsi abdique leur force, 
abandonne leurs victoires; c'est toujours la meme 
scene qui se repete. Et certains traits nous rappel- 
lent qu'Alcine, plutot qiFune princesse de la Renais- 
sance, serait une de ces grandes courtisanes qui, 
pour le luxe et Ferudition, rivalisaient avec les prin- 
cesses, une Tullia d'Aragon, par exemple. Roger 



182 LA vie et la mort des fees 

est transforms. Alcine a cache ses armes. II revet 
les etoffes qu'elle a tissees et brodees pour lui. Le 
portrait que TArioste nous peint de Roger pourrait 
etre signe d'un peintre du temps : « 11 jouissait de 
la matinee fraiche et sereine, au bord d'une belle 
riviere qui descendait d'une colline, vers un lac 
limpide et riant. Tout son vetement etait mol et deli- 
eieux pour la paresse et la volupte, ear, de ses 
mains, Alcine le lui avait tisse de soie et d'or, enun 
travail subtil. Un splendide collier de riches pierre- 
ries lui descendait du cou jusqu'a la poitrine; et a 
chacun de ses bras toujours virils tournait un cercle 
brillant. On lui avait perce Tune et F autre oreille d'un 
leger fil d'or en forme d'annelet, et deux perles y 
etaient suspendues, telles que n'en eurent jamais les 
Arabes, ni les Indiens. Ses cheveux etaient impre- 
gnes des parfums les plus suaves. Toute son atti- 
tude etait amoureuse.., ». Qui dirait que plus d'un 
chevalier de Charles VIII, Louis XII et Francois I er , 
attarde en Italie, ne se laissa pas ainsi amollir en su- 
bissant le prestige ensorcelant des villes trop douces ! 
Bradamante, desolee de Tabsence de Roger, va 
consulter le tombeau de Merlin, et, grace a Melissa, 
le desenchantement s'opere. Alcine apparait a Ro- 
ger, non plus avec les prestiges et la seduction de son 
art feerique, mais telle qu'elle est en realite, laide, 
vieille, difforme, hideuse. II n'a plus qu ? une idee, 
celle de fuir la fee decevante. La transformation 
d' Alcine est empruntee au Purgatoire de Dante. 
Comment cette blonde fee aux yeux noirs est-elle de- 
venue si rapidement une horrible vieille ? L'Arioste 
veut-il nous donner simplement a entendre que les 
artifices de la parure, en s'evanouissant, donneraient 
de semblables surprises ? Ou veut-il nous signifier 



LES JARDtNS FEERiQUES DE LA RENAISSANCE ITALlENNE 183 

que, si les amesse faisaient visibles, nous assisterions 
a de pareilles metamorphoses ? Malheureusement, les 
ames ne sont pas visibles,et les Alcines eontinueront 
a se confondre ici-bas avec les Bradamantes et les 
Logistillas. 

Roger choisit im cheval sur lequel il s'elance et 
se dirige vers la demeure de la bonne fee. Quand 
Alcine s'apercoit de son depart, il est deja loin. Elle 
dechire ses vetemeuts, s'arrache les cheveux, donne 
des ordres pour qu'on le poursuive. Mais il a son 
bouclier enchante. Toute la valleo resonne du bruit 
des cloches, des trompetteset des tambours. Alcine, 
preoccupee d'arreter Roger dans sa fuite, laisse son 
chateau sans defense, et Melissa en profite pour 
rendre leur forme primitive aux anciens amants que 
la mechante fee avait changes en arbres, en fon- 
taines, en rochers, en animaux. Ceux-ci se precipi- 
tent sur les traces de Roger, vers la demeure de 
Logistilla. Melissa decouvre les amies qu'avait ca- 
chees Alcine, la lance d'or qui appartient a Astolphe, 
et elle monte avec Astolphe sur un meme coursier 
pour aller chez Logistilla. II faut gravir un rocher 
sterile sous Taveuglante lumiere et la brulante cha- 
leur d'un soleil ardent. Aupres du rocher, il y avait 
la reverberation de la mer. Pendant ce temps, Ro- 
ger, a demi mort de fatigue, de faim, et de soil, 
chevauche le long du rivage. A Pombre d'une tour 
antique au bord de la mer, il apercoit trois dames 
de la cour d' Alcine, occupees a prendre une colla- 
tion. Leur barque a voiles les attend. Elles sont 
etendues sur des tapis d'Alexandrie ou Ton a dispose 
des vins et des gateaux varies, Elles offrent a Roger 
de se reposer et de se restaurer, mais il sait qu' Al- 
cine approche, et il ne veut pas perdrc une seconde, 



184 La vie et la mort des fees 

La fee Faccable en vain de menaces et d'injures. 
Enfin il trouve la barque et le nocher de Logistilla. 
Ce vieillard le felicite d'echapper a Fempire d'Alcine 
et de r avoir demasquee avant le moment fatal de la 
metamorphose. « Logistilla, dit-il, t'enseignera des 
soucis plus nobles que les bains, la musique, les 
danses, les parfums et les mets... » Elle lui ensei- 
gnera le souci des haute s pensees et de labeaute eter- 
nelle. Quatre messageres de Logistilla s'avancent. 
Les voyageurs arrivent au port ou se tenait une 
flotte. Cette flotte bouleverse Farmee d'Alcine et re- 
conquiert le royaume qu'elle avait autrefois enleve a 
Logistilla ; 1'armee d'Alcine est detruite. La malheu- 
reuse fee se sauve, pleurant plus son amour que sa 
puissance, et se lamentant de ne pouvoir mourir 
comme Didon et Cleopatre... 

Mais le fugitif estaccueilli sur le rocher lumineux 
de Logistilla. Les parois en sont etincelantes comme 
le diamant. Ghacun peut s'y mirer et s'y voir avec 
ses vices et ses vertus jusqu'au fond de Tame. Evi- 
demment, le spectacle devait etre fort interessant, 
et plus nouveau que celui des pays inconnus. De 
beaux et spacieux jardins fleuris de roses et de vio- 
lettes, rafraichis par d'eternels ombrages, s'ouvrent 
aux visiteurs et les recompensent de la duremontee. 
Et Melissa intercede pour que la belle et grave 
Logistilla ramene les egares dans leur patrie. 

Tout cela est elegant et froid. La fee Logistilla 
semble n'etre qu'une belle abstraction platonicienne. 
Nous avons beau faire : dans la lutte d'Alcine et de 
Logistilla, nous ne verrons pas un drame de con- 
science. G'est un jeu d'esprit, ce n'est pas une chose 
d'ame. Rappelez-vous Dante egare dans la foret 
sombre et sauvage, au milieu du chemin de la vie ; 



LES JABDINS FEERIOUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 185 

rappelez-vous sa rencontre avec Beatrice au sortir 
clu Purgatoire, et ces mots passionnes : « Regarde- 
moi, c'est bien moi qui snis Beatrice. » Ou plutot, 
non, si vous voulez lire TArioste, n'evoquez pas le 
Ghristianisme vivantde Dante, aupres clu Paganisme 
litteraire de la Renaissance, qui se mele assez irre- 
verencieusement de quelques notions chretiennes... 
Est-il besoin meme de dire que vous chercheriez en 
vain, au front de Logistilla, l'aureole de poesie qui 
nous emeut au front de Mathilde et de l'incompa- 
rable Beatrice ? 

S 1 il echappe aux filets d'Alcine, s'il est affranchi 
par Logistilla, Roger n'a pas encore desarme le 
magicien Atlante. Comme les fees, les magiciens 
se montrent tenaces. Celui-ci ne renonce pas a 
tramer de nouveaux enchantements. Son chateau 
d'acier est detruit par la victoire de Bradamante, 
mais, s'il lui faut un autre palais, il le fera surgir. 
Ce sera un beau palais de marbres varies, construit 
sans doute sur le modele de ceux qui enrichissent 
Ferrare, et, pour y attirer les hommes, Atlante n'a 
pas besoin d'aller chercher tres loin ses pieges; il 
use de ceux qu'il trouve dans leur propre cceur, que 
ce soit un cheval favori, une arme de prix, un ami 
de predilection, une fiancee absente, une lointaine 
bien-aimee. Tels sont les jeux etranges du destin 
qu'Arioste s'amuse a faire miroiter clevant nous. 

Chez Alcine, c'est l'mconstance de Roger, qui 
mettait en peril le sort de son amour pour Brada- 
mante ; et voici que chez Atlante c'est, tout au con- 
traire, sa fidelite meme pour Bradamante qui risque 
de lui faire perdre cette fiancee. II voit Timage de 
Bradamante aux prises avec un geant ; il se precipite 
au secours, prenant Pimage de Bradamante pour Bra- 



186 LA VIE ET LA MORT DES EEES 

damante elle-meme ; et cette course heroiquement 
amoureuse le met a la merci du magicien. De meme 
Roland va chez Atlante, parce qu'une apparition 
lui montre sa chere Angelique enlevee par un cava- 
lier, et que, pour la delivrer, il se lance a sa pour- 
suite, jusque dans le palais fatal. II ne s'agit que 
de mirages. Tous les enchantements d 7 Atlante 
sont destines a s'aneantir. Le Paladin Astolphe 
sera le liberateur des prisonniers ; il commence 
par etre victime du magicien : comme il est des- 
cendu de cheval, et se penche vers une fontaine, 
afm d'apaiser sa soif, il apergoit un paysan qui vole 
son cheval. (Test assez pour qu'il oublie sa soif et la 
malencontreuse fontaine. II se precipite surles traces 
du paysan, mais celui-ci franchit le seuil du palais 
pour disparaitre, et le lecteur devine en cet evene- 
ment une autre ruse d' Atlante. La grande habilete 
du magicien, c'est de tirer du penchant meme de 
chaque homme le piege qu'il veut lui tendre, et per- 
sonne ne resiste a ce jeu. Le pauvre Astolphe 
explore vainement les salles du palais enchante. Fort 
heureusement, il porte sur lui un livre qui lui fut 
donne par une fee, et il y trouve decrits le palais fan- 
tastique, les inventions du magicien, et le moyen d'en 
triompher. Au seuil du palais, sous une pierre, git, 
cache, Tesprit de ces enchantements; si la pierre est 
soulevee, les enchantements seront aneantis, le beau 
palais s'evanouira. D'abord, le magicien n'est pas en 
peine de se defendre, et son procede ne varie guere, 
mais il le retourne avec une habilete pleine de res- 
sources, et qui fournit a la verve du poete un nou- 
veau sujet de s'exercer. Roger, Roland cherchaient 
toujours leur belle et son ravisseur, et, naturelle- 
ment, ils ne les rencontraient pas, lorsque, par un 



LES JARDlNS FEERlQUIiS DE LA RENAISSANCE tTALlElNNE 18? 

joli coup de ieerie, chacun s 'imagine reconnaitre en 
Astolphe Fennemi deteste qu'il poursuit. Tous les 
prisonniers qui f urent aussi victimes d'une precedente 
illusion partagent maintenant cette illusion nouvelle : 
Astolphe apparait a tous comme Fennemi personnel. 
Le pauvre paladin va succomber sous Fassaut qu'ils 
lui livrent, car, si leurs imaginations divergent, leurs 
mouvements s'accordent parfaitement a faire de lui le 
but de leurs coups. Que d'humanite vraie se retrouve, 
en somrae, clans un palais de feerie ! Astolphe a 
recours a son cor merveilleux, si terrifiant qivil met 
ses adversaires en fuite. 

Alors il detruit Fenchantement, et Roger recon- 
nait, parmi les captifs, la vraie Bradamante qui doit 
le conduire au bapteme et au mariage, et dont toute 
la magie d'Atlante s'efforcait de T eloigner. 

« Roger, chante le poete avec Fincomparable 
musique des vers italiens, regarde Bradamante, et 
elle regarde Roger comme une grande merveille... 
Roger embrasse sa belle dame qui, plus que la rose, 
en devient vermeille. Ensuite, sur ses levres, il 
cueille les premices de l'amour heureux. 

« lis renouvellent mille fois leurs embrassements, 
et les heureux amants s^etreignent et se rejouissent 
tant que c'est a peine si leurs coeurs sont capables 
de contenir leur joie. Gela les afflige beaucoup de 
penser que, tandis qu'ils etaient dans le palais cTer- 
reur, ils ne s'etaient pas reconnus,. et qu'ils avaient 
perdu tant de jours heureux ! » 

Que veut dire le poete ! Y a-t-il, par le monde, 
de ces palais d'erreur, ou ceux qui s'aiment et ont 
ete fiances Fun a F autre par la destinee, ne se recon- 
naitraient pas ? Roger et Bradamante, tout pres 
Fun de Fautre, s'egarent a travers les detours du 



188 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

palais enchante, comme des amoureux de Marivaux 
a travers les detours de leurpropre coeur. Ge palais 
d'Atlante ou l'homme erre a lapoursuite de son reve 
exista-t-il jamais ailleurs que dans le cceur humain ? 

Decu, vaincu, le vieux magicien mourra. Roger, 
accompagne des deux belles guerrieres Bradamante 
et Marphise, arrive un jour pres d'une tombe de 
marbre. Le poete nous dit qu'il aime Bradamante 
d'un amour de (larame, et qu'il eprouve a Tegard de 
Marphise un sentiment quitient de la bienveillance. 
Mais Bradamante ne comprend pas ce sentiment, et 
elle est jalouse de Marphise.- L'endroit ou s'arre- 
taient nos heros ressemblait a un bosquet. Des vers 
etaient inscrits sur le tombeau de marbre, mais ils 
ne songeaient point a les lire, pareils en cela a tant 
de voyageurs qui ne dechifFrent queleur ame, en che- 
minant par des contrees diverses. Lafureur de Bra- 
damante provoquait Marphise au combat, lorsqu'une 
grande voix sortit de la tombe de marbre. C'etait la 
voix d'Atlante. Vivant, il avait trompe les ho names 
par ses enchantements auteurs d'illusions ; mort, il 
les apaisait par la verite. Apres avoir separe Roger 
de Bradamante, il les reconeiliait. II leur apprenait 
que Marphise etait, en realite, la soeur de Roger. 

Cela contribue a faire du vieil Atlante une des 
figures les plus etranges et les plus originales du 
royaume de feerie. Tout a satendresse aveugle, nous 
le voyons d'abord en lutte contre la destinee supe- 
rieure de son eleve Roger ; apres sa mort, comme 
pour reparer Fceuvre mauvaise de sa vie, il aide a 
sceller cette destinee. 

Ainsi, dans l'epopee d'Arioste, se dessine le per- 
sonnage d'Atlante, depuis le jour ou, cuirasse de 
lumiere, il chevauchait magnifiquement l'hippogriffe 



LES JARDINS FEERIOUES DE LA. RENAISSANCE ITAEIENNE 189 

jusqu'a celui ou, du sepulcre cle marbre, sa voix 
montait dans le silence, car la mort n'avait pas eteint 
sa sollicitude pour Roger. Mais elle Pavait transposed 
du palais de 1'erreur dans le domaine de la verite. 
Roger et Bradamante ne sont pas encore a la 
fin de leurs epreuves. C'est sous les auspices de 
Melissa que doit se conclure leur mariage longue- 
ment traverse. La fee leur offre, pour celebrer leurs 
noces, un dais brode, rappelant Forigine troyenne 
attribute a la famille d'Este. Melissa se montre 
fidele a sa mission qui semble toujours etre de 
relier Tavenir au passe, mission de tout point con- 
forme a celle d'une grande ouvriere de la destinee. 



VI 



DE L ARIOSTE AU TASSE 



Quand la voix cle TArioste se fut eteinte, les per- 
sonnages cle la legende carolingienne, ceux clont 
Bojarclo corame lui-meme s'etait empare, conti- 
nuerent a regner sur les imaginations. Jamais on ne 
se lassait d'entendre parler de Roland, cle Roger, 
de Renaud, d'Angelicjue, de magiciens, cle geants 
et cle fees. Et Ton aurait toujours voulu du nouveau 
sur ces personnages. En vain Nicolo degli Agostini 
avait-il tente cle rend re la vosrae aux aventures 
bretonnes : Lancelot et Genievre ne detronerent pas 
Roland et Angelique. II surgissait une nouvelle 
transformation de Roland amoureux, il apparaissait 
un Renaud furieux. Chaque heros cle l'epopee avait 



190 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

son tour, et les poetes lui pretaient de nouvelles 
passions ou de nouvelles conquetes. Roland, Roger, 
Angelique, pouvaient se glorifier de leurs chantres 
attitres. Mais les noms de Dolce, d'Ercole Oldovino, 
de Gianmaria Avanzi ne rivalisent pas avec celui de 
FArioste. Si Ton evoque les amours d' Angelique, 
ce seront quelques strophes du Roland Furieax qui 
chanteront dans les memoires, plutot que les poemes 
de Vincenzo Brusantini ou de Marco BandarinL 

Gonime c'etait un jeu de faire s'enamourer les heros, 
les fees profitaient de cette tendance. Parfois une fee 
Argentine, parfois une magicienne du nom de Draga, 
cleployaient toutes sortes de prestiges. Alcine reparait 
encore dans ces poemes tardifs, pour que Roger 
tombe de nouveau dans ses lacets, d'ou une autre fee, 
Urgande, le delivre, et la carriere d'Alcine se pro- 
longe, semble-t-il, indefiniment : il sera longtemps 
question de combats qui la mettront aux prises avec 
Logistilla. II y aura des enchantements et de la 
feerie dans VAmadis des Gaules, dont Bernardo 
Tasso emprunterale sujet al'Espagne, et dans Flori- 
dante, du meme Bernardo Tasso. C'est une suivante 
d'Urgande, porteuse d'une epee, d'un anneau, d'une 
boule de cire qui ont la mine de talismans. G'est la 
magicienne Argea envoyant Floridante conquerir 
un oiseau qui dit le present et Favenir, et une epee 
vermeille qui detruitles enchantements. C'est Finter- 
vention des fees Lucine, Morgane, Montane. 

La poesie chevaleresque aux mains d'imitateurs 
sans genie perdra tout ce qu'elle avait de souffle ; il 
n'en restera plus que de seches et fastidieuses paro- 
dies quipreteront au burlesque, tandis que de bonnes 
ames reveront peut-etre de la pure beaute des heros 
primitifs, sans parvenir a leur rendre la vie, et 



LES JARDINS FEERIOUES DE LX RENAISSANCE ITALIENNE 191 

Graziano n'aura que peu de succes lorsqu'il compo- 
sera pour elles, apres tous les Rolands amoureux, 
furieux et furibonds, apres la caricature de FAretin, 
unelegende de Roland sanctifie, Orlando santo. 



VII 



LA CONVERSION D UNE FEE : ARMIDE ST LE TASSE 

Un supreme rayon de poesie se pose encore sur 
Ferrare, illuminantle front dolent du Tasse. Fils du 
poete auquel on doit V A mad is italien, et d'une mere, 
belle, recueillie, melancolique, l'enfant de Bernardo 
Tasso et de Porzia de Rossi etait ne sur le rivage 
etincelant de Sorrente, rivage destine aux suaves 
harmonies, puisqu'il devait inspirer a Lamartine des 
vers qui sont une caresse pour notreame. Les sites 
les plus radieux ne peuvent qu'ench&sser la tris- 
tesse de la destinee humaine. Porzia, dans la gloire 
de sa nouvelle maternite, penchee sur son Torquato 
et sur la sceur ainee de celui-ci, la petite Cornelia, 
deplorait F absence de son mari qui voyageait pour 
le compte du prince de Salerne. Elle veilla sur les 
premieres etudes de son fils, puis la vie s'assombrit 
encore ; Torquato, separe de sa mere, suivit son 
pere exile. Ge que hit la douleur de l'enfant, nous 
pouvons le concevoir, si nous songeons que, plus 
tard, au milieu de ses epreuves, il commencait a la 
prison de Sainte-Anne un poeme demeure inacheve, 
tout plein des nostalgiques chagrins de son jeune 
age, de Fepoque ou il fut prive des caresses mater- 
nelles. Qui sait si cette premiere blessure imprimee 



192 LA ViE ET LA MORT DES FEES 

a son coeur d'enfant n'epancha point pour jamais le 
sue de la souffrance et cle la poesie ? Sans doute, le 
genie du Tasse nous revele ce qu'il y eut de meil- 
leur dans V esprit de Porzia. Cette mere si belle, si 
douce et si triste, mourut. Le Tasse n'oublia ni cette 
separation. ni cette mort. Nos douleurs ne s'eflacent 
pas, elles sombrent, et, quancl une tempete remue 
les flots de notre ame, elles reparaissent, apresdes 
annees, telles qu'aux premiers jours, debout et 
armees. 

L'enfance et la jeunesse du poete se passerent a 
Bergame, a Pesafo, a Padoue, a Bologne. II ecrivit 
des dialogues amoureux, un poeme de Benaud, avant 
d'etre le chantre d'Aminte et de Jerusalem; il fut 
attache au cardinal Louis d'Este, puis a son frere 
Alphonse, due de Ferrare. Tragique et mysterieuse 
est cette vie du Tasse : il aima, chanta et souffrit. 
D ? enigmatiques figures de femmes passent dans sa 
destinee. Une Lucrezia Bendidio, une Laure Peperara 
evoquent en lui d'amoureux poemes. Lucrezia et 
Eleonore d'Este, soeurs d' Alphonse, jouent dans cette 
existence un role sur lequel on discute encore. En 
son immortelle Armicle, on nous dit qu'il faut recon- 
naitre, magnifiee et transfiguree par la poesie, Lu- 
crezia d'Este, duchesse d'Urbin. 

Voici done la jeune sceur etTheritiere des Falerine 
et des Alcine. A proprement parler, elle n'est pas 
une fata, une fee, comme ses deux ainees ; elle est 
une mag a, comme la Melissa de TArioste. Mais nous 
savons qu'il y a beaucoup de la Fata dans la Maga, 
beaucoup de ces sortes de magiciennes dans ces 
sortes de fees. 

Et ce qui nous oblige a nous arreter devant elle, 
e'est qu'elle est en possession de tout Fheritage 



LES JARD1NS FEER10UES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 198 

1'eerique. Armide a la science des Viviane et des 
Morgane ; elle connait Tart des enchantements, elle 
a recu le don des metamorphoses, elle regne sur un 
Avalon, une ile fortunee, et jouifc d'un jar din plus 
exquis que ceux dont nous respirions les parfums 
mortels dans les poemes de Bojardo et del'Arioste. 
Merveilleusement belle, elle est la niece d'un enchan- 
teur qui Ta instruite, comme Merlin, jadis, instruisit 
Viviane et Morgane. Elle sera decevantc comme la 
premiere et passion nee comme la seconde. Elle a 
les cruautes de Circe, les fureurs de Medee ; et, des 
i'arouches druidesses qui servirent de mocleles aux 
primitives fees celtiques, la haine clu Christianisme. 
Elle usera des procedes de Falerine et d'Alcine. De 
plus, il y a chez elle de ces cris que Ton admire 
chezune Phedre, une Hermione ; et le Tasse nousdit 
joliment qu'elle unit tons les arts de la I'emme a 
tous ceux de la magicienne. 

Sous un aspect eplore, elle se presente au camp 
des Chretiens ; elle reclame justice et protection. Sa 
vue suffit a enflammer d'un beau zele pour la pre- 
tendue innocence persecutee nombre de jeunes et 
vaillants chevaliers. Ceux qu'elle entraine demeure- 
ront ses victimes, sacrifies a sa haine, jusqu'au jour 
ou le Ciel les deiivrera. 

Alors elle jure ressentiment et vengeance. Par un 
stratageme, elle repancl le bruit que Renaud a 
succombe, et elle attire le jeune et beau vainqueur 
dans une barque gracieuse, par la promesse d'un 
jardin merveilleux. II aborde clans un site desert. 
Armide apparait, emergeant de 1'onde et chantant a 
la facon des sirenes. Par ses chants, elle le plonge 
dans une sorte de sommeil magique. Les vers du 
Tasse nous en disent assez sur ce chant, il est 

13 



194 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

dangereux, il est perfide, earnest lui qui provoque 
au fond du jeune cceur, comme pour s'attirer une 
reponse, toutes les voix endormeuses de la raison 
et de la conscience. 

« O jeune homme, tandis qu'avril et mai tissent 
un manteau de soies vertes et fleuries, qu'un faux 
rayon de gloire et de vertu n'enveloppe pas ce 
tendre esprit : seul celui qui suit son propre attrait 
est sage, et a Fheure voulue, il cueille le fruit des 
aunees... Fous, pourquoi refuser le don precieux, 
quand votre jeunesse est si breve ? Desnoms, idoles 
sans realite, voila ce que le moncle appelle exploits 
et valeur. La gloire qui vous aflfola par la douceur 
d'un sorij superbes mortels, est un echo, un songe, 
Fombre meme d'un songe qui, au moindre souffle, 
s' efface et s'evanouit. » 

Renaud cede a Fassoupissement qui le gagne. 
Armide, triomphante, s'approche : il est en son 
pouvoir. Elle le regarde. II est jeune, il est beau. 
Va-t-elle Fenchainer, le tuer, comme le reclament 
sa haine et sa vengeance? Non, et c'est bien plus 
humain, elle va tout simplement l'aimer. Armide 
est faible comme les autres fees qui seraient faibles 
parmi les femmes... 

Elle va F aimer au point de ne pas reflechir que la 
victoire qui consiste a rendre Renaud amoureux 
d'elle, est beaucoup plus complete que celle qui 
consisterait a le faire perir. Les victoires de F amour 
sont plus profondes que celles de la haine. Armide 
se periehe sur le sommeil de Renaud ; elle Fenchaine, 
mais de fleurs ; elle se penche, dit le suave poete, 
comme Narcisse au bord de lafontaine. Elle recueille, 
avec le fin tissu de son voile, les gouttes de sueur 
eparses sur le front de Fimprudent dormeur ; elle 



LES JABMNS EEERIOUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 195 

Pevente ; Renaud est le cap Lit* d'Armide, mais Armide 
est la conquete de Renaud. La belle magicienne 
transporte le chevalier clans File lointaine et deli- 
cieuse de la Fortune, ou elle cache son amour et sa 
honte d'avoir ainsi trahi la haine au profit de 
F amour. 

Qui ne connait ces strophes melodieuses ? car 
tout le poeme du Tasse est une ardente melodie. 
M. Enrico Nencioni jious fait remarquer qu'avec le 
Tasse, la musique envahit la poesie italienne, quele 
seizieme siecle italien, que la Renaissance italienne 
finissenfc sur le Tasse et Palestrina. Mais quelque 
chose recommence a Fheure ou quelque autre chose 
accomplit sa destinee. La musique devait etre par 
excellence l'art cles temps modernes, la musique 
des mots corame celle des notes. Puis le Tasse 
excelle a nous montrer des ames passionnees ou la 
haine n'a qu'un pas a fairc, pour se changer en 
amour. Et cela raerae nous rappelle Part des trans- 
positions musicales. 

II est toujours plein de musique et de melodic, le 
legendaire jardin d'Armide, avec ses ombrages, ses 
parfums, ses fontaines, et ses oiseaux qui se jouent 
en modulations exquises sur le vieux theme paien 
de Carpe Diem. 

« Regarde, dit le chant, regarde ; la rose modeste 
et virginale se depouille de sa robe verte ; a demi 
visible, a demi cachee, d'autantplus belle que moins 
elle se decouvre... Puis voici qu'elle languit et 
ne semble plus celle qui etait desiree de mille jeunes 
filles et de mille amants... Ainsi declinent, au 
declin du jour cle la vie mortelle, les fleurs et la 
verdure; jamais avril ne revenant sur ses pas, elle 
^ refleurira ni ne reverdira. Cueillons la rose au 



196 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

brillant matin de ce jour qui perdra bientot sa 
serenite ; cueillons la rose d'amour, lorsque nous 
pourrons etre aimes en reponse a notre amour. » 

Si lointaia que le Tasse veuillela faire apparaitre, 
c'est toujours un jarclin d'ltalie que Faspect de cette 
ile evoque devant notre reve, et le beau palais rond 
d'Armide pourrait etre du a quelque fantaisie d v un 
arehitecte ferrarais, emule ou successeur de ce 
Biagio Rossetti auquel on doit le Palais des Dia- 
na ants. 

Renaud est amour eux de la magicienne Armide, 
comme Roger le fat de la fee Alcine. Mais quaud 
Armide s'eloigne, les deux envoyes des croises se 
montrent, qui viennent, aunomdu devoir belliqueux, 
reckoner Renaud dans sa voluptueuse retraite. La 
vue des amies suffit a Feveiller de son funeste reve, 
a le rendre a lui-meme, et il part. De loin, Armide 
lui adresse des reproches entremeles de sanglots et 
d'adieux. Elle ne se soucie plus d'etre fee ou magi- 
cienne, elle ne veut etre que femme, femme aimee, 
et il ne lui convient d'employer que les armes 
d'une simple femme. A qnoi bon vain ere par la ma- 
gie, si sa beaute est impuissante ? Voila le moment 
precis ou elle oublie tout son heritage feerique, ou 
elle n'est plus que la soeur ainee des Eriphile et 
des Hermione, la grande passionnee, Fardente 
amoureuse que le Tasse peignit magnifiquement, a 
cote de la chaste, hautaine et delicieuse figure de 
Glorinde. II use de cette langue ou semble avoir 
passe le je ne sais quoi de plaintif et de suave, 
dont s'impregne la voix de la guerriere mourante, 
aimee de Tancrecle, et qui s'insinue au coeur : « Un 
non so che di flebile e soave ch'al cor gli serpe. » 
Jusque dans le dechainement cle sa douleur furieuse 



LES JARDINS FEERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE 197 

et brulante, Armide conserve quelque chose de cette 
plaintive suavite qui semble echappee de Fame 
meme du Tasse. 

Les adieux de Renaud et d'Armide iroiit pas 
manque d'inspirer Gli'ick. lis sont glorieusement 
beaux, d'une beaute de souflrance et de desolation, 
([ue surpasse encore peut-etre dans sa douceur le 
fameux « Amico, hai vinio » tombe des Jevres de 
Clorind e expirante . 

« Va-t'en, s'ecrie Armide, dolenie piu che nulla, 
passe la mer, combats, travaille, lutte contre notre 
foi. Que dis-je ? Ah ! non plus mienne ! Fid el e, je ne 
le suis qu'a toi seul, ma cruelle idole... Qu'il me 
soit seulement permis de te snivre ! » Elle veut se 
venger, elle veut sluimilier, elle veut etre ennemie, 
elle veut etre esclave. « Armide, d it tristement Re- 
naud en suivant les deux messagers de ses compa- 
gnons d'armes, tu as erre, c'est vrai, outrepassant 
les mesures, soit dans 1 ; amour, soit dans la haine. » 
Abandonnee, la magicienne se souviendra de son 
immense pouvoir, et elle appellera Foi^age pour la 
destruction du jardin delicieux et du palais feerique 
dont Renaud s'est enfui. 

Telle fut la fin du jardin d' Armide, le dernier de 
ces jardin s perilleux et passionnes qui fleurirent les 
epopees de la Renaissance. La terre et le reve de 
l'ltalie leur furent propices. L/ile fortunee d'Armide 
fait songer a cette autre ile, revee par Petrarque 
dans son Triomphe de V amour : « Ou la mer Egee 
soupire et se plaiut, git une petite ile molle et deli- 
cate, plus qu'aucune autre eclairee par le soleil et 
baignee par la mer... » 

La soil' de vengeance, d'abord, l'emporte chez 
Armide. line fureur nouvelle 1'anime contre ces 



198 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

cliretiens qu'elle a toujours hai's et qu'elle vent ex- 
terminer. Elle rejoint les armees musul manes et 
s'allie aux forces d'Egypte. Mais, si vive que soit 
sa haine, son amour la depasse encore. Pour con- 
stater la puissance de cet amour, il suffit qu'elle re- 
trouve Renaucl: apres Favoir reconnu, apres F avoir 
interpelle, elle s'evanouit et tombe, ilit le Tasse, 
comme une fleur a demi brisee sur sa tige. Revenue 
a elle, elle rep and de nouveau son ame en disconrs 
passionnes, et Ren and Fapaise, lui parlant de son 
amour, et sonhaitant de lui voir partager sa foi. 
Elle soupire, vaincue : « Je suis ta servante ; dispose 
d'elle selon ta volonte, et qu'un signe de toi soit 
ma loi ». C'est ainsi qu'Armide, la magicienne Ar- 
mide, voueejusque la aux noires experiences de la 
magie, pour le service des puissances de tenebres 
renonce a son art maudit et consent a se faire chre- 
tienne. 

Cette scene ne pent etre consideree comme le pen- 
dant de celle ou Clorinde demande a Tancrede de 
lui conf6rer le bapteme; ] 'element chretien qui donne 
une beaute si profonde et si poignante a P epopee du 
Tasse n'y a pas lameme vie, lameme intensite : Glo- 
rinde garde sa beaute unique, et Armide demeure 
la sceur douloureuse des amantes : « Ariane,ma sceur, 
de quel amour blessee !... » 

Tout le reve de ITtalie respire dans cette Jeru- 
salem delivre'e, reve ideal ou passionne, car Fodeur 
des terrasses de myrtes et (Forangers semble avoir 
passe dans cette poesie, avec les echos d'ardentes 
et langoureuses serenades : Tancrede chante son 
ame brisee par F amour de Glorinde, Armide pleure 
son coeur menrtri par le regret de Renaud : c'est la 
plain te ou le sanglot de F Italic amoureuse. Mais 



LES JAR DINS FEERIOUES BE LA RENAISSANCE ITALIENNE 199 

Plieure s'avance, les serenades meurent au pied des 
terrasses de myrtes efc d'orangers, il ne reste plus 
que des choses eternelles : la solitude, le silence 
rythme par le battement de la vague sur urie greve, 
le pur sourire des innombrables etoiles sur la cime 
du mont des Oliviers, le tintement d'une cloche loin- 
taine au campanile de quelque monastere, le pre- 
mier rousfeoiement de Faurore nu bord d'un eiel on 
les arbros nocturnes commencent a s'effacer. 

Qaindi nolturne, e quincli mattuiine 
Bellezze incorruttibili e divine 



Geux qui out lutte, souffert, aime, pleure, s'apai- 
sent, guerissent, expient et se consolent. C'est 
Fheure ou Clorinde demande le bapteme, de sorte 
qu'elJe pourra dire a Tancrede : « Ne te chagrinepas 
do m'avoir 6te la vie mortelle puisque, en me 
Fenlevant, tu m'as fait don de la vie eternelle. » 
Cost Theure ou Renand ay ant quitte le sejour d'Ar- 
mide partira pour Fcntreprise expiatoire, d'ou il 
reviendra assez fort pour conquerir a son tour 1'ame 
de la maoficicnne. 

Le Tasse mourn t en 1595, quinze ans apres la 
publication de la Jerusalem delivree : il mourut en 
un jour de printemps, assez loin de Ferrare, 
dans le delicieux convent de Saint-Onuplire qui 
garde une Madone du Vinci, et dont la terrasse 
domine la solennelle beaute du paysage romain. 
Cadre exquis pour la pacification d'une ame de 
poete ! Sait-on ce que fut sa vie persecutee et tortu- 
ree de scrupules ? Sait-on ce qu'il y eut de vrai dans 
ses legendaires amours ? 11 nous suffit de reconnaitre 
en Ini le ehantre de Clorinde et d'Armide, et de le 



200 LA. VIE ET LA MORT DES FEES 

deviner aspirant .a un perpetuel sursum cor da, pour 
1' aimer, et, en quelque sorte, le comprendre. A.r- 
mide nous a ramenes a son poete, et nous n 1 avons 
pas eu le courage de lui resister. Elle se retire, elle 
s'efface avec ses soeurs glorieuses, Herminie et 
Glorinde, avec le clueur des chevaliers quYHcs ai- 
merent et troublerent, et le Tassereste seul, pale et 
mourant, devant rinoubliable paysage de Saint- 
Onuphre, mais la paix du ciel piuntanier se repand 
sur son ame, sur son coeur, ce cceur auquel nous 
sommes tentes d'attribuer le beau vers qu'il met sur 
les lcvres d'Annide : 

« Tendre aux coups est mon coeur, amour le sait 
bien, qui, jamais, n'y envoya vainement une de ses 
ileches (!)...» 



(1) Nous avons tire grand profit, pour ce cliapilre, du livre 
capital qu'a recemment publie M. Francesco Fofiano sous le 
litre : 11 poema cavalleresco (Milan, Vallardi). 



CHAPITRE X 



LA FEERIE POLEMISTE : SPENSER 
ET LA REINE DES FEES 



La feerie de Spenser, que virenfc eclore les annees 
1589 et 1596, fit vibrer une cortle nouvelle dans ce 
monde imaginaire. G'est une feerie de rancune et de 
flatterie, de calomnie et d'adulation. Nous ne lisons 
pas le poeme de la Reine des fees sans une sorte 
de malaise, que nous reconnaissons pour F avoir 
eprouve devant quelque oeuvre de polemique. 

Pourtant, il y a polemique et polemique. Celle de 
Dante s'eleve aux regions de la poesie, et quand 
meme nous la sonpQonnerions d'etre injuste ou par- 
tiale, nous devrions reconnaifcre de la grandeur dans 
ses invectives. Celle de Spenser nous rebute, d'au- 
tant plus qu'a l'insulte elle mele la flagornerie, et 
que le poete ne s'attache a deshonorer que des vic- 
times. Son ame a deux poles : Je culte des puis- 
sants, la haine des opprimes. Cette double passion 
n'a rien d'epique. 

Le noble Torquato Tasso savait envelopper de 



202 LA VJE ET LA MORT DES FEES 

beaute les camps enncmis, et nos vieilles Chan- 
sons de geste possedaient un assez riche foncls 
d'heroisme pour en doter Chretiens et Sarrasins. 
Homere, en decrivant la rencontre d'Achille et de 
Priam, entrevit des sommets d'eternelle emotion 
que, de pres ou de loin, Spenser ne devinera 
jamais. 

Pourquoi medite-t-on si rarement sur les fibres do 
beaute qui demcurent an coeur des va incus ? Pour- 
quoi ne s'avise-t-on pas qu'ils sont peut-etre sus- 
ceptibles de decouvrir plus de secrets pro fond s dans 
le baiser qu'ils donnent a la poussiere, que n'en 
apercevront les victorieux portes sur les epaules de 
flatteurs enivres ? Eschyle, qui respecte les Perses 
en glorifiant Athenes, a eree le personnage d\me 
Gassandre. Ge irest point sous rinfluence d'Apollon, 
mais parce qu'elle a soufferfc intensement, que la 
princesse troyenne voit ce que ne voit pas le triom- 
phateur : les horizons tragiques de la gloire. 

An siecle de Spenser, Shakespeare' n'a pas craint 
de deplaire a la fi lie d'Anne Boleyn en donnant les 
traits du sublime a Catherine d'Aragon. II nous 
montre les esprits de la paix surnaturelle venant 
visiter la douleur et peupler la solitude du delaisse- 
ment. 

Spenser, lui, a poursuivi de ses injures la pauvre 
Marie Stuart. Supreme outrage inflige par la poesie 
a la petite reine dont le sourire faisait jaclis eclore 
les rimes frangaises, a la belle et radieuse protec- 
trice de Ronsard ! Le fils de Marie, si lent a s'emou- 
voir, s'emut pourtant cette fois... II se plaignit. 
Rappelons, a Fhonneur des poetes, que, du vivant 
de Marie, Ronsard avait eleve la voix en faveur de 
la captive : 



SPENSER ET LA REINE DES FEES 20H 

Peuples, vous forlignez aux armes, nonchalents 

De vos aiieux Renauds, Lancelots et Rolands, 

Qui prenaient d'un grand cceur pour les dames querelle... 

Et revenons a Spenser qui ne fut pas Homere, 
ni Eschyle, ni Dante, ni lc Tasse, ni Shakespeare, 
mais qui fut un poete, un grand poete, avec des 
notes delicieuses, tout on etant lo moins clievale- 
resqne des pootes. 



Spenser, pour suivre une mode intellectuelle, 
adopte cependant ]e genre de lapoesie dite « ehevale- 
resque ». 11 n'ignore aucun des cliefs-d'oeuvre dus a 
co genre. 11 a lu tons les recits des jardins feeriques, et, 
si les spectacles familiers a ses yeux, refletes dans son 
livre, evoquent parfois une delicieuse fratclieur de 
jardin anglais, d'autres passages y font revivre les 
jardins d'ltalie, comme la description de cette porte 
enguirlandee devigneaux feuillages d'or et de pour* 
pre, aux grappes lourdes ettransparentes, auxfestons 
(rune grace riche et souple, par on ronpenotre chez 
la molle et dangei'ouso Aci'asia. 11 executera des 
variations sur le mome theme, mais, cette fois, dans 
le mode mineur, en nous depeignant le triste jardin 
de Proserpine, ombrage de cypres, fleuri de pavots, 
do cigue et d'ellebore. 

Les fontaines ornees de bas-reliefs, les coupes de 
breuvage enchante, tendues aux chevaliers par des 
magiciennes perfides, Spenser utilise a sa facon, et 
non sans charme, tous ces motifs traditionnels de la 
fcerie crees par la Renaissance. Sa Duessa, son 



204 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Acrasia, n'auraient peut-etre jamais existe si Bo- 
jardo, si PArioste, si le Tasse, ne nous avaient 
donne des Dragontine, des Alcine, des Armide. 

Une feerie sepourrait-elle concevoir, s'il n'y etait 
question de renchanteur Merlin ? La belle guerriere 
Britomart, inspircepar les souvenirs de Bradamante 
et de Glorinde, apres avoir jete les yeux sur le 
miroir de Merlin qui lui montre le chevalier Arthe- 
gall, autre heros du royaume de feerie, corarae 
l'objet de son futur amour, ira trouver an fond de 
sa caverne renchanteur Merlin Ini-meme, accompa- 
gnee de la nourrice Glance. Comme a la Bradamante 
de TArioste, Merlin donne pour ascendants a Bri- 
tomart des heros troyens. 11 lui predit une posterite 
glorieuse qui regnera sur V Angle terre et dont la 
plus belle flour sera la reine Elisabeth. Ainsi FArioste 
faisait predire a Merlin la splendeur de la niaison 
d'Este. 

Les vieux romans de la clievalerie et de la feerie 
inspirent a Spenser un chant plus original et plus 
emouvant lorsqu'il celebre la bibliotheqne du cha- 
teau de Temperance. Elles dorment, toutes les vieilles 
histoires destinees a ravir et a exalter les homines ; 
et elles peuvent lutter contre les enchantements du 
jardin d' Alcine, contre les prestiges du jardin 
d'Acrasia. Tous les feeriques et chevaleresques 
romans bretons seront revivifies par le juvenile 
enthousiasme des heros etdespoetes ; ici, un patrio- 
tique amour se mele a cet enthousiasme. On aime 
la terre natale dans les legendes qu'elle inspire, 
comme dans le parfum cles fleurs auxquelles elle a 
donne naissance. 

Spenser possede une vaste culture ; il connait a 
merveille Vlliade, YEneide, et, de meme ([lie le 



SPENSER ET LA REINE DES FEES 205 

Roland furieux ou la Jerusalem delivree, il consi- 
dere ces ouvrages comrae des allegories. II croit 
avoir trouve le secret cTHomere, de Virgile, de 
FArioste et du Tasse. Son poeme, qui ne craindra 
pas de leur l'aire des empmnts, sera, lid aussi, une 
vaste allegorie divisee en allegories secondaires. II 
aura les enchevetrements symetriques qui sont dans 
le gout du temps, comme le temoignent les jardins, 
les reliures, les parures, les bordures de tapisserie. 

Mais Spenser apporte dans la poesie feerique une 
note nouvelle ou vibrent certains echos de son ame, 
de sa vie, de son pays et de son epoque. 

L'ame parait avoir ete de qualite mediocre, et, 
cependant, il out un bel amour inspire par une 
Elisabeth qu'il epousa, qu'il renclit heureuse, et pour 
laquelleil composa des vers exquis. 

Sa vie eut des heures brillantes. Comme beau- 
coup de poetes, Spenser vecut en quelque sorte sa 
i'eerie avant del'ecrire. Iletait fds d'un petit employe 
de commerce dont hi famille avait certain es preten- 
tions nol)iliaires : dans les regions de la cour, il 
y avait des Spencer orthographiant leur nom par 
un c, dont les splendeurs le faisaient revej'. Pourtant 
]a destinee devait avoir quelques sourires pour le 
jeune Spenser, malgre cet s malencontreux qui 
deparait son nom. 

Sorti de Cambridge en 1556 avec le titre de 
maitre es arts, il sut acquerir la protection du 
favori Leicester et devint Thote de Leicester- House, 
ou son imagination, comme celle cle Perrault a Ver- 
sailles, s'illumina de lasplendeur d'un regne. 

La reine Elisabeth a laquelle il fut presente le 
recut tres gracieuseraent; il clevait voir en elle 
Fherome de son reve feerique. 



206 LA VIE ET LA. MORT DES FEES 

Cette Angleterre d'Elisabeth s'enorgueillissait de 
sa puissance, de sa prosperity, de son luxe, de son 
architecture, de sa poesie, de ses fetes ; et, de toutes 
ces gloires, elle faisait une aureole a sa souveraine. 

Gomme poete, a la verite, Spenser avait le droit 
d'etre frappe par cefcte etrange personne. Assez belle, 
d'une beaute que l'adulation ne manquait pas d'exage- 
rer, elle trouvait le moyen, au milieu des affaires, de 
ne negliger ni son latin, ni son grec, ni sa musique, 
et de faire de sa culture intellectuelle une nouvelle 
arme de sa coquetterie. Vulgaire et violente, elle 
Jancait aussi bien de sa voix rauque des injures de 
poissarde que des calembours et des plaisanteries 
salees. Elle avait une ame double, cette impetueuse 
et frivole Elisabeth qui, pour i'aire admirer sa grace, 
dansait une courante, lorsqu'elle savait l'ambassa- 
deur de France cache derriere une tapisserie, mais qui 
devenait capable, a 1'occasion, de resister a tousles 
entrainements de sa nature, surtout lorsque sa poli- 
tique etait en jeu. 

Spenser, quand il la vit, magnifiquement paree 
sans doute comme a son ordinaire, et jouant avec 
ses bagues pour faire admirer la blancheur de ses 
mains, ne put oublier que les flots des mers loin- 
taines s'etaient courbes sous sa puissance, et que, 
dans cette somptueuse Angleterre ou croissaient les 
demeures seigneuriales, chaque pierre de ces cha- 
teaux merveilleux celebrait son nom. Elle devint la 
reine des lees, et, llattee de Fhommage, elle sourit 
au poete. 

La reine des fees s'appelle Gloriana. Tout le long 
du poeme, elle reste invisible, et son apparition 
devait se produire vers la fin de Fepopee, dans une 
apotheose, mais Foeuvre fut inachevee. Gloriana fait 



e 



SPENSER ET LA REINE DES FEES 207 

mouvoir tous les rouages de la feerie et des chevale- 
resques entreprises, comme Elisabeth fait mouvoir 
les rouages de sou royaume. La souveraine de feerie 
est entouree de chevaliers anxquels elle conlle des 
missions. Tels des compagnons de la Table-Roncle, ils 
parcourent 1'univers pour delivrer des princesses 
captives, sauver des innocents opprimes, abattre 
des monstres feroces. Mais leur patrie est ce Fai- 
ryland, ce pays de feerie, ou ils retournent aprcs 
avoir accompli leur tache, afiu de recevoir le prix tie 
lours travaux, la recompense que leur decerne do- 
rian a. 

Si grande est la fascination exercee sur Spenser 
par Pimage d'Elisabeth, (pie cette image se multi- 
plie a ses yeux; on la recommit sons les traits d 
plusieurs heroines des poemes : Gloriana est sa 
gloire; la chasseresse Belphoebe, fille du soleil et 
d'une Tee, sa chastete; Mercilla, sa justice. Toutes 
les hypocrisies d'Elisabeth sont llattees dans le por- 
trait de Mercilla : son luxe y est magniiiquement 
depeint; Mercilla nous est donnee comme la justi- 
ciere vengeresse des chevaliers de feerie, mais nous 
la reconnaissons, nous la parons imaginairement 
des robes gemmees de son modele, de cette Elisa- 
beth victorieuse qui aimait mieux les propos gail- 
lards que les reves poignantsoules fautaisies dedicates 
de Shakespeare, mais qui sut honorer les poetes. 

Elisabeth est la reine des Fees et domine toute la 
composition de cette oeuvre. G'est Elisabeth qu'il 
convient d'exalter, ce sont ses ennemis qu'il convient 
d'avilir, et voila comment Tame d\m polemiste s'em- 
pare de Fame d'un poete, comment la polemique 
entre, avec des allures de souveraine, dans les par- 
terres fleuris de la Reine des Fees, 



208 LA VIE ET LA MORT DES FEES 



II 



Les eimemis d 1 Elisabeth apparaissent sous les 
traits les plus oclieux. II faut les reconnaitre sous la 
figure d'une bete immonde qui porte le nom d'Erreur 
et que tue le chevalier Croix- Rouge. Ses petits la devo- 
rent ensuite et meurent eux-memes :de cet abominable 
repas. Voila, pour Spenser, Fembleme de ces Pa- 
pistes et de ces dissidents qui pendent a tons les 
gibets du royaume. II est bien le digne sheriff de- 
Cork, qui jure l'extermination des malheurenx Irlan- 
clais et ne se rassasie point de leur detresse : « Qu'ils 
meurent, ecrit-il... La famine est le meilleur moyen. » 
II recolta ce qu'il avait seme : ces spectres se revol- 
terent. Spenser et sa famille furent sur le point de 
perir dans Fincendie de leur propre maison. 

La Reine des Fees met encore en scene les per- 
sonnagesdu faux ermite Archimago qui symbolise le 
Papisme ; de Pinfame Coreeca, hebetee de pateno- 
tres, caricature du Catholicisme ; du triste sire 
Bourbon qui represente le roi de France ; de la sor- 
ciere Duessa a laquelle il attribue le rdle de la mau- 
vaise fee, et qui n'est autre que la seduisante victime 
d'Elisabeth, Finfortunee Marie Stuart. 

L'infame Duessa, la vile Duessa detourne deleurs 
vraies dames Famour des chevaliers; elle complote 
la mort des heros; elle lutte contre des entreprises 
favorisees par Gloriana; elle ourdit cles trahisons et 
des sortileges. Un moment, sa laideur et sa vieil- 
lesse reelles apparaissent sous son air de jeunesse et 
de beaute. Nous connaissons le passage pour avoir 
lu la metamorphose de la mauvaise fee Alcine dans 



SPENSER ET LA REINE DES FEES 209 

Roland Furieux cle FArioste. Mais, lorsque Spenser 
nous montre Duessa comparaissant au tribunal 
cle Mercilla, sous le tissu d'injures, nous voyons 
certaines allusions — quell es allusions ! — au 
charme de Marie Stuart, a ce charme irresistible 
qui, jusqu'au dernier moment, dans les coeurs les 
plus prevenus, lui ouvrit les sources de la pitie. 
L'emprisonnement etla mort de leurs victimes n'as- 
souvirent pas les rancunes puritaines. Elles furent 
patientes a composer un tissu de calomnies, tel qu'il 
s'en est rarement trouve de semblables, si bien que, 
devant certaines ombres vraies ou factices, qui se 
jouenl encore sur le beau visage de Marie, Fhisto- 
rien, trouble, ne sait que s'arrcter, hesiter. On con- 
nait pourtant des mots exquis de son cceur. Marie 
etait belle, chevaleresque, artiste, raffinee, elle nous 
emeut memo dans les livres ecrits par ses ennemis, 
tandis que, a travers les louanges des panegyristes, 
Elisabeth nous laisse cle la defiance. 

Mais Spenser qui, du vivant de Marie, reel am ait 
sa mort, ne s'est jamais emu ni cle sa beaute ni de 
son malheur. 

11 ne convient guere d'approfondir Tame de ce 
poete. Mieux vaut s'arreter a son ceuvre : un royaume 
des fees ou Ton se voue a des entreprises morales 
(ou pretendues telles), a travers des tableaux qui ne 
le sont pas toujours, ainsi peut-elle se definir. Les 
images brutales ou voluptueuses se melent auxpi'edi- 
cations eclifiantes, mais e'est un etrange predicateur 
que ce poete qui ne s'attendrit le plus souvent que 
sur la volupte. Cependant, il a sur 1' amour toute une 
pure envolee de vers resplendissants, par exemple 
dans ses Hymnes a V Amour el a la Beaute, dans 
le Prothalamion compose pour sa belle epousee. 

14 



210 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Le je ne sais quoi d'eclatant et d'impalpable, de 
musical et de fluidique, par ou la poesie se revele 
poesie, n'a jamais ete plus merveilleusement present 
que dans certaines strophes ou dans certainsvers de 
son oeuvre. 

En somme, le poeme de la Reine des fees est plus 
beau, plus glorieux, quand il se degage des scories 
de la polemique, et quand les strophes bruissent dou- 
cement, comme le murmure des fontaines chan- 
tantes ou le fremissement de feuillages embaumes, 
dont Spenser sut parler avec des accents immortels. 



CHAPITRE XT 



FEES ET FEERIES DANS L'GEUVRE DE SHAKESPEARE 



Sliakespeare nous eblouit parmi les auteurs de 
feeries, cfc ses pieces fantaisistes apparaissent comme 
de veritables contes de fees, meme lorsque les fees 
en sont absentes. Gar — ne roublions pas — ce 
n'est point toujours la presence des fees qui con- 
stitue lafeeric, mais plutot une speciale atmosphere 
oti Ion voit je ne sais comment chatoyer tous les 
reflets du prisme, oules fees invisibles laissentflotter 
dans le crepuscule quelque bout de leur echarpe. 

Sans doute, dans sa mysterieuse enfance, Shakes- 
peare, par les soirs d'hiver oii Ton s'amuse aux longs 
recits, entendit beaucoup d'allusions a ce monde de 
reve qui peuplait alors les imaginations britanni- 
ques. Un craquement de meuble, un souffle de vent 
a travers la serrure, pouvaient suffire a evoquer la 
presence d'un lutin familier. Les legendes de Grande- 
Bretagne etaient hantees par ces petits etres ; Fusage 
etait, disait-on, pour les menageres, de leur preparer 
un repas de laifc pur et de pain blanc ; alors 



212 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

la maison se trouvait balayee, le menage ordonne, 
comme par enchancement, et Ton reconnaissait 
Foeuvre nocturne des lutins familiers. Chaque 
toit possedait le sien. lis etaient tout petits, 
portaient leur chevelure bouclee, et avaient pour 
vetement le traditionnel m ante an brun a capu> 
chon qui durait des siecles, autant que leur propre 
vie, et dont il ne semblait pas bon de remarquer 
1'nsure, meme pour y remedier. lis etaient tiers et 
susceptibles, comme de petits rois detrones, et se 
vengeaient si la menagere avare les privait de leur 
repas favori. L'Angleterre et PEcosse, avec tons les 
jeux inattendus de leur lumiere voilee sous lours 
brumes perpetuelles, se pretaient, semble-t-il, aux 
mirages fantastiques. Peut-etre le eerveau de leurs 
habitants etait-il aussi particulierement dispose a 
accueillir le merveilleux. En Ecosse, par exemple, 
combien de chateaux hantes, meme de nos jours, et 
que de faifcs a enregistrer pour les annales dun 
psychologue, tel que M. William James ! Certaines 
families, d'apres le romancier anglais Meredith, 
jugent de bon ton de posseder leur « ghost », c'est- 
a-dire leur revenant. 



Parfois la feerie anglaise devenait suspecte. Elle 
fut compromise par quelques accusations de sorcet- 
lerie, confondue a deux reprises avec la magie 
noire. D'apres Francois-Victor Hugo, Shakespeare 
aurait voulu la rehabiliter. Devons-nous croire si 



FEES ET FEERIE3 DANS L OEUVRE DE SHAKESPEARE 213 

determine le dessein du poete ? Avait-il reellement 
un autre but que de creer de la poesie ?Ici, Frangois- 
Victor Hugo me parait eeder au besoin de preciser 
certaines lignes, comme lorsqu'il discerne dans le 
domaine fecrique cjuatre especes d'etrcs : le gnome 
qui s'attache a un homme, le lutin a une famille, le 
sylphe a la nature, la fee a Fhumanite. Cette classi- 
fication est a la fois trop generale et trop limitee : 
chez 1'Arioste, Melissa, qui est une Tee, s'attache spe- 
cialement a la famille d'Este ; le monde feerique 
comprend aussi des ogres, des enchanteurs, et des 
genies venus d'un peu par tout, d'un caractere plus 
vague, moins determine, tels que loups-garous, chats 
bottes, je ne sais combien d'animaux parlants, plus 
sages et plus avises que les hommes. En outre, les 
fees sont tour a tour amies ou ennemies de Thumanite. 
Dans la poesie chevaleresque italienne, sans aller 
chercher plus loin, les fees sont souvent perfides, 
occupees a nuire aux hommes, efc Titania elle-meme, 
la folle et scintillante petite souveraine de f eerie, 
peut-elle etre consideree comme une fee humani- 
taire ? En somine, a travers les siecles, les fees 
paraissent surtout attachees a leurs propres caprices. 

Mais il est parfaitement vrai ([ue Caliban est un 
gnome, Ariel un sylphe, Titania une fee, et Puck un 
lutin . 

D'autre part, le Prospero de la Tempete est un 
enchanteur savant comme Merlin, et dont pourtant 
1'origine n'a rien de suspect. Ariel et Caliban lui 
obeissent, de meme que les fees obeissent aux en- 
chanteurs du moyen-age. II n'y a pas de fees dans la 
Tempete, et cependant, avec son leger et docile Ariel, 
avec son Caliban, fils d'une sorciere, avec les mer- 
veilles operees par son enchanteur, elle se range 



2H LA VIE ET LA MORT DES FEES 

d'assez bon gre parmi les feeries. Prospero n'est-il 
pasFemblemede la raison commandant aux puissances 
et aux facultes de cet univers qu'est Fhomme ? 

Les sorcieres de Macbeth etaient autrefois des 
fees. Dans la legende ecossaise telle que Favait 
redigee Androw of Wyntoun, c'etait dans un reve 
que Macbeth entendait les fatidiques accents destrois 
terribles sceurs ; Hector Boece en 1526, dans son 
Risioire d'Ecosse, avait transform^ ce reve en une 
entrevue de Macbeth avec elles, et fait apparaitre 
une autre victime de leurs presages, Banquo. Ho- 
linshed, en 1577, aclieva de composer a ces fees un 
visage historique. Mais Shakespeare survint, pour 
leur donner une verite plus haute : avec lui, elles 
personnifient les mauvaises suggestions harcelant 
la conscience, comme les Erynnies grecques person- 
nilient le remords qui la poursuit. Filles du Fatnm 
antique, Shakespeare les peint horribles, estran- 
gement accoutrees, pourvaes de barbes grace aux- 
quelles elles perdent Faspect feminin. Elles se 
montrent aux lueurs de Forage: « Ou nous ren- 
contrerons-nous encore ? Dans le tonnerre, les 
eclairs ou la pluie. » Et leur sinistre refrain : <( Jj(i 
beau est laid, le laid est beau », pourrait convenir 
a plus d'une ecole j)hilosophique ou litteraire. 

Ces sorcieres accompagnent de leurs incantations 
je ne sais quelle cuisine abominable. Elles racontent 
leurs horribles vengeances et leurs sinistres projets. 
Comme les oracles antiques, elles parlent en enig- 
mes, et, comme la plupart des fees, elles apparais- 
sent en trio. Les deux premieres ne sont que des 
comparses de la troisieme. « Hail to thee, thane of 
Glamis. >; La premiere, surtout, qui salue Macbeth 
par son titre present, universellement connu, ne sert 



iD 



FEES ET FEERIES DANS L'OEUVRE DE SHAKESPEARE 215 

que d'introduc trice aux deux autres. La seconde 
etrirme Macbeth : « Salut a toi, thane de Cawdor. » 
Le thane de Cawdor vit ; il est prospere. . . 

Macbeth ignore que la prediction est deja realisee 
au moment ou la sorciere ajoute ce titre an prece- 
dent. Si l 7 ambition s'eveille alors en lui, point n'est 
besoin qu'elle le 1'asse agir. Mais la troisieme parle 
a son tour, et celle-la, veritablement, a prise sur 
ladestinee. Je m'imagine qu'elle parle beaucoup plus 
has que les deux autres, parce que les supremes pa- 
roles de la destinee ne se orient guere et se murmu- 
rcnt le plus souveut : « Salut, Macbeth qui seras 
roi. » G'est assez pour que le chemin du crime 
s'ouvre devant Macbeth. 

Ou .Macbeth a-t-il en tend u cette voix ? A-t-elle 
eflleure ses oreilles ? S'est-elle levee du fond de sa 
conscience ? Elle resonne en lui, de facon a couvrir 
toutes les autres voix : celles de la fidelite, de Y ami- 
tie, de Thonneur, de la reconnaissance. « Salut, 
Macbeth qui seras roi. » Pour Banquo, le triple 
salut se renouvelle. II revet d/etranges formules : 
<( Moindre que Macbeth, et plus grand. Moins heu- 
reux, et, cependant, beaucoup plus heureux. » La 
troisieme sorciere explique : a Tu clonneras le jour 
a des rois, bien que tu ne sois pas roi toi-meme. » 

Ensuite les trois sorciercs ou les trois fees dispa- 
raisseut comme si elles s'evanouissaient dans Lair. 
Macbeth, dans une lettre, decrit a sa femme cette 
scene fantastique ; et Lady Macbeth juge qu'entre 
son desir etla realisation de son desir, il y a 1'epais- 
seur d/un cheveu, s'il n'y a que Tepaisseur d'un crime. 

Les trois sorcieres out pour reine Hecate, que 
Shakespeare nous represente comme une sombre 
deesse du mal. Plus tard, Macbeth, criminel, 



216 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

assailli de doutes et d'angoisses, viendra consulter 
les raemes sorcieres ; elles Paffoleront, le tromperont 
et le pousseront toujoitrs plus loin dans la voie 
nefaste. 

Sorcieres de Macbeth, Erinnyes d'Oreste, se 
meuvent toujours surFetroit theatre d'une conscience 
humaine. Le role des unes est a Finverse de celui 
des autres : les unes agissent avant le crime pour y 
pousser ; les autres apres, pour le punir. 

Et lorsque lady Macbeth apparait dans la scene 
de somnambulisme, la petite lampe qu'elle porte est 
aussi tragique pour celui qui en pergoit la signi- 
fication, que le troupeau dechaine des antiques 
Erinnyes. 

Dans la Tempete et dans Macbeth, le fantastique 
a, semble-t-il, des repercussions morales et philoso- 
phiques. Mais Shakespeare aime la f eerie pure, et 
lui donne, selon la remarque ingenieuse de M. Ar- 
thur Steward Herbert, une forme a la fois tradition- 
nelle et imaginative. II lui communique une poesie 
scintillante et aerienne. Ses personnages s'appellent 
la reine Mab, le roi Oberon, Puck ou Robin Good- 
fellow ou Bon-Enfant, Fleur-des-Pois, Phalene, Grain- 
de-Moutarde, personnages subtils et le plus souvent 
malicieux. 

(Test une delicieuse souveraine de fantaisie que 
cette reine Mab, grosse comme une pierre d'agate au 
chaton d'unebague, une delicieuse souveraine cle fan- 
taisie, et qui galope si joliment a travers le reve de 
Mercutio. Devons-nous en croireM. Arthur Steward 
Herbert, et supposer que son nom au moins pro- 
vient de celui d'une reine irlandaise, la guerriere 
Meave aux beaux cheveux, qui tronait sur un cha- 
riot de bataille ? Elle serait devenue la fantastique 



FEES ET FEERIES DANS LOEUVRE DE SHAKESPEARE 2L7 

reine Mab, de Borneo et Juliette, pas plus grosse 
qii'une pierre cPagate. « Oh ! je vois que la reine Mab 
fut dans votre compagnie. Elle est la sage-femme 
des fees, et elle vient trainee par un attelage de 
petits atonies. Son chariot est une eoquille de noix... 
Elle chevauche unit par nuit, a travers le ecrvcau 
des amouroux, qui alors revent cFamour, et sur les 
genonx des courtisans, qui revent de reverences, et 
sur les doigts des avocats, qui revent d'houoraires, 
et sur les levres des dames, qui revent de baisers. » 
Elle a done fort a faire, cette petite reine des reves, 
mais sa eoquille de noix rappelle difficilement le char 
ouierrier de la belle Irlandaise. 

Puck, Tespiegle Puck, meriterait d'etre le fiance de 
Mab, comme Oberon est le mari de Titania. II a des 
occupations analogues aux siennes. « Je suis, dit-il, 
le joyeux vagabond de la nuit, j' amuse Oberon et je 
le fais sourire, » 

Comme Oberon, il possede une longue histoire. 
D'aucuns voient en lui une sorte de parent de notre 
petit Poucet. Poucet, Puck, il y aurait memo une 
similitude de nom. II s'appelle aussi Robin Good- 
fellow. Tl se plait a effrayer les jeunes villageois( 4 s, 
a (igarer les voyageurs de unit, a repandre le lait 
ou la biere, a se deguiser en tabouret pour le plai- 
sir de se derober en jetant par terre une vieille 
tante qui raconte une histoire lugubre, et d'inter- 
romprele triste recit par le fou rire de Fassistance. 
Puck et Mab sont malins comme tous les minuscules 
personnages d'une serie de legendes. 

Dans le Songe d?une nuil d'ele, la plupart des 
genies portent des noms voisinant avec ceux du folk- 
lore. Fleur-cles-Pois et Grain-de-Moutarde ne sem- 
blent pas si loin de Moitie-de-Pois et de Grain-de- 



218 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Poivre, qui hantaient certaines . regions d'Asie 
Mineure, de Greece et d'Albanie. C'est toujours le 
peuple malicieux et ingenieux des tout petits. lis 
seraient done presque a leur place dans cette foret 
d'Athenes ou Shakespeare les fait evoluer. 

Figurez-vous une vision de clair de lune. Titania 
passe en robe diaphane, sans courber la pointe des 
lierbes etineelantes de rosee. Ses snjets ont des 
occupations dignes de leur merveilleuse petite reine, 
de minuscules et minutieuses occupations. « Je vais 
partout, dit une lee de sa suite, plus rapid e que la 
sphere de la lune, et je sers la reine des fees, pour 
humecter la verdure de ses perles de rosee... II fau t 
que j'en cherche des gouttes ici, et que je suspende 
une perle a Foreille de chaque lleur. » Le roi et la 
reine de cette cour fantastique, Oberon et Titania, se 
rencontrent, suivis de leur aerien cortege. 

Nous savons ou lepoete a trouve son roi Oberon, 
e'est Fexquis roi fee de nos vieilles et heroiques 
chansons carolingiennes. II ne fait avec Titania 
qu'iin menage mediocre, nous semble-t-il, a condition, 
toutefois, que Ton puisse juger d'un menage de feerie. 
AhlFOberon des chansons de geste et ait plus grave, 
plus doux, plus sage, plus beau, plus mysterieux 
que celui de Shakespeare. Titania, la volage epouse 
d'Oberon, avec son caractere d^inconstance et d'in- 
fidelite, defrayait aussi depuis quelque temps les 
recits de la litteraturepopulaire. On avait chante ses 
amours avec un menestrel enleve par elle an royaume 
de feerie. Mais e'est de Shakespeare que lui vient 
le meilleiir de sa renommee littevaire. 

11 la fait evoluer dans un Bois pres d'Athenes, 
mais ce n est plus le bois de Colone ombrage d'oli- 
viers et fleuri de narcisses, le bois classique aux 



FEES ET FEERIES DANS L OEUVRE DE SHAKESPEARE 219 

sources claires, aux lignes nobles, aux ombres fines, 
c'est un bois capricieux et touffu dont les fontaines 
s'embuent de vapeurs legeres traversers de rayon de 
lime, et dont les ombrages sont mysterieux comme 
ceux d'un pare anglais. Titania elle-meme ne saurait 
se draper dans les beaux plis de la Grece antique ; 
il y a plus de fantaisie dans sa parure, on la 
verrait plutot revetue de t uniques faites en petales 
de rose, et de manteaux en ailes de papillon. Et 
Shakespeare, avee line tendreironie, nous fait savou- 
rer tout ce qu'il y a de melaneolique dans la pas- 
sion de cette subtile creature pour le grotesque 
Bottom a la tete d'ane. lei, la pauvre fee est franehe- 
ment dupe, ce qui 1'eloigne bien des Alcines et des 
Armides ; et olle ne ressemble pas da vantage a la 
doulourcuse et pathetique Melusine qui chantait les 
malheurs futurs de sa race, et laissait ga et la des 
pierres amoncelees en edifices, comme trace durable 
de son passage, tandis que les herbes emperlees 
n'ont raeme pas subi le moindre froissement sous la 
danse etincelante de Titania. C'est le Songe d'ane 
null (Tete. Sort-il des vapeurs du lac ou du calice 
des fleurs ? Et que reflete-t-il de la vie, sinon, pre- 
cisemenl, cette ironique tendresse de Shakespeare 
pour la grande duperic; qu'est parfois ramour, et 
dont il eut lui-meme a soulTrir ? A travers to Lite la 
|)iece court un rire leger mouille de larmes. 

Pareil imbroglio ne sc vit jamais, sinon peut-etre 
dans le coeur meme de Shakespeare quand il n'arri- 
vait point a demeler son mepris de son amour. 

« Les yeux de niamaitresse ne sont en rien comme 
le soleil, et le corail est beaucoupplus roug(3 que ses 
levres... J'aime a l'entendre parler, et cependant je 
sais que la musique est beaucoup plus agreable que 



220 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sa voix. Je n'ai jamais vu marcher cle deesse ; ma 
maitresse, quand elle marehe, peso sur le sol. Et 
cependant je crois mon amour aussi rare que tout 
ce qu'elle trahit par de fausses comparaisons. » Ou 
bien : « En realite, je ne t'aime pas avec mes ye ax, 
car ils remarquent en toi tin millier de del'auts, mais 
c'est mon coeur qui aime ce qu'ils meprisent... JNi 
mon esprit ni mes cinq seas ne peuvent dissuader 
uq coeur in sense de te servir, esclave et miserable 
vassal de ton coeur orgueilleux, et c'est mon fleau 
chaque i'ois que je compte mon gain, que celle qui 
me fait pecher me dispense la douleur. » 

Et Ton ne s'etonne pas que celui qui put ecrire 
ces sonnets delicieux, amoureux et cruels, soit le 
cliantre des amours de Titania. La petite reine des 
fees ne trouve point cle roses assez vives et assez 
tendres pour enguirlander la tete d'aiu^ stupide et 
vaniteuse. Elle choisit les plus douces qu'elle ])eut 
recueillir : « Elle a, dit Oberon, entoure les tempes 
poilues d'une couronne de fleurs fraiches et odo- 
rantes, et cette meme rosee qui, parfois, sur les 
bourgeons se gonfle en perles rondes au pur orient, 
demeure main tenant dans les yeux des fleurs comme 
des larmes honteuses de leur propre disgrace. » Sha- 
kespeare a sans doute observe, dans le coeur humain, 
cle tels superllus cle tenclresse, et, dans les yeux hu- 
mains, de ces larmes honteuses de leur propre dis- 
grace. Quelles que soient les traditions auxquelles 
il a puise, rien ne parait plus individuel que la feerie 
shakespearienne. 



CHAPITRE XII 
LA FEERIE NAPOLITAINE : BASILE 



Pendant que les chansons de geste, les romans 
du moyen age, la poesie chevaleresque de la 
Renaissance et 1'originale fantaisie de Shakespeare 
evoquaient des types de tees romanesques ou symbo- 
liques, le peuple avait ses fees, a lui, plus humbles, 
plus ingenues, egalement mysterieuses, mais la 
litterature elegante s'occupaitfort peu de ces fictions, 
et il fallut des circonstances partieulieres pour 
qu'elles s'imposassent un jour a l'attention des 
lettres. 

La premiere et la seconde moitie du dix-septieme 
siecle virent chacnne un phenomene analogue : en 
Italic et en France, a Naples et a Paris, des 
homines habitues a travailler pour les cours ot les 
academies se tournant soudain vers les sources 
IVaiches de la litterature populaire ; ils s'appelaient 
Gianbattista Basile et Charles Perrault. Gianbat- 
tista Basile naquit a Pausilippe en 1575. II fut eleve 
au bord de la mer blene par laquellc Naples est 



222 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

enchantee. Sa vie s'est passee tout cntiere dans les 
sites de reve et de beaute qui apparaissent a nos 
imaginations septentrionales comme des visions de 
feerie. II avait des freres et des soeurs ; ses soeurs 
etaient cTincomparables musiciennes, Tune d'elles 
surtout, la fameuse cantatrice Adriana, exigeante et 
orgueilleuse comme une reine, qui rccut du due de 
Mantoue un domaine et le titre de baronne. 

II est permis de croire que le petit Gianbattista 
s'echappait quelquefois de cet interieur plein de 
jeunesse, de musique et de gaiete pour courir sur le 
port et entendre les recits des pecheurs. II y prit 
P amour du dialecte napolitain. En meme temps, il 
recueillit certainement de ces beaux contes qui 
semblent avoir ete roules par toutes les vague s de 
la Mediterranee, tels les coquillages transparents 
que Ton se plait a ramasser sur les greves. II connut 
Vicence, Venise, Candie, Corfou, errant a travers 
les iles fleuries de la Mediterranee. Deja Tune 
d'entre elles, Cephalonie, etait ingenument peuplee de 
fees par notre Froissart : a Les femmes, disait-il, lia- 
biles aux ouvrages de soie, parlent a fee quand elles 
veulent bien. » Mais ni son service de soldat, ni ses 
peregrinations, ni FAcademie cretoise des Extrava- 
gant s qui le comptait parmi ses membres, ni meme 
le jardin feerique d' Adriana a Mantoue, petit et 
delicieux, odorant d'herbe et de feuillage, ou Te^u 
tremblante d'une fontaine dormait comme un joyau 
dans un ecrin de marbre et refletait le Narcisse de 
Michel-Ange, ne firent oublier a Basile le cher 
dialecte et les contes des pecheurs. Sans doute le 
Minotaure lui parut un ogre, et les trois deesses du 
mont Ida un trio de fees. 

Jamais ecrivain ne dissimula davantage son ame 



L\ FEERIE NAPOLITAINE : BASILE 228 

et son talent. On connaissait Basile comme un 
poo to courtisan, faiseur d'epithalames et de madri- 
gaux. On rhonorait comme membre de PAcademie 
napolitaine des Oziosi ou hommes de loisirs. On 
savait bi(3n qu'il s'interessait a une tentative litte- 
raire, faite alors en faveur du dialecte napolitain. 
Mais s'il recliercliait les contes savoureux et la 
langue populaire de sa chere Naples, personne ne 
devinait ]e parti que mysterieusement il en tirait. 

Ge ne hit qu/apres sa mort, arrivee le 13 fevrier 
1632, que sa soeur Adriana trouva dans son porte- 
feuille, comme Fintime aveu de ses plus cheres 
pen sees, ce recueil de contes populaires, ecrits en 
dialecte napolitain, qui s'appelle le Pentameron ou 
Conte des Conies. Le peuple de Naples lui clevait 
son epopee familiere, et cette oeuvre donna a Basile 
sa vraie immortalite. Singuliere destinee pour ce 
poete de cour ! 



1 



La mise en scene du Conte des Contes est deli- 
cieuse. 

Une fille de roi, la jeune et belle princesse Zoza, 
est affligce de melancolie. Comment, pour la dis- 
traire, on etablit sur la place du palais une fontaine 
d'huile ; comment la princesse finit par rire devant 
le tour joue a une vieille femme ; comment celle-ci la 
maud it; nous n'avons pas a le raconter en details. 
II nous snffit de dire que, pour obeir a sa destinee, 
Zoza doit rechercher la tombe du Prince de Campo- 
Rotondo, tombe surmontee d'une amphore, et qu'elle 
n'aui'a d'autre mari que ce prince, lorsqu'elle Taura 



224 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

fait revivve en remplissant cette amphore de sos lar- 
mes. Gette amphore, on la devine pure et marmo- 
reenne ; autour d'elle flottent tous les reves du 
passe; sur elle planent, dirait-on, les fantomes de la 
Grece et de Fltalie antiques. 

Et le jeune prince de Gampo-Rotondo, ce heros 
de Basile, nous rappelle la Belle au Bois dormant 
des humanistes, la jeune fille cndormie depuis des 
sieeles dans sa bcaute radieuse, et retrouvee, disait- 
on, sous un mausolee, figure de la Grece sommeillant 
sous des manuscrits poudreux et gardant, sous la 
poussiere amoncelee par la succession des ages, la 
splendour de ses drames ou la IVaicheur de ses pay- 
sages d'idylle. La mer bleue murmure aupres de cette 
tombe que caresse Tombre legere des lauriers-roses. 
La nature meridionale sourit de son eternel sou lire. 
Et Zoza pleure. 

Le prince de Gampo-Rotondo se reveille, un pen 
trop tard, comme la Juliette de Romeo; Zoza n'est 
pas morte, mais, apres avoir tant pleure, elle s'est 
assoupie. Une esclave noire profite de cette circons- 
tance pour donner le change au prince, lui fait croire 
qu'elle est sa liberatrice. Elle devient sa femme. Et 
Zoza, grace a un talisman, parvient a donner a sa 
rivale le desir d'entendre conter des histoires, se 
promettant de lui servir celle du prince de Campo- 
Rotondo, de la vraie et de la fausse liberatrice. 
Devant le prince charmant et la mechante negril- 
lonne, elle debit e son recit. Par ce moyen tout se 
decouvre. La perfide est cruellement punie et le 
prince epouse enfin la belle Zoza. 

Les histoires narrees chez le prince de Campo- 
Rotondo forment les contes du Pentameron. II en 
etait qui peut-etre venaient d'Orient. II en etait qui 



LA FEERIE NAPOLITAINE I BASILE 225 

venaient d'Egypte. La plupart avaient fourni sans 
cloute une carriere seculaire. lis avaient debarqne, 
on no sait quand, on ne sait d'ou, sur le rivage de 
Naples, apres de multiples escales. Plusieurs parais- 
saient n'avoir pour but que d'etaler des joyaux etin- 
eelants ou des couleurs imprevues. D'autres appor- 
taient le parfum des jardins mysterieux du Levant. 
D'autres encore s'accompagnaient d'une moralite 
voilee. 11 y en avait de rudes, de grossiers, de eho- 
quants. Mais Basile les aimait quand il se souvenait 
cles soirees factices, passees chez un Marino Carac- 
eiolo, prince d' Ave] lino, a rire, a jouer, a chanter, 
en compagnie joyeuse ou se voulant telle, pendant 
les longues nuits d'biver. Son experience des cours 
lui faisait-elle dormer une portee significative au conte 
de la jeune et belle fee amoureuse que visite la nuit 
le prince charmant, son epoux ? Pauvre fee inoffen- 
sive, impuissante contre la mechancete des femmes ! 
Des jalouses la dechirent en pieces, mais elle revit, 
plus belle que jamais, etses ennemies serontchatiees. 
Je n'oserais affirmer que ces criminelles fussent, dans 
la pensee de Tauteur, la personnification de la ca- 
lomnie. Quant a la fee, que lui sert d'etre fee ? Elle 
ne se defend pas. Elle ne sait qu'aimer. Est-il besoin 
d'etre fee pour cela ? Ne lui suffirait-il pas d'etre une 
belle et passionnee Italienne ? 

Mais des fantdmes classiques rodent toujours sur 
les rives de la Mediterranee. lis s'appellent Persee, 
Anclromede, Bellerophon, Danae, Psyche, l'Amour. 
Sous les draperies de marbre que leur a donnees la 
Grece, ils intimideraient ce peuple d' artisans et de 
pecheurs qui les evoque en jasant a Fombre d'une 
ruelle, au seuil de quelque echoppe dont la lampe 
fumeuse s'allume dans le soir. 11 ne faut pas trop 

15 



226 TA VIE ET LA MORT DES FEES 

s'etonncr de voir la serenite marmoreennc des beaux 
visages se perdre en une grimace burlesque. On a 
besoin de s'amuser, et dame ! on joue avec un pan- 
tin, et pas avec une statue. 

L'histoire de Peruonto en est un exemple. Pour 
avoir rendu service a trois adolescents fils d'une fee, 
ce hicleux Peruonto obtient la faculte de voir tous ses 
voeux se realiser. II souhaite que la jeune princesse, 
fille du roi, devicnne mere de deux jumeaux. De la, 
scandale dela cour et du royaume. Le roi, courrouce, 
fait enfermer sa fille dans un coffre, et, la culpabiHte 
de Peruonto s'etant revelee, il inflige le merae sort 
au monstre et aux deux jumeaux, puis le coffre est 
jete a la mer. Ici, nous reconnaissons une reminis- 
cence de Danae. Fort heureusement, Peruonto n'a 
pas epuise dans ce voeu bizarre et perilleux toute 
sa puissance, il fait aborder le coffre dans une ile, 
le transforme en chateau merveilleux, et se meta- 
morphose lui-meme en prince jeune, beau, charmant, 
digne d'etre aime de la princesse. II aurait du com- 
mencer par la. Le roi qui chasse dans ces parages 
est emerveille du chateau et de ses habitants ; il 
pardonne. Une reconciliation suit ces fantastiques 
aventures. Peruonto s'est trouve soudainement em- 
belli, comme Riquet a la Houppe, mais qu'il y a loin 
de Basile a Perrault, de la farce napolitaine au conte 
francais si elegant, si delicat ! Ce pauvre Peruonto 
serait embarrasse de trouver les belles phrases de 
Riquet, pour causer avec sa princesse. 

Ainsi se deforme et se vulgarise une legend e 
grecque accueillie sur le rivage napolitain, mais un 
souffle d'Egypte, une autre vague de la Mediter- 
ranee semblent avoir jete sur ces plages Fhistoire 
du Ghat mysterieux dont Perrault fait notre Chai 



LA F EERIE NAPOLITAINE ■. BASILE 227 

botte. L'Egypte venerait les chats, et les contes de 
chats ont, dit-on, une origine egyptienne. Gagliufo 
avait herite dun chat, son frere posseclant F autre 
part de Fheritage familial. Par les ruses de son chat, 
Gagliufo epousera la fille du roi, acquerra terres et 
baronnies aurichepays lombard, Mais voici un trait 
que nous ignorions : le chat de Gagliufo, chez Basile, 
fait le mort, (it sVttend a etre pleure pour les services 
qiFil a rendus. Imprudent animal ! Son oraison fu- 
nebre, la reconnaissance qiFon lui accorde, lui con- 
viennent si peu qu'il se retire en se promettant de 
laisser a Favenir son raaitre se debrouiller tout seul et 
de ne plus s'occuper de ce qui regarde les hommes. En 
Italie, ce conte de Basile a de nombreuses repliques. 

A Livourne, e'est la chatte de Guglielmo Patta 
qui marie son maitre a la fille d'un roi, et demande, 
pour recompense, un monument, apres sa mort, dans 
le jardin de ce maitre. Elle ne Fobtient pas, et res- 
suscite pour reprochei 1 a celui-ci son ingratitude. 
Dans les nouvelles florentines de rimbriani, la chatte, 
apres avoir marie royalement son maitre et ami, et 
I 1 avoir conduit a un palais evoque par vertu ma- 
gique, est payee de la meme ingratitude, ne recoit 
j>as la sepulture, et le magniiique palais s'evanouit. 

Ce trait de la sepulture donne raison aux parti- 
sans de Torigine egyptienne. On trouvera le meme 
souci, le meme voeu chez certains personnages des 
contes recueillis par M. Maspero. II est evident que 
tous ces chats sont fees; la puissance que leur attri- 
buent nos contes deriverait-elle de la veneration su- 
perstitieuse dont FEgypte entoure leur race ? en tout 
cas, par leurs preoccupations funeraires, ils semblent 
reveler leur parente avec les chats-momies, era- 
baumes sur les bords du Nil. Qui sait, traversant la 



228 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Mediterranee, s'ils n'apporterent pas avec eux la 
pantoufle de la fameuse Rhodopis qui devint la pan- 
toufle de la fameuse Geudrillon ? Un aigle, dit Fan- 
cienue legcnde, ayant vole la pantoufle de la belle 
courtisane Rhodopis pour la laisser tomber devant 
le troLie de Pharaon, le roi, par tout le royaume, 
aurait fait rechercher la beaute capable de chausser 
cette precieuse pantoufle. Et Ton nous raconte aussi 
que la meme pantoufle, la pantoufle de vair, de 
notre Cendrillon, aurait chausse Fanrore en marche 
sur le cristal des lointains oceans on dans les prai- 
ries etincelantes de rosee. 

Gar il est une Cendrillon Napolitaine : la Gatta 
Cenerentola, suivant le titre du conte de Basile, et 
qui repond elle-meme au prenom de Zezolla. II faut 
dire que cette Gatta Cenereniola est moins char- 
mante, moins civilisee que notre Cendrillon a nous. 
Elle a successivement deux maratres; elle se debar- 
rasse cruellement de la premiere a Tinstigation de 
sa gouvernante qui devient la seconde, et qui amene 
ses six filles chez son nouveau mari. Zezolla n'a 
d'autre ressource que de se refugier a la cuisine, 
mais cette sauvage et criminelle personne ne nous 
interesse pas. Comme notre Cendrillon, elle est fa- 
voriseepar Famitie d'une fee. Celle-ci apparait sous 
la forme d'une colombe, et habite File de Sardaigne. 
Elle envoie a sa protegee un talisman dont Zezolla 
fera usage pour aller a un bal, magnifiquement vetue 
et accompagnee. Sa propre famille ne la reconnait 
pas. Le roi s'eprend d'elle. La pantoufle perdue, la 
recherche du roi, le splendide mariage de Zezolla, 
nous connaissions tout cela sous une forme plus se- 
duisante et plus jolie. 

Dans le conte napolitain de YOurse, il s'agit d'une 



LA FEER1E NAP0L1TAINE I BAS1LE 229 

vraie metamorphose et non d'un deguisement, comme 
dans le conte francais analogue cle Peau d'Ane. Nos 
contes francais sont plus rationalistes. lis n'abusent 
pas de ces changements a vue qui foisonnent dans 
les contes italiens. Le prince de Basile, dans la duree 
d'un eclair, a entrevu la jeune princesse sous son veri- 
table aspect, il reste amoureux de la vision dispa- 
rue. Or, cette pauvre fugitive aime le prince, et, 
malgre sa transformation en ourse, elle lui porte de 
donees roses, des fleurs de citronnier, tout impregnees 
du parl'um qu'exhalent les jardins heureux sous les 
caresses de la Mediterranee. Touche des attentions 
(pie lui temoigne un animal si etrangement appri- 
voise, il embrasse son ourse, et la belle princesse 
rep ar ait. 

Cette menagerie feerique hospitalise aussi des co- 
lombes, des colombes-i'ees ; Tune d'elles sert raeme 
a designer un conte : celui du. jeune prince, puni 
d^une mt3chante action, qui tombe dans les filets d'une 
ogresse, etqui, pendant que dure l'epreuve, est console 
par une jeune et belle fee aussi compatissante a son 
egard que la Miranda de Shakespeare pour le prince 
Fernando. Malheureusement, le prince de Basile est 
un etourdi ; le moindre malefice suffit a lui troubler la 
memoire, et, plus lard, il oublie totalemenL la fee 
consolatrice. Sous la forme d'une colombe echappee 
d'un pate, celle-ci vient reveiller ses souvenirs, et 
reprend sa forme de belle jeune femme. 



II 



Cette rapide etude des contes napolitains fait res- 
sortir a nos yeux, par la comparaison, ce qui dis- 



230 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

tingue excellemment nos contes francais. lis out subi 
1'influence d'un gout modere, rationnel efc delicat, 
qui respecte toujours, autant que possible, les droits 
du bon sens, et serait tente, ce qui n'est pas si ba- 
nal qu'on pourrait le croire, de le preferer raeme a 
la poesie. Cependant le privilege de la poesie nous 
appartient dans la version de la Belle an Bois dor- 
mant, opposee a celle du Soleil, la Lane et Talia. La 
legende de la Belle Dormeuse, comme celledes etres 
aux dons bizarres que Mme d'Aulnoy appellera les 
Sept Doues,se trouve dans beaucoup de pays et dans 
beaucoup cFaventures. On cite parmi les aieules de 
cette belle endormie Persephone et Eurydice, puis, 
au moyen age, riierome de Perceforest et, plus 
tot encore, celle du Lai d'Elidac. La Legende doree 
avait aussi son histoire des Sept dormants d'Ephese 
qui se reveillerent, apres un sommeil seculaire, pour 
precher et prouver rimmortalite de Fame, et la Grece 
antique avait commente le long sommeil d'Epimenide. 

Les contes de Basile ont deux dormantes myste- 
rieuses : Talia, qui repose sur un lit somptueux, et 
Lisa, qu'abrite un cercueil de verre ; on les retrou- 
vera chez les Grimm, ou Fune deviendra la printa- 
niere Fleur d'Epine, Fautre la pure Blanche-Neige. 

Talia s'est blessee avec une arete de lin, glissee 
sous son ongle. Elle est la iille d'un grand seigneur, 
et des sages avaient predit son sort. Elle tombe 
inanimee. On la depose sur un lit de velours et de 
brocart a Finterieur d'un chateau qui reste clos et 
desert. Un jour arrive ou le roi, chassant aui'aucon, 
penetre dans cette demeure silencieuse. II decouvre 
la belle Talia plongee dans le meme sommeil, et 
repart sans F avoir eveillee. Apres la visite du roi, 
Talia, toujours endormie, met au monde deux en- 



LA FEERIE NAPOLITAINE *. BASILE 231 

fants qui s'appelleront le Soleil et la Lime, et, 
comme ils sont prives dulaitmaternel, Fun d'eux se 
met a sucer le doigt cle sa mere ; il extrait cle 1'ongle 
la malencontreuse arete de lin. Talia, delivree, 
s'eveille alors. Le roi qui revient la visiter lui raconte 
la scabreuse aventure ; ils font alliance et amitie. 
Mais ce roi nous a deja revele qu'il n'est pas le jeune 
prince respectueux et attendri de notre Belle au 
Bois dormant ; il est marie a une femme cruelle et 
jalouse. Celle-ci apprend la naissance des jumeaux, 
ordonne qu'on les tue, et veut que leur mere soit brulee 
vive. Les pauvres petits ont disparu.Le roi les croit 
morts et,dans son desespoir,c'est lui qui fait jeter au 
feu la mechante reine. Mais les enfants avaient ete 
epargnes ; leurpere les retrouve, etil epouse leur mere. 

Ainsi Basile ecrit Fhistoire de Talia; ainsi doit-il 
F avoir recueillie des pecheurs et des artisans de 
Naples, qui no songent nullement a polir la sauva- 
gerie des vieilles legendes. Mais le nom des deux 
enfants : le Soleil et la Lune, nous rappelle la signi- 
fication mythique de semblables recits. En somme, il 
ne s'agit point, la, cl'liistoires humaines. Talia, comme 
F antique Persephone, symbolise le mythe du prin- 
temps. G'est le soleil qui fait revivre la terre enclor- 
mie. II est aussi le roi qui la visite pendant le sora- 
meil de Fhiver. La version de Basile nous parait 
gauche et fruste, assez proche cles racines primi- 
tives; celle de Perrault est ciselee, delicate, elegante 
comme une fleur. Ah ! nous ne pouvons nous empe- 
cher de la regretter ici, de regretter son jeune prince 
aussi parfait que charmant, et la chapelle illuminee, 
et encore la benediction de M. Faumonier. 

Lisa est une fillette ; sa mere, en peignant ses 
beaux cheveux, enfonce dans sa tete une dent de 



232 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

peigne, et elle perd Fapparence de la vie. On Fen- 
ferme dans un cercueil de verre, et ce cercueil est 
depose dans une chambre reculee de la maison. La 
mere meurt; Foncle et la tante de Lisa s'installent 
dans cette maison ; et, le cercueil ayant ete remue, 
la dent du peigne tombe de la tete de Lisa qui revient 
a la vie. La tante profite de cette circonstance pour 
Fasservir et la persecutor, mais Lisa se fait recon- 
naitre de son oncle, grace auquel elle recouvre le 
bonheur. Chez Grimm, le sens mythique ou sym- 
bolique s'est beaucoup mieux conserve dans la jolie 
legende de Blanche-iNeige que chez Basile dans 
Fhistoirc assez insignifiante de Lisa. 

Quant aux Sept Doues de Mme d'Aulnoy, nous 
pouvons supposer qu'elle les a connus, en partie au 
moins, grace a Gianbattista Basile. lis out des dons 
etranges, enormes, et, semble-t-il, embarrassants 
plutot qu' enviable s — des dons qui ne se montrent 
utiles que dans des circonstances exceptionnelles. La 
vie nous menage parfois de ces rencontres. Basile 
nous dit comment les cinq fds cFune vieille femme, 
aides de leur mere et pourvus de ces dons extra- 
vagants, delivrerent une princesse que son pere 
avait mariee a un tres mediant ogre. lis ont beau- 
coup voyage, ces Doues bizarres; leur troupe, il faut 
le croire, s'est augmentee de deux nouvelles recrues 
en cheminant vers le pays de Toscane : a Florence, 
ils sontsept dans le conte populaire du Negromante, 
ou la tache qu'ils accomplissent ne differe pas sen- 
siblement de leurs exploits napolitains. Ils font a 
Paris cet honneur de s'y trouver au complet dans le 
salon de Mme d'Aulnoy. L'un d'entre eux s'est egare 
quand ils arrivent en Allemagne : Grimm ne nous 
les presente qu'au nombre de six. 



LA FEERIE NAPOLITAINE .* BAS1LE 233 



III 



S'il y a parfois des grossieretes et des brutalites 
dans le livre de Basile, on ne peut en conclure que 
la poesie en soit totalement absente. Le joli conte du 
prince de Gampo-Rotondo suffirait a nous persuader 
du contraire ; il serait plus vrai de dire que la poesie 
y est a Petat d'or brut, non separe de sa gangue. 
Beaucoup de details y ont une portee symbolique 
clont certains poetes tireraient un emouvant ou deli- 
cieux profit. Une mecliante reine a sa destinee liee a 
celle d'un dragon. Elle expire quand le monstre est 
tue. D'ou vienfc ce dragon ? Quel est-il ? Un conte 
japonais, recueilli par Lafcadio Hearn, nous montre 
une belle et suave jeune femme dont la vie est iden- 
tiiiee a celle d'un saule. Elle meurt dans sa maison 
heureuse, quand ce saule dont elle parait incarner 
Tame est frappe loin d'elle. Sans doute, les deux 
legendes different totalement Tune de Fautre, par 
1' esprit et par Tinspiration. Mais elles ont ce trait 
commun d'evoquer une sorte d'arriere-monde de 
mysterieuses influences, de mysterieux rapports et 
de mysterieux contre-coups. 

La mere de Petrosinella donne sa lille a une 
ogresse, comme la mere de la Chatte Blanche a 
donne la sienne aux fees. Petrosinella est enfermee 
dans une tour sombre, mais elle laisse pendre par 
la fenetre de cette tour ses merveilleuses tresses d'or 
qui servent d'echelle a ceux qui veulent s'y hisser. 
Un jour, elle s'echappera avec le prince de ses reves. 
Tout cela est etrange, absurdesiFon veut, et cepen- 
dant rimagination s'accroche a ces tresses fantas- 



234 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

tiques de Petrosinella, de meme qu'aux trois oranges 
d ; un autre conte, recueilli a Naples par Basile, a Venise 
par Gozzi, ce qui nous indique sa popularity . Ces trois 
oranges ouvertes tour a tour pres d'une fontaine lais- 
sent echapper, 1'une apres Tautre, trois belles jeunes 
filles. La premiere reclame en vain de Teau et meurt. 
La seeonde subit un sort analogue a celui de la pre- 
miere. La troisieme obtient Feau desiree. Celle-ci 
vivra. Ces jeunes filles sont-elles des fees ? Ou des 
femmes ? Oudes ames vegetales, commela Japonaise 
du saule, qui, telles que des plantes, meurent, faute 
d'une eau secourable ! Ici, la, chez Basile, s'ouvreune 
perspective sur des jardins d'orangers et de citron- 
niers en fleurs. Ces trois jeunes filles representent- 
elles trois arbres ? Trois arbres, de quel mysterieux 
jardin ? S'il y a des plantes qui meurent faute cl'eau, 
il y a des etres qui meurent faute d' amour, et qu'un 
mot de tendresse ferait vivre. 

Certaines aspirations, et parfois des plus nobles, 
des meilleures, meurent de soil' au fond des ames. 
Une goutte de rosee spirituelle les transformerait en 
beaute morale, en vertu, en action efficace et benie. 
C'est pourquoi cette legende des Trois Oranges, si 
vague, si gracieuse, hante la pensee comme d'une per- 
petuelle interrogation. Nous la verrions illustree par 
Dante-Gabriel Rossettiparce qu'il chante la tristesse 
insondable des vertus qui auront etevaines. N'est-ce 
pas a ces vertus qu'il faudrait assimiler les destinees 
tragiques des deux premieres jeunes filles qui, faute 
d'une goutte d'eau vive sur leurs levres defaillantes, 
meurent a c6te de la fontaine ? 

Dans leur odyssee europeenne, les vieux contes 
firent done une halte a Naples, et c'est a ce moment 
precis de leur existence que Basile preta l'oreille a 



LA FEERIE NAPOLITAINE ! BAS1LE 235 

leurs rocits. Leur visage n'a point cle rides. lis che- 
minent toujours sans se lasser. lis vont, pieds nus, 
par les sentiers de mousse, et portent, dans leur 
regard, le reve eternel des contrees cl'ou ils ont 
surgi. lis ont traverse les flots sur des barques 
legeres. lis ont suivi les contours des rivages so- 
nores. Us ont pare leur coll de coquillages, tout bruis- 
sants des legend es et des traditions secul aires de 
rhumanite. Leurs cheveux sont mouilles de sel et de 
rosee. lis out mini, dans les sources familieres, leur 
visage antique. Us ont cache sous des coiffes paysan- 
nes le baiser du soleil trop ardent, visible encore a 
leur front. Us se sont, vers le soir, penclies sur la 
marge! le du puits. [Is se sont abrites sous le toit des 
chaumieres. Ils ontfranchi les marches disjointes des 
seuils obscurs. lis se sont assis pres de Fatre. En 
France, vers la premiere moitie du seizieme siecle, 
ils nous sont signales chez Robin le Gharpentier. lis 
out chante sur les berceaux. 

Des conteurs francais, Perrault en tete, les pren- 
dront par la main, chausseront leurs pieds nus de fins 
souliers, et les revetiront d'habits de satin pour les 
mener, dans les salons, faire la reverence aux mar- 
quises. 



CHAPITRE XIII 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE : AU VILLAGE, 
A LA COUR ET DANS LES SALONS 



LES FEES AU VILLAGE 



G'est a Robin Chevet, heros de Noel du Fail sieur 
de la Herissaye, qu'il faut demander ce que 1'onpen- 
sait des fees dans un village au seizieme siecle. Par 
Noel du Fail, qui ecrivit ses souvenirs etnous peignit 
ainsi la vie quotidienne d'un village de Bretagne, les 
fees de Robin Chevet echappent au simple folk-lore 
et commencent d'appartenir a la litterature. Dans 
ses Propos Rustiques publies en 1547, Noel du Fail 
a une ou deux histoires qui nous le rappellent con- 
temporain de Brantdme et de Rabelais, et je ne sais 
pas s'il crut en enjoliver ce livre ; reelles ou imagi- 
naires, ces histoires ne lui deplaisent pas : il les conte 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIOUE 237 

sans vevgogne, mais I'ensemble de Fceuvre evoque 
d'autres tableaux. Co qui plait chez Noel du Fail, 
c'est le monumeQt eleve a la vie quotidienne, celle 
que, bien rarement, quelqu'un se mele de decrire. Elle 
est negligee par Fhistoire au profit des epoques de 
gloire ou de defaite, de triomphes et de catastrophes. 
Los romans, les nouvelles, les contes commencent 
ou elle cesse. Mais elle est la vraie vie ou murissent 
les vertus qui paraitront aux instants solennels, 
et les tragedies qui eclateront aux jours fameux. 

Dans Je vieux francais de Noel du Fail, Je village 
se reflete ayec la couleur de ses heures et le parfum 
de ses saisons. La vie ysourit volontiers : ony danse, 
on y chante, on y conte, on y jase. L'ancien maitre 
(recoleconnaitleslivres,et aimeaen communiquerla 
science a ses auditeurs, science de livres uses et i'alots, 
t(ds que : Un Kalendrier des bergers, les Fables 
d'Esope, le Romant de la Rose. On s'asseoit a 
1 'ombre ou au bord des chemins. La liste des chan- 
sons vous est donnee ; elles s'appellent : au Bois de 
Dueil, Qui le dira, le Petit Ccear, Helas ! mon pere 
in a mariee, Quand les Anglais descendaient, le 
Rossignol du bois Joly, Sar le Pont d' Avignon, « de 
bonne musique (ajoute 1'auteur) et cle meilleure grace » . 
Quelques-unes de ces vieilles chansons emeuvent 
encore l'air de notre pays. Ces paysans ne ressem- 
blent pas a ceux de La Bruyere; ils donnent des fes- 
tins abondants ou le « jambon, Toison et la poule » 
des peres ne suffisent plus, sans le safran, gingembre, 
cannelle, muscade, girofle et autres ingredients dont 
les villes enseignerent l'usage aux hameaux. 

Au clair cle lime, on devise librement des « nids 
d'antan et des neiges de Fannee passee » ; au coin 
du feu, on parle des fees qui courent surlcs chemins. 



238 LA VIE ET LA MORT DES FE12S 

Et c'est Robin Cbevet que Ton ecoute. Je voisTin- 
terieur cle sa chaumiere eclairee comme un Gerard 
Dow par les lueurs du foyer. Chacun utilise ces 
lueurs pour sa besogne. Robin tourne le dosau feu, 
taillant du chanvre ou raecommodant ses bottes, et, 
parfois, entonne un refrain que reprend Jouanne sa 
feinme, oceupee a filer, « le reste de lafamille ouvrant 
chacun en son office ». Les uns adoubent des eour- 
roies; les autres aiguisent des dents de rateau; 
d'autres encore fabriquent un fouet. Mais Robin est 
chef de famille; il va conter et le silence se fait. II 
dit <c unbeau contedu temps que les betes parlaient ». 
Le renard est un de ses heros favoris; que de tours 
fripons, mais divertissants, il est facile delui preter ! 
Le loup-garou hante aussi sa memoire, et la grande 
fee du Poitou, Melusine, sepromene dans ces parages 
bretons. Mais il y a des petites fees anonymes et 
locales que Robin se flatte de connaitre. Ge Robin 
est un peu hableur. . . Dehors, c'est peut-etre la longue 
unit d'hiver, et la bise qui r6de par la campagne 
expire au seuil de la chaumiere avec des airs de frap- 
per a la porte. Elles ne sont peut-etre pas si loin, les 
betes des contes, le renard et le loup. Affamees, elles 
s'approcbent du village. 

Sur le Noel, morte saison, 
Lorsque les loups vivent de vent, 
Et qu'on se tient en sa maison, 
Pour le frimas, pres du tison, 

comme chante delicieusement Villon, notre vieuxpoete. 
La famille de Robin se resserre, mais Robin ne se 
demonte pas ; il entame le conte de la Cigogne, Foi- 
seau voyageur qui rapporte le printemps sur ses ailes. 
Puis il revient aux fees du pays, un peu fantasques, 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 239 

mais pas mechantes, du moins telles qu'il nous les 
depeint. II les rencontrait a la « vespree » par le 
chemin creux, ou dansant au son de leur musique, 
aupres de la fontaine du Cormier. Elles se retiraient 
<c dans leurs caverneux rocs » ou elles disparais- 
saient. Robin n'avait pas la vue tres bonne, mais il 
etait hardi, et il mourait d'envie de leur parler. Tous 
les villageois ecoutaient avec interet ces nouvelles 
des fees dansantes de Robin. Les bles dan sent pous- 
ses par la briso, et Jes eaux dansent sous un rayon, 
et les arbres, sous le vent d 7 ete, semblent remuer leurs 
falbalas pour une danse majestueuse et solennelle : 
les coquelicots dansent sur leur tige, et les bluets 
au bord du sentier. Les etoiles dansent aucoeur de la 
nuit. La flamme dansait au foyer de Robin, et les 
ombres sur ses murailles. Robin narrait, puis il se 
chamaillait avec sa femme. Tour a tour ils se pre- 
naient de bee ou riaient. Chevet n'etait pas un poete, 
il revait peut-etre a sa facon, mais, surtout, il aimait 
a conter, conteur fantasque, epris de bonne chere et 
de bon vin... Au fait, Robin Chevet, la tete ne vous 
tournait-elle pas un peu quand, par les chemins creux 
ou au bord des fontaines, vous voyiez danser les fees 
que mil, sauf vous peut-etre, n'avait apercues ? 



II 



LES FEES DE RONSARD 

Si, pour le paysan, les campagnes de France ser- 
vaient de cadre aux ebats des fees, il n'est pas 
etonnant que la songerie dece paysan se transformat 



240 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

en reve de poete. Ronsard, initie par sa culture 
grecque aux usages des nymphes et des deesses 
mythologiques, confond volontiers ce merveilleux de 
la Grece avec celui de la vieille Gaule dont il est 
l'enfant, et, si des fees hanterent les contes ou les 
chansons de sa nourrice, il leur permit plus tard de 
se meler au ballet des classiques Dryad es. 

II faut dire que la litterature de la Renaissance 
faisait la part belle aux fees, et que Ronsard ne fut 
point sans connaitre les Alcine et les Armide. Lors- 
que Marguerite de France fut fiancee au due de 
Savoie, il la celebra par un chant pastoral. Elle efcait 
elle-meme une de ces princesses erudites qui fleuri- 
rentauquinziemeetauseizieme siecle. Dans le poeme 
de Ronsard, cette elegante princesse nous est de- 
peinte sous les traits d'une fee : 

Elle marchant a tresses descoiffees 
Apparaissoit la Princesse des fees. 
Un beau surcot de lin bien replie, 
Frange, houpe, long, pendait jusqu'au pie; 
Et ses talons qui froloient la verdure, 
Deux beaux patins avoient pour couverture. 
Un earquois d'or son col environnoit. 

Cette princesse des fees ressemble decidement a 
Diane avant la rencontre d'Endymion, 

car la fleche poussee 
De Tare d'Amour ne Tavoit point blessee. 
Et sienne et tranche avoit tousiours ete, 
Parmy les fleurs, en toute liberte. 

G'est une Diane Pienaissance. Les fleurs au milieu 
desquelles apparait la princesse des fees sont les 
fleurs de nos vieux parterres de France, de ceux qui 



LES FEES DE LA FRANCE CLASS10UE 241 

mettaient un tapis riant devant les chateaux clenteles 
et ciseles de la Touraine. Jehan Bourdichon les cueil- 
laifc pour composer les vignettes du missel de la reine 
Anne. Mais la cour de Louis XII etait austere et 
devote. Le role que Ronsard leur prete ferait plutot 
son^er a la ffiiirlancle de Julie, car il en tresse une 
guirlande d'epithalaine pour une princesse amie des 
muses, et il les enumere avec sa gT&ce accoutumee, 
leur don nan t une place dans son beau panne au deco- 
ratif : 

Dedans le creux d'un rocher tout couvert 

De beaux lauriers estoit un antre vert 

Oil, au milieu sonnoit une fontaine, 

Tout a l'entour de violettes pleine. 

La s'eslevoient les osillets rougissans, 

Et les beaux liz en blancheur ileurissans, 

Et l'ancolie en semences enilee, 

La belle rose avec la giroflee, 

La paquerette et le passe- velours, , 

El cette fleur qui a le nom d'Amours... 

Gette fee qu'il appelle ensuite une dryade et une 
nymphe, est, on le devine, emportee en Savoie. 

Sa 1'eerie n'est ni dramalique ni romanesque, seu- 
lement decorative, telle une i'rise legere de souples 
figures qui met un detail exquis, un ou deux vers 
non chal ants et delicieux, dans 1'architecture de son 
oeuvre : 

Mainte gentille nymphe et mainte belle fee, 
L'une aux cheveux pliez et 1'autre deseoiffee... 

En somme, ici, l'une des deux apparait plus majes- 
tueuse que 1'autre. Laquelle a ses « cheveux pliez », 
c'est-a-dire ordonnes et pares, avec des cordons 
de perles, peut-etre, s'entremelant a leurs torsades ? 

16 



242 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Mais, deja, clans les vers precedents, la princesse 
des fees marchait « a tresses descoiffees ». Ron- 
sard a pu se souvenir des marbres de la Grece 
en donnant a sa nymphe des cheveux plies a la 
mode hellene. 

Parfois ses fees sont des deesses de Botticelli : 

Et Amour qui alloit son bel arc desbandant, 
Et Venus qui estoit de roses bien coiffee 
Suivoyent de tous costez Flore, la belle fee... 

ou des nymphes de Corot : 

Afin de voir au soir les nymphes et les fees 
Danser dessous la lune en cotte par les prees... 

Sous la lune d'automne, la brume les efface a demi ; 
les visions de la Grece et de la Gaule se confondent. 

Etaient-ce des nymphes ou des fees ? Le poete ne 
le sait trop, mais il n'a pas besoin de le savoir. Le 
sage Malherbe lui-meme ne pourra s'empecher de 
meler les deux mythologies, et de considerer les 
Muses comme les fees du rvthme : 

Les Muses, les neuf belles fees 
Dont les bois suivent les chansons... 

Certes, il suffit a Ronsard de rever, la memoire 
charmee d'une double influence, pour que les rustiques 
petites fees de Robin Chevet melent a leur grace 
ondoyante un peu de Feurythmie hellenique, et que 
le poete trouve ces deux vers feeriques, les plus 
mysterieux, les plus voiles de tous : 

Afin de voir au soir les nymphes et les fees 
Danser dessous la lune en cotte par les prees. 



iD 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 243 



III 



LES FEES AU BERCEAU DE LOUIS XIV 

Les beaux jours de l'Arioste et de Shakespeare 
etaient oublies ; les fees dont on parlait sous le man- 
teau des cheminees de village devaient borner leurs 
ambitions a amuser les vieilles gens et les petits 
enfants, mais elles etaient bannies de la grande litte- 
rature oii Melissa, Alcine, Titania, meme la folle 
petite reine Mab, avaient si joliment captive les ima- 
ginations ! Le monde litteraire s'habillait alors a la 
romaine ou a 1'espagnole, et les fees etaient bonnes a 
recreer les simples. Cependant, il y avait dans Fair 
d' alors comme un prestige de f eerie ; autour du petit 
roi Louis XIV s'agitaient des heros et des heroines, 
une duchesse de Longueville, une Grande Mademoi- 
selle, un Conde, un Turenne, qui valaient bien les 
personnages des contes les plus merveilleux, tandis 
que le ministre de sa mere exercait sur celle-ci un 
prestige analogue a celui des enchanteurs, que ce 
petit Italien donnait 1'exemple d'une fortune aussi 
extravagante que celle des aventuriers proteges par 
un talisman, et que Marie Mancini ne tarderait pas a 
rever trop volontiers aux rois que Ton vit epouser 
des bergeres. 

Sous les plafonds clores du Palais-RoyaL, le petit 
Louis XIV, encore indifferent aux machinations de la 
politique, s'endormait, berce par des femmes qui lui 
narraient de ces vieux contes. Et lorsqu'il passa des 
soins des femmes a ceux des hommes, il ne pouvait 



24i LA VIE ET LA MORT DES FEES 

oublier les recits merveilleux qui, clans le vague du 
clemi-sommoil, flottaicnt si joliment sur la voix douce 
de ses berceuses! C'est un temoin, le premier valet 
de chambre La Porte, qui nous Fapprend : 

« L'an 1645, nous dit-il, apres que le roi i'ut tire 
des mains cles femmes, que le goiiverneur, les sous- 
gouverneurs, les premiers valets de chambre entre- 
rent en fonctions de leurs charges, je fus le premier 
qui couchai dans la chambre de Sa Majeste, ce qui 
Petonna d'abord ne voyant plus de femmes aupres de 
lui, mais ce qui lui fit le plus de peine etait que je ne 
pouvais lui fournir des contes de Peau d'Ane avec 
lesquels les femmes avaient coutume de 1'eudormir. » 

La Porte meprisa cette coutume et remplaca le 
recit des coates par la lecture de livres d'histoire qui 
eurent sans doute le resultat d'endormir phis vite 
encore le jeune roi, mais qui lui laisserent au cccur, 
j'en suis sur, le tendre regret des contes de Peau 
d'Ane, quoiqu'il n'osat peut-etre plus Favouer. 

Pauvre petit Louis XIV ! Ayant appris les incon- 
venient s du metier royal, il s'amusait, dans ses jeux, 
a faire le valet, ce qui lui attira les reprimandes du 
meme La Porte et d'Anne d'Autriche. II fut si dan- 
gereux pour une reine de jouer a la laitiere que nous 
n'osons pas trop les blamer, mais si c'est a ce prix 
qu'on devient le Roi-Soleil, heureux les simples mor- 
tels dont Fenfance eut le droit d'aimer les contes de 
fees, et aussi d'etre un peu folle ! 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIOUE 245 



IV 



LES FEES CHEZ LE DUG DE BOURGOGNE 



Fenelon qui, pour sou royal elove, se fit fabuliste, 
composa aussi, sans doute vers 1690, des contes de 
fees. Plus heureux a cet egard que Louis XIV, le petit 
due de Bourgognc, au lieu" des solennelles lectures 
do La Porte, put ecouter de charmantes histoires dont 
Ja philosophic exquisc et desabusee se dissimulait 
assez pour ne point trembler ses jeux. 

Les contes de fees de Fenelon ne sont pas des 
contes de fees populaires ; il n'apas etc les demander 
aux. nourrices et aux berceuses. La i'antaisie ne Jui 
man qua pas, son ingenieuse lie des plaisirs sufflrait 
a en tomoigner, et rappellerait au besoin le Voyage 
dans la lune de Cyrano de Bergerac, mais e'est tou- 
jours la fantaisie d'un philosophe. Ges contes de fees 
appartiennentann moraliste tresdelicat, tres rafiine, 
qui juge le monde comme le juge Pauteur de limita- 
tion, qui le juge d/autant plus sevorement quTl en a 
connu Fattrait. 

Comme le due de Bourgogne doit etre un jour 
appele a regner, Fenelon s'attache a lui montrer les 
limites, les faiblesses, les miseres de la royaute. 
Sans doute elle parait si grand c, si surhumaino, 
presque divine, dans ce pompeux Versailles ou la 
1'oule des courtisans rythme son attitude sur les ca- 
prices du maitre, que le precepteur sent la necessite 
de decouvrir Fhumanite toujours pitoyable, meme 
sous le masque de parade qui s'applique au visage de 



246 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

l'idole. « Un roi, tout roi qu'il est, est malheureux s'il 
y pense, » ecrit Pascal. II ne tenait pas a Fenelon 
que son eleve n'y pensat. Dans ces jolis contes, tout, 
semble-t-il, converge au meme but. Le memo cane- 
vas reparait avec des variantes et d'autres person- 
nages, ou les meraes personnages sous des noms clif- 
ferents. Ce sont la vieille reine et la jeune paysanne 
qui echangent Tune sa royaute contre la jeunesse 
de 1'autre, Fautre sa jeunesse contre la royaute de 
la premiere. Ni Fune ni Fautre n'est, d'ailleurs, con- 
tente de son nouveau sort. De la nouvel echange. La 
vieille reine meurt bientot. Peronnelle, la jeune 
paysanne, se trouve lotie de trois pretendants,et elle 
hesite entre eux avant de fixer son choix : Fun est un 
vieux et riche seigneur, Fautre un jeune noble tres 
pauvre, le troisieme un bon laboureur. Alors un 
eclair de psychologie aigue et desenchantee traverse 
ce monde de marionnettes feeriques : c'est le conseil 
donne a Peronnelle de ne pas epouser le vieux seigneur 
parce qu'il Faimerait trop, ni le jeune noble, parce 
qu'elle Faimerait trop, mais le simple laboureur, 
parce qu'il Faime moderement, ni trop, ni trop peu, 
et qu'elle vivrait une vie normale. 

Une autre jeune paysanne est vouee au malheur 
parce que sa beaute^ exceptionnelle et son esprit 
extraordinaire lui valeutune couronne. Ce que Fene- 
lon s'attache a montrer a son eleve, c'est la benedic- 
tion qui plane sur les destinees communes, et la 
detresse et l'epreuve inseparables des destinees ecla- 
tantes. Un trop grand amour, une trop grandebeaute, 
une trop grande puissance, telles sont les sources des 
plus profoncles miseres : « O cju'il est dangereux de 
pouvoir plus que les autres homines ! » s'ecrie un de 
ses personnages. Pensee utile a mediter pour le petit 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIOUE 247 

fils de Louis XIV! Le Fenelon de ces contes n'est 
pas le Fenelon mystique dont le <( sublime », pour 
parlor comme Saint-Simon, s'etait un moment amal- 
game avec le « sublime » de Madame Guyon ; il ne 
songe nullement a perdre terre ; il semble moins 
s'inspirer des preceptes d'austerite chretienne que 
des conseils de moderation donnespar la philosophic 
antique. Ses jeunes paysannes appartiennent a une 
humanite defantaisie, parente de celle de Telemaque. 
On dirait qu'elles n'ont qu'a garder les moutons, a 
boire du lait pur, a danser sur la bruyere, a chanter 
des chansons naives. L'apre souci du pain quotidien 
semble leur demeurer inconnu. Elles annoncent les 
bergeres du dix-huitieme siecle, et Marie-Antoinette, 
en jouant a la laitiere, ne s'ecartera pas beaucoup de 
cetfce conception : « J'aime mieux, dit Goi-ysante, etre 
jeune et manger dupainnoir et chanter tousles jours 
en gardant mes moutons que d'etre reine comme 
vous dans le chagrin et dans la douleur. » Cela rap- 
pelle la phrase d'Achille : « J'aimerais mieux etre 
laboureur parmi les vivants que roi parmi les morts », 
comme nn Saxe rappelle un marbre. La vieillesse, la 
maladie, la mort, sont les epreuves communes al'lru- 
manite. Fenelon revientperpetuellementsurce theme. 
Peu luiimporte que ses bergeres dansent perpetuel- 
lement et chantent tout le jour : cet optimisme voulu 
contraste avec le sombre realisme dont nous par- 
lions tout a Fheure, et dont il use pour peindre les 
miseres royales sous 1'aspect le plus hicleux. 

Helas ! Ces miseres royales, un siecle ne passera 
pas avant de les avoir drama tisees an dela de ce que 
pourrait imaginer le cerveau le plus hardi. Shakes- 
peare avait eteleur poete, mais Fauteur de Richard II, 
de Richard III, de Henri VIII, le peintre des rois 



248 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

martyrs et des reines tragiques, reste en deca de la 
vie, quand celle-ci met en scene une Marie- Antoinette. 
Cela, Fenelon ne peut le prevoir, et, cependant, par 
les plus beaux jours de Pantonine, un frisson de Fair 
rappelle que 1'hiver est proche. II y eut de pareils 
frissons dans l'atmosphere de Versailles, a cet 
automne solennel et parfois trouble de la royaute ! 
Fenelon s'efforce de faire saisir a son eleve le sens 
mysterieux de l'anneau feerique qui confere un pou- 
voir superieur a celui de Fhumanite simple, mais qui 
devient funeste a son possesseur lorsqu'on en use 
mal, ou, au moins, etourdiment. Cet enseignement 
n'est que preliminaire ; Fenelon se tient ici dans les 
petits champs cultives par la vieille morale humaine, 
et Ton devine qu'il devoilera plus tard au due de 
Bourgogne des cimes, des oceans, Finclicible beaute 
des horizons surnaturels. Le Fenelon des Lettres de 
direction, le Fenelon des psychologies tenues, sub- 
tiles, ajoutera quelque trait a ces conseils de mode- 
ration, a ces eloges de lamediocrite, et quand il nous 
peint Jes habitants d'une ile imaginaire occupes a 
composer des symphonies de parfums dont ils usent 
comme de la musique, nous voyons en lni l'homme a 
qui rien n'est inconnu des couteuses Mies du siecle. 
Et maintenant ou sont les fees, me direz-vous ? 
Mais nous avons tout le temps parle des fees de Fe- 
nelon, raeme en parlant d' autre chose. Elles sont la 
pour amener les peripeties voulues, les effets desi- 
res, elles servent a Taction du recit, comme les fils 
aux mouvements des marionnettes; ce sont elles qui 
metamorphosent les vieilles reines en jeunes pay- 
sannes ou les jeunes paysannes en vieilles reines, 
a moins qu'etant fees elles-memes, les vieilles reines 
et les jeunes paysannes n'aient la faculte d/echanger 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 249 

leuv royaute et leur beaute. Ce sont elles encore qui 
detiennent les anneaux merveilleux, qui les octroient 
a leurs favoris, qui donnent un conseil ou tirent la 
morale de quelque evenement. Si Minerve n' etait pas 
une deesse de la mythologie greeque, elle pourrait 
aussi bien etre une fee tutelaire. .Les tees que Ton 
evoque pour le due de Bourgogne no sont pas fantai- 
sistos, elles sont morales et rationnelles ; elles ont 
toute la raison, toute la solidite, tout le jugement, 
tout le tact que le dix-septieme siecle admira ehoz 
Mine (hi La Fayette on. Mine de Maintenon. 



\ r 



PERRAULT LTBERATEUR DES FEES DE FRANCE 



Malgre tout, les fees n'etaient pas encore offlciel- 
lement sorties de leur disgrace. Mais leur vengeur 
etait ne. Rien ne semblait devoir le predisposer a son 
role. D'une famille bourgeoise, au tour d'esprit vii' et 
original, il etait ne fort malin, irreverencieux. Un de 
ses jeux d'enfance avait ete de travestir YEneide et 
d'en composer une oeuvre burlesque. II ne demandait 
pas mieux que de rire au nez de FOlympe, et il allait 
faire surgir du vieux sol gaulois toute une autre my- 
tliologie, beaucoup plus fantaisiste, beaucoup plus 
capricieuse, beaucoup plus humble, beaucoup plus 
familiere, a laquelle il donnerait, avec un art ingenu 
et charmant, la patine du grand siecle. Ce liberateur 
des fees s'appelait Charles Perrault. II fut d'abord 
un ecolier fort avise, fort espiegle, capable d'etude 



250 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

et d'application, cependant, a ses heures et selon son 
gre: tel, sans doute,que Chardin en peignit,unsiecle 
plus tard, sur des fonds gris et sobres d/interieurs 
bourgeois. « Ma mere, ecrit-il, se donna la peine de 
m'apprendre a lire. » Nous sommes ch amies de cette 
confidence : il eut manque je ne sais quelle grace au 
genie de Charles Perrault, s'il n'avait pas appris a 
lire sur les genoux de sa mere. « Mon pere prenait 
la peine de me faire repeter mes lecons le soir apres 
souper et m'obligeait de lui dire en latin la substance 
de ces lemons. » II y avait quatre fils : deux d'entrc 
eux, Nicolas, fufcur docteur en Sorbonne et janseniste, 
Claude, futur architecte de la colonnade du Louvre, 
collaboraient avec Charles a VEneide burlesque. De 
si belles fusees de rire sortaient de ce logis paisible 
que les voisins, plus d'une fois, en durent etrc 
avertis. Vers cinq heures, en ete, Charles se prome- 
nait avec son ami Beaurain sous les ombrages du 
Luxembourg : c'est la qu'ils avaient pris la resolution 
de ne plus retourner au college de Beauvais, apres 
que Charles eut decoche a son regent une assez vive 
impertinence : <( J'ens la hardiesse de lui dire que 
mes argumens etaient meilleurs que ceux des Hiber- 
nois qu'il faisait venir, parce qu'ils etaient tout neui's 
et que les leurs etaient vieux et tout uses. » Avec 
Beaurain, il elabora un programme de lecture a la fois 
un peu fantaisiste et tres vaste. Cela comportait des 
causeries au jardin du Luxembourg. La delicieuse 
salle d'etude, et corame elle convenait au futur auteur 
des conies de fees ! Comme on est peu surpris de se 
dire qu'il avait si volontiers echange contre elle les 
sombres murs d'un college ! Les grands arbres de- 
vaient lui donner de belles et enivrantes lemons, alors 
que toute la jeunesse du printemps fleurissait sur les 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIOUE 251 

vieux troncs, comme le juvenile enthousiasme des 
etudiants sur les solid es maximes de F antique sa- 
gesse. Mais le futur poete de la Belle au Bois dor- 
mant, avec sa mine d'effronterie, m'a tout Fair d'avoir 
interprete a sa guise le principe de Platon : « Ne juge 
vrai ce que Foil te clifc vrai que lorsque tu F auras 
eprouve en toi-meme comme tel. » Aussi, plus tard, 
eut-on beau lui dire qu'Homere, Virgile, Phidias et 
le Parthenon ne seraient jamais depasses, qu'ils 
laisseraient au contraire loin derriere eux toutes les 
oeuvres humaines des temps futurs, Perrault s'avisa 
de reconnaitre son ideal de beaute dans Versailles, 
et de n'en vouloir demordre, malgre les soubresauts 
d'indignation qu'il fit subir a la perruque de Boileau. 
II parait, d'ailleurs, qu'il commit cles maladresses 
en defendant sa these. Charles Perrault travailla, 
sous les ordi*es de Colbert, a la surintendance cles 
batiments, et encourut la disgrace de Louvois quand 
celui-ci recut cette charge, apres la morfc de son rival. 
Louvois s'arrangea meme pour Fevincer de la petite 
academie des inscriptions et medailles dont Perrault 
etait un des fondateurs. A F Academie francaise, il 
froissa plusieurs de ses colJegues par son opinion 
sur les modernes, jugee par trop paradoxale. II s'etait 
retire dans sa belle maison dufaubourg Saint-Jacques, 
« qui, explique-t-il, etant proche du college, me don- 
nait une grande facilite d'y envoyer mes enfants, 
ayant toujonrs estime qu'il valait mieux que des en- 
fants vinssent coucher a la maison de leur pere, quand 
cela peut se faire commodement, que de les mettre 
pensionnaires dans un college oii les moeurs ne sont 
pas en si grande surete. Je leur donnai un precep- 
teur, et, moi-meme, j'avais soin de veiller sur leurs 
etudes ». Ainsi Perrault vieillit doucement, oubliant 



252 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

ses deboires, et la vie luireservait, pour son automne, 
la decouverte d'un tresor. 

Le cletracteur des Muses classiques au pur profil 
et aux nobles draperies s'eprit d'une autre Muse, 
nee sans doute sur le vieux sol gaulois et depositaire 
de cette immense sagesse anonym e qui vole avec la 
poussiere des grandes routes et bavarde, le soir, au 
bord des fontaines, jugeant, a la maniere du choeur 
antique, les puissants du jour et les evenements de 
1'epoque — nne muse qui a remplace les cothurnes 
par les sabots, dont la voix s'est rouillee comme le 
son des vieilles horloges, et qui, son fuseau a la main, 
sa quenouille au cote, se plait a discourir. Ou 1'avait- 
il reneontree? Peut-etre, dans quelque coin de cette 
douce et un peu narquoise Touraine dont ses parents 
etaient originaires, et qui lui avait donne quelque 
chose de son irreverente bonhomie. Peut-etre, deja, 
s'etait-elle penchee sur le petit Charles, alors que, 
sur les genoux de sa mere, il apprenait a lire. 11 dut 
la retrouver aupres du berceau de ses enfants. 

Ces contes de fees populaires etaient alors indiffe- 
remment appeles conies de Peau d'Ane ou conies 
de la Mere POye. Boileau les meprisait : « Bon 
Dieu, s'ecriait-il, qu'aurait-on dit de Virgile si a la 
descente d/Enee dans Fltalie, il lui avait fait conter 
par un hotelier rhistoire de Peau d'Ane et des contes 
de la Mere i'Oie?» Mais La Fontaine n'attendait 
point la vogue que le livre de Charles Perrault 
donna largement a ces vieilles histoires pour ecrire : 

Si Peau d'Ane m'etait conte 
J'y prendrais un plaisir extreme. 

Perrault prit sans doute un plaisir extreme a se 
faire redire par ses enfants des contes que lui avait 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIC UE 253 

narres sabereeuse, et, quandil les publia en 1(597, cefut 
sous le Litre de Conies de la Mere I'Oye, par Perrault 
Darmancour. Charles Perrault n'avait ose les signer, 
ces contes immortels, de son nom d'academicien, et il 
prenait un pseudonyme, pseud onyme cliarmant si 
nous songeons que c'etait le nom reel de son petit 
gareon, de Penfant qui, peut-etre, lui redisait les 
contes, et qui devenait ainsi son collaborates in- 
genu. 

Perrault ne clierche point, pour faire evoluer ses 
fees, un autre monde que celui qu'il a sous les yeux; 
il ne s'embarrasse nullement de la lointaine Avalon et 
de la foret de Broceliande. II ne cree point, comme 
Shakespeare, une foret d'Athenes baignee de clair de 
lime. La France du dix-septieme sieele, avec ses 
villages, ses chateaux, ses chaumieres, lui fournit 
son decor, et il en use avec une grace sobreet savou- 
reuse. Les paysages out plus de douceur qued'eclat. 
Nous les reconnaissons, et les interieurs y sont 
brosses, d'une belle touche large et pleine : c'est la 
chaumiere du Petit-Poucet, une vision de misere; la 
maison cle Fogre, qui ressemble a celle d'un paysan 
aise ; c'est la magnifique demeure de Barbe-Blene, 
ses coffrets, ses miroirs, ses soupers, ses vaisselles 
d'or et d'argent, ses tapisseries precieuses, tout ce 
luxe qui, derriere la lourde facade sculp tee d'un 
hotel de financier, accumulait des richesses, et le 
merae luxe s'epanouit dans la maison de campagne 
ou le terrible homme conduit sa jeune epouse ; le 
paysage est de Beauce ou de Brie, plat et decouvert, 
et Ton y voit de loin la marche d'un troupeau de 
moutons ou l'arrivee des cavaliers liberatenrs. Le 
chateau de la Belle au Bois dormant a des splen- 
deurs royales, comme on pouvait les concevoir au 



254 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

grand siecle : cour pavee de marbre, solennelles 
chambres dorees, lit cle broderies d'or et d'argent, 
salon de miroirs, tel que la princesse de Cleves eut 
pu y rencontrer M. de Nemours, un pen cousin du 
salon vitre ou, se croyant seule, 1'heroine de 
Mme de La Fayette attachait des rubans a la canne 
de son amoureux. 

Voila Taspect des choses ; il en est de meme pour 
les usages ; les carrosses sont de style, et les laquais 
ont le meilleur ton. Princes et princesses se parlent 
dans un langage que 1'hotel de Rambouillet n'eut 
point desavoue.Leurs phrases ont une grace delicate, 
qui fleure Versailles et la cour du grand roi : « Vous 
vous etes bien fait attend re, » dit la Belle au Bois 
dormant a son jeune fiance. Une infante cl'Espagne 
pourrait accueillir ainsi son pretendu. Berenice eut 
salue Titus d'un aussi tendre reproche. Efc Riquet a 
la Houppe rassure la belle et sotte princesse par 
une phrase dont le joli tour se fut acquis F appro- 
bation de Julie d'Angennes et de ses spirituelles 
amies. 

La vieille fee cle la Belle au Bois dormant a pu, 
dans sa jeunesse, s'appeler la fee Maglore et figurer 
aux jeux d'Adam de la Halle ; comme Maglore, elle 
est susceptible, depitee, et elle s'evertue a gater la 
besognedeses compagnes, mais il ne s'agit plus d'un 
pauvre tapis. Elle a vu ses compagnes recevoir cha- 
cune un convert d'or massif dans un ecrin, mais 
sur elle on ne comptait pas ; a la derniere heure, 
on a pu se procurer un couvert de plus, mais 
1'ecrin manque, et la vieille personnese froisse d'une 
faute de savoir-vivre. Une invitation oubliee, un 
ecrin qui manque, voila les raisons d une catas- 
trophe. Les fees de Perrault ressemblent etrange- 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 255 

ment aux dames de la cour, aux duchesses a tabou- 
ret, enragees de preseance, et chez lesquelles une 
petite omission amene des clesespoirs tragiques ou 
des haines furieuses. Mais il n'en faut point con- 
clure que cela n'est pas conforme au temperament 
des fees : elles ont a l'exces tous les defauts feminins, 
et tous les caprices, toutes les susceptibilites cles 
grandes dames habituees a l'adulation. 

II est delicicusement amusant de comparer notre 
Belle au Bois dormant a la Talia de Basile ou a la 
Blanche-Neige de Grimm, Tune aux allures sauvages, 
I' autre aux allures mythiques. Ah! la notre est uni- 
que et incomparable, dans Telegance d'une civilisa- 
tion raffinee. Elle ne voisinepas avec les gnomes des 
montagnes, elle clort au milieu d'une cour magnifi que 
qui a garde dans le sommeil son decor d'apparat, 
corame si, par hasard, les courtisans de Louis XIV 
s'etaient assoupis a leur poste de 1'CEil de bo3uf, en 
attendant le passage du grand Roi. AinsiTa voulu 
la fee, venue expres, pour toucher tout ce monde de 
sa baguette magique, dans un char de feu attele do 
dragons. Ge detail nous montre une certain e har- 
diesse feerique dont Perrault se gavel era bien et'abu- 
ser. Pour le reste, e'est Versailles on Fontainebleau 
plonges dans le sommeil, mais parfaitement recon- 
naissables. II y a meme les violons si goutes aux 
Medianoches ! Helas ! Geux-ci sont du siecle dernier, 
et ils ne savent jouer que les airs d'il y a cent ans. 
Seuls, ils expriment la dissonance imperceptible. Gar 
elle est tragique, Taventure delaprincesse endormie, 
si tragique que Ton peut se demaneler si le don elu 
reveil, octroye par la bonne fee, ne semble pas pire 
que la malediction de la fee mauvaise. Elle parait 
avoir seize ans, mais un siecle pese quand meme sur 



25(5 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sos ehe/veux blonds, et son ame est pleine de sou- 
venirs secrets qu'elle ne peut confier a personne. 
Ah ! la Iriste chose que de se reveiller apres 
cent ans de sommeil ! N'y a-t-il pas au fond du 
coeur humain des violons qui jouent encore des airs 
d'autrefois ? Comment les ecouter, sans se sentir 
mourir ? 

Toute cette poesie du passe, c'est Perrault qui la 
fait jaillir, comme d'une source vive, du vieux mythe 
de la princesse endormie. Les etranges et beaux 
fiances s'agenouillent clevant Fautel illumine, pour 
etre mariespar le Grand Aumonier, car leur profond 
amour ne transige avec aucune deslois de F etiquette, 
et ils ne se contenteraient pas d'un aumonier de se- 
cond ordre. Ainsi qu'il convient, la prt^miere dame 
d'honneur viendraleur tirer le rideau. Nul detail n'est 
omis. La Belle au Bois dormant et son epoux sont de 
vrais princes qui n'ignorent rien de ce qu'ils cloivent 
a leur grandeur, et qui connaissaient leur metier, 
avec tous les usages du clix-septieme siecle. O Ba- 
sile, cachez-vous ! Notre princesse oserait-elle en- 
tendre Fhistoire de sa devanciere ? Et vous gnomes 
de Blanche-Neige, comment vous glisseriez-vous 
parmi tant d'habits brodes et chamarres ? 

Perrault a la tete pleine de ces usages et de ces 
spectacles. Lamethode de seduction que Barbe-Bleue 
emploie vis-a-vis de sa future ne differe pas tant — 
toutes proportions gardees — de celle par laquelle 
Louis XIV faisait sa cour a La Valliere, et meme a 
la jolie Madame, a cette heure indecise du coeur dont 
Madame de La Fayette parle avec un si joli accent ! 
Tout y est, jusqu'aux plaisanteries qui ne furent pas 
absolument dedaignees par le grand Roi. Barbe- 
Bleue ne pouvait mieux flatter la belle qu'en lui don- 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSlQtlE 55? 

nant Fillusion de vivre comme les dames de la cour. 
« Toutes ces personnes passaient les apres-dinees 
chez Madame. Elles avaient Fhonneur de la suivre 
au cours ; au retour de la promenade, on soupait 
chez Monsieur; apres le souper, tons les hommes de 
la cour s'y rendaient, et on passait le soir parmi les 
plaisirs de la comedie, du jeu et des violons. Madame 
disposait de toutes les parties du divertissement, 
elles se faisaient toutes pour elle ; apres souper, on 
montait dans des caleches, et, au bruit des violons, 
on s'allait promener la nuit autour du canal. » Telle 
etait 1' autre feerie qui se passait a Fontainebleau, a 
Fepoque ou Perrault commengait a travailler avec Col- 
bert pour la splendeur dupoeme architectural qui de~ 
vait illustrer leregne de Louis XIV. Quoi d'etonnant 
a ce qu^il entendit resonner ces violons jusque dans 
son reve de la Belle au Bois dormant, au fond de 
sa maison bourgeoise sise faubourg Saint-Jacques? A 
cette epoque, Madame etait morte, La Valliere au 
Carmel, Colbert avait disparu, Perrault etait en dis- 
grace. Si les echos du canal avaient redit les airs 
d'autrefois, pour les coeurs oublieux des hommes, ces 
airs, comme ceux que jouaient les violons des contes, 
eussent ete du siecle passe. Perrault fait penser a 
Mme de La Fayette quand il ecrit dans Barbe-Bleae : 
« Ce n'etaient que promenades, parties de chasse 
et de peche, que danses et festins, et que collations; 
on ne dormait point, et on passait toute la nuit a se 
faire des malices les uns aux ant res. » 

Pen importe a Cendrillon d'avoir pour aicule, dans 
la vieille Egypte, la belle courtisane Rhodopis. 
Elle est, chez nous, tres authentiquement naturalisee, 
et nous devinons que, stylee par sa marraine, elle doit 
esquisser la reverence avec autant de grace et de 

17 



258 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

bonheur qu'une eleve cle Saint-Cyr, patronnee par 
Mme de Maintenon et presentee a Louis XIV. Les 
fees elles-memes sont francaises, tres purement et 
tres agreablement. Elles sont des fees de France, 
avisees, prudentes, sociables, point fantaisistes a 
l'exces, moderees comme laplupart de nos paysages. 
Cartesiennes, a-t-on dit, comme la belle et savante 
Mme de Grignan ; il y a, parait-il, toute une philo- 
sophic dans la methode selon laquelle la fee marraine 
de Gendrillon opere ses metamorphoses, transformant 
la citrouille en un carrosse qui en conserve la rondeur, 
le rat engros cocher qui garde les moustaches de son 
premier etat. Nous savons que les savants clonnent 
l'Egypte comme lieu de naissance aux contes ou les 
chats jouentun role; mais nous songeons quele Chat 
Botte a peut-etre appris quelque chose de tel inge- 
nieuxfripon qui sert cle valet chez Moliere. Des siecles 
ont travaille au perfectionnement des marionnettes 
de Perrault, mais elles ne sont si humaines et si vi- 
vantes que parce qu'il a affme chez elles la ressem- 
blance avec les contemporains qu'il voyait vivre et 
se mouvoir sous ses yeux. 

Dans ce decor et sous ces formules, d'ou viennent 
les personnages mis en jeu ? De tres loin, s'il faut en 
croire les savants et les commentateurs. S'ils ont 
adopte perruque et fontanges, ils ont aussi, parait-il, 
conserve certains accessoires qui rendent leur origine 
venerable et lointaine. Ce chaperon rouge, cette 
pantoufle de vair, cette barbe bleue, cette peau 
d'ane nous arriveraient de je ne sais quel vestiaire 
mythologique. Le chaperon rouge ne serait ni plus 
ni moins que la coiffure de l'aurore. Et la pantoufle 
de vair chausserait la meme aurore, alors qu'elle 
court dans la rosee du matin, etincelante aux pointes 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIOUE 259 

des herbes. La peau d'ane, comme la brume, deguise 
la splendeur de l'aurore. Les sauveurs de Mme Barbe- 
Bleue sont les deux crepuscules, les Agwins vedi- 
ques. Les aurores se multiplient, il y en a de tous 
les ages. La grand'inere du petit Chaperon rouge 
est une vieille aurore. Les femmes mortes de Barbe- 
Bleue sont aussi de vieilles aurores. On dirait que 
nos ancetres n'ont jamais eu d'autre sentiment que 
l'emoi du jour nouveau. Le loup figurerait bien pour 
nous la nuit devorant la tiare de rubis que le soleil 
met au front des montagnes, mais il represente, 
parait-il, en realite, le soleil, le soleil meurtrier, le 
grand soleil devorant des pays bniles et desseches. 
II avale, d'une bouchee, la douce aurore. Vraiment 
Perrault s'en doutait-il ? Le soleil modere de notre 
France, qu'il connaissait bien, n'avait jamais pris a ses 
yeux ces allures de loup devorant. Venn de si loin 
qu'on le suppose, ce conte etait populaire dans la 
vieille Ilecle France peuplee de loups qui n'avaientrien 
de commmi avec le soleil de l'lnde, mais qui etaient 
bel et bien les freres de ceux que chante Villon. 
Aussi le conte du Chaperon rouge fut-il tres repandu 
dans la campagne de Paris. II y avait aussi des 
loups-garous, et ce personnage mal faaie du moyen 
age, maitre Guillou, en qui se fondaient les deux 
types du diable et du loup. 

Le loup soleil des pays lointains s'est combine avec 
ces loups imaginaires ou reels de la vieille France. 
Et, pour les petits, il s'est mis a symboliser tous les 
dangers de l'ombre et de Finconnu, la terreur vague 
qui haute deja leur sensibilite. 

Perrault ne nous montre pas qu'il se soit souvenu 
du lointain Orient ; pour f aire evoluer le petit Chape- 
ron rouge, illui plait d'esquisser un bout de paysage 



M6 la vie et la mort des fees' 

francais : la foret oii travaillent les bucherons, la 
route claire sur laquelle l'ombre des noisetiefs jette 
sa dentelle blanche et transparente, les fleurs des 
champs — bluets et coquelicots — qui bordent le 
cheniin, les silhouettes de moulins a v6nt. Tout cela 
est intime et familier , et Pinterieur de la mere-grand 
est brosse avec la raerae exquise intelligence des 
details : la porte a bobinette et a chevillette, la hu- 
che ou Fon serre le pain, le grand lit perdu dans 
Tobscurite de 1'alcdve profonde. Pauvre petit Cha- 
peron rouge a la coiffure d'aurore ! 

Aussi nous oublions l'origine vagabonde, exotique 
de ces recits et des personnages qu'ils nous font 
conriaitre. L'air de la vieille France leur a donne 
son souffle et ils sont des notres. Perrault les a mar- 
ques a Festampille de son genie qui nous appartient. 
Et maintenant, pour nous, a tout jamais, ces vieux 
contes, issus de mythes encore plus anciens qu'eux- 
memes, s'appellent et s'appelleront, a juste titre, les 
conies de Perrault. 

VI 

LES FEES DANS LES SALONS 

Si Perrault conserve quelque chose d'inimitable, 
rieti n'empecha qu'il ne fut souvent imite. Ces deli- 
cieux contes, profonds comme la vieillesse etingenus 
comme Tenfance, naquirent a une epoque ou les fees 
devenaient a la mode, et ou elles ne tardereiit pas a 
faire fureur. Les beaux esprits s'y mettent, et c'est 
une veritable frenesie. Dans les salons les plus 
renommes > les conversations se transforment en per- 



LES FEES DE LA FRANCE CLA.SSIOUE 261 

petuels contes de fees. Chacun a le devoir d'y aller du 
sien. L'imagination se laisse aller sans trop savoir on 
elle aboutira, selon le caprice des reves. On s'y prend 
comme pour la tapisserie, en alignant des petits mots 
ou d'autres aligneraient de petits points ; et les his- 
toires improvisees s'enchevetrent en etourdissantes 
arabesques. En relisant ces contes, nous leur trou- 
vons un aspect pale et lointain de tapisseries fanees. 

Leurs admirateurs leur attribuaient ou feignaient 
de leur attribuer de serieuses vertus educatrices. 
Ces recits etaient censes precher toujours la morale 
et devoir former le coeur des rois. Au fait, les educa- 
teurs ne les dedaignaient point. Mme de Maintenon 
elle-meme y prenait plaisir, et contait en filant comme 
la reine Berthe ou comme une simple Mere FOye. 

Son eleve la duchesse de Bourgogne acceptait la 
dedicace de la Tyrannie des Fees deiruite par 
Mme d'Auneuil, qui tenait un salon litteraire. Les 
salons litteraires etaient enrages pour ce genre qui 
ne leur demandait pas un trop fatigant effort de pen- 
see. La Pensee est une solitaire, et les salons ne 
s'engouent qu'exceptionnellement des solitaires. 

Les femmes adoptent ces feeries avec enthoa> 
siasme. La preface du Cabinet des fees nous donne 
un tableau complaisant de la societe qui s'en delecta. 

Les femmes de qualite ne couraient pas. Elles causaient 
et conversaient essentiellement. Les plus galantes ne se pre- 
naient qu'a la conversation, elles etaient generalement ins- 
truites (plusieurs aimables et jolies). II y avait un fond de 
dignite qui n'etait pas si deplace qu'on le pense. Les cote- 
ries etaient reellement des coteries. On se bornait. Le 
nombre des amis n'augmentait ni ne decroissait. On vieil- 
lissait ensemble. Chaque cercle offrait presque une famille. 
On y gagnait plus de franchise, plus d'agrement. On savait 
se quereller et oublier les querelles. Les moeurs n'avaient 



262 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

pas fait ce dernier pas de declinaison. Une femme offrait un 
appartement a un savant, a un ami : on n'en glosait point. 
La science, l'amitie, paraissaient des pretextes ou, plutot, 
des titres piausibles. Les Mercures se remplissaient de 
questions sur les manieres d'aimer ; d'un autre cote on tra- 
cait des caracteres, ici des roaximes. Comme on connaissait 
ceux avec qui Ton vivait etqu'on vivait longtemps, on con- 
naissait le coeur humain. Les hommes ne s'eloignaient point 
des femmes : un due de Saint-Aignan, un due de La Roche- 
foucauld avaient donne de trop bons exemples. Les visites 
de l'amitie ou de l'esprit etaient aussi reglees que les pen- 
dules. On voulait samuser, on se donnait un canevas, et le 
petit conte etait fait. On se peignait Tun et Fautre, et Ton 
riait ensuite... L'esprit francais amis tant d'amabilite, tant 
de legerete dans ce travail, qu'on doit convenir que la feerie 
est une des plus dedicates et des plus ingenieuses branches 
de notre litterature. 

Voila comment, environ a quatre-vingt-dix ans de 
distance, le dix-huitieme siecle jugeait ce delasse- 
ment du grave et fin dix-septieme siecle. 

Ces petites societes, d'ailleurs, survecurent au 
grand siecle. Elles se formaient de preference 
autour d'une femme agee, ou ? du moins, a Tautomne 
de l'age, et qui savait user avec un sourire du pri- 
vilege confere par les premiers cheveux blancs. II ne 
messied nullement d'etre une jolie aieule dont le fin 
profil s'adoucit a Tombre de dentelles parfumees. 
L'heure des visites est reguliere comme celle des hor- 
loges et la place des gens comme celle des meubles. 
Ceux qui viennent sont les amis des jours de pluie 
ou de soleil, et, quand leur pensee est distraite, leurs 
pieds accomplissent tout seuls le trajet accoutume, 
vieux de tant d'annees ! Aux longs crepuscules de la 
saison douce, ils voient les memes reflets de soleil 
mourir aux memes angles et dans les memes cuivres ; 
quand les jours sombres de Fhiver meurent dans la 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 263 

nuit, ils regardent la raeme lampe s'allumer, eclairer 
leur causerie. On a traverse ensemble les memes pe- 
riodes de ^existence ; chaque inflexion de voix, chaque 
jeu de physionomie, chaque coup d'oeil sont appre- 
cies a leur juste valeur, et selon leur signification. 
Rien n'est cache des gouts, des manies, des petites 
faiblesses de chacun. II est tres facile de concevoir 
que Ton penetre ainsi le cceur humain a une profon- 
deur que n'atteint pas notre observation distraite, 
precipitee, aussi vaste que superficielle. Voyez, par 
exemple, quelle attention les heros de Racine pretent 
aux moindres signes du visage. Dans un de ces 
petits cercles, tres affines, La Rochefoucauld a cisele 
ses Maximes, La Bruyere a grave ses Caracleres. 
Peut-etre est-ce d'une telle societe qu'est sorti cet 
admirable Discours sur les passions de Vamour, 
dont Fattribution, parfois contestee, peut etre donnee 
a Pascal. Cette connaissance precise du coeur hu- 
main n'abandonne pas Hamilton ni Mme d'iVulnoy, 
meme quand ils laissent aller leur imagination, la 
bride sur le cou. Plus tard, Mile de Lespinasse raf- 
folera des contes de fees. 

Vous representez-vous ces auditeurs ? Ils arrivent 
portant, comme un invisible fardeau, un tas de petites 
miseres inherentes a la vie quotidienne. Le brouil- 
lard, le froid, 1'humidite, l'obscurite du dehors ; une 
ambition decue, une visitemanquee, une vanitefrois- 
see ; tout cela reveille, dans leur corps et dans leur 
ame, Techo assourdi des vieilles douleurs ; il y a dans 
Tune des rouages qui grincent et dans l'autre des 
articulations qui resistent. Quelque part on trouve 
un feu, une lampe, une reunion de causeurs qui vous 
accueillent. Deja les titres eclatants du Rameau (Tor 
et de VOiseau bleu sourient comme des rayons de 



2t>4 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

soleil ou cles trouees d'azur, C'est le moment (Tou- 
vrir les jardins feeriques. 



VII 



MADAME D AULNOY 



Parmi les plus beaux de ces jardins feeriques 
sont ceux dont la baronne d'Aulnoy possede la clef 
de diamant! Quel chagrin nous impose l'obligation 
d'avouer, en commencant a parler d'elle, que cette 
amie de l'enfance est peu recommandable ! 

Marie-Catherine Le Jumel de Barneville avait 
epouse, vers Tage de quinze ou seize ans, un nomme 
Francois de la Motte, de trente ans plus age qu'elle. 
Inutile de dire qu'en faisant ce mariage la famille 
avait, sans le moindre scrupule, cede a des considera- 
tions d'interet. Francois de la Motte etait, d'ailleurs, 
un mediocre sire. II avait ete employe au service duduc 
de Vend6me, puis il avait achete la baronnie d'Aulnoy 
en Brie et avait ete eleve au grade de chevalier de 
Saint-Michel. Lui et sa femme s'entendirent pour 
manger la plupart de leursbiens. lis ne s'entendaient 
pour rien d'autre, semble-t-il. Le baron mourut a 
quatre-vingts ans, « accable, selon d'Hozier, de ses 
infortunes et des infamies de ses deux filles dont il y 
en a deux qui imitent leur mere » . Voila un triste 
compliment a Padresse de notre conteuse. G'est 
qu'il ne lui avait pas suffi d'avoir une conduite legere ; 
avecl'aide de sa mere, Mme de Guadagne, elle avait 
terite de se debarrasser de sori man en Taccusant de 



LES FEES BE LA FRANCE CLASSIQUE 265 

lese-majeste, crime capital. Francois de la Motte 
prouva son innocence, et ce flit Tamable baronne 
qui faillit y perdre la tete, mais, faute de preuves 
suffisantes, elle echappa au sort que lui eut reserve 
la justice de ce temps. Ah ! Comme nous sommes 
loin du Rameau (TOr et de VOiseau bleu, et de 
toutes les delicieuses fantaisies qui nous semblaient 
avoir fleuri dans une imagination idyllique ! 

Certes, cen'etait pas Fimagination quimanquait a 
Mme d'Aulnoy, elle en avait meme de plusieurs sor- 
tes, de bon et de mauvais aloi, gardant le bon pour 
ses oeuvreslitteraires, et employant parfois le mauvais 
dans la vie reelle. Ses memoires intitules la Cour el la 
Ville de Madrid nous revelent en elle Fepanouisse- 
ment de ce don brillant et parfois dangereux. Je crains 
beaucoup que notre baronne ne soit rien de mieux 
qu'une coquine, mais il faut lui reconnaitre de 1'es- 
prit, de la vie, une jolie facilite de plume. II se peut 
qu'elle invente jusque dans ses memoires. Elle aime 
les aventures pittoresques, les beaux jardins comme 
ceux de Don Augustin Pacheco, et les belles toilettes 
comme celle que porte, au lit, la jeune femme du 
meme Don Augustin; ni bonnet, ni cornette, cheveux 
noues d'un ruban et serres dans un morceau de taf- 
fetas incarnat ; chemise large et fine a manches 
larges et a fleurs brodees de soie bleue et chair ; 
manchettes de taffetas blanc et boutons de diamant. 
Son lit est de cuivre dore apommes d'ivoire et d'ebene, 
elle s^ppuiecontre plusieurs oreillers laces de rubans, 
garnis de dentelles hautes et fines ; son couvre-pieds 
est de point d'Espagne agremente d'oret de soie. G'est 
deja presque une toilette et un ameublement de conte 
de fees ; de la meme plume, Mme d'Aulnoy decrira la 
parure des feeriques princesses, etTon se clemaiide si 



266 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

ses souvenirs maitrisent son imagination, on si son 
imagination ajoute a ses souvenirs. La earner era- 
mayor de la cour d'Espagne est pareille a une mau- 
vaise fee. La pauvre petite reine, emprisonnee dans 
Tetiquette, fait songer aux princesses captives. Pour- 
tant elle etait jeune, et le roi amoureux d'elle. Cela 
n'empecha point la fameuse earner era-may or, la du- 
chesse de Terranova, de tordre le cou au perroquet 
qui recreait la reine en lui debitant des mots frangais. 
La pauvre petite souveraine devora son chagrin, 
s'il en faut croire Mme d'Aulnoy. Mais quand vint 
Fheure du baise-main, la terrible duchesse s'appro- 
cha d'elle pour s'acquitter de son devoir, et la jeune 
femme, devant toute la cour, lui appliqua sur la joue 
le plus magistral soufflet qu'ait jamais donnela main 
d'une reine, un soufflet dont l'echo nous rejouit 
encore apres deux siecles. La duchesse de Terrano- 
va se releva furieuse, et se mit a rassembler des 
centaines de cousins et d'arriere-cousins, pour 
venir demander au roi reparation. Certes, la situa- 
tion ne manquait point de perils pour une petite 
reine etrangere. Celle-ci s'en tira avecuneirreveren- 
cieuse et spirituelle gaminerie de petite Fran^aise. 
Elle connaissait la coutume espagnole qui veut 
qu'une femme enceinte puisse se passer toutes ses 
fantaisies les plus saugrenues. « C'est un antojo », 
dit-on. Le ministre et le roi ne comptent plus. 
« G'etait un antojo, » murmura la petite reine quand 
le roi fit mine de se plaindre. II n'y avait plus rien 
a dire. Le roi embrassa la reine en declarant : « Tu 
as bien fait. » 

Ne sommes-nous pas au milieu d'un conte de fees ? 
Le perroquet ne parle point d'amour comme Voiseau 
bleu, mais il prononce les mots du pays que per- 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIOUE 267 

sonne ne dit plus autour de la petite reine etrangere; 
la camerera-mayor est le type de toutes les geo- 
lieres des eontes, de Truitonne ou de sa mere, et le 
fameux Antojo possede toutes les vert us d'un irre- 
sistible talisman. 

La delicieuse imagination de Finquietante 
Mme d'Aulnoy trouve dans le monde feerique un 
sujet qui la ravit. Ou done a-t-elle ramasse ses his- 
toids ? Les eontes de chats, nous enseignent les 
savants, sont originaires d'Egypte, mais la Chatte- 
Blanche de notre autoresse, si elle a quelque aieule 
egyptienne, ne fait guere mine de s'en souvenir. Elle 
montre toutes les delieatesses et toutes les sensibilizes 
d'une petite princesse elevee a Versailles ou d'une 
jeune marquise adulee dans les salons de Paris. Elle 
porte a la patte un bracelet avec le portrait d'un 
amoureux qui perdit la vie pour elle. Elle marche 
voilee de deuil, et sait, quand il le faut, soupirer ou 
lever les yeux au ciel. Elle tient a Fetiquette et 
n'omet pas un detail de politesse raffinee. La des- 
cription de son chateau merite qu'on s'y arrete. Ges 
escarboucles lumineuses qui l'eclairent au dehors 
ressemblent assez a des ampoules electriques. Mais 
Telectricite n'etait pas utilisee aux jours de 
Mme d'Aulnoy. On penetre d'abord dans un vesti- 
bule incruste de porphyre et de lapis ou Ton est 
servi, guide, pousse par des mains appartenant a 
des etres invisibles. Mme d'Aulnoy a-t-elle voulu 
figurer ici les mains multiples et mysterieuses dont 
se sert la destinee pour conduire quelqu'un au but 
assigne par elle ? Le prince va de splendeur en 
splendeur : porte de corail, salon de nacre, chambres 
ornees de peintures et de pierreries, resplendis- 
santes de mille lumieres. Toutes les distractions du 



268 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

palais de la Chatte- Blanche sont pleines cTinge- 
nieuse fantaisie. Plus tard Mme de Segur donnera 
un joli pendant a la Chatte-Blanche dans le conte 
de Bonne-Biche el Beau-Minon qu'elle a peut-etre, 
elle aussi, ete chercher en Egypte, mais je serais 
portee a croire qu'elle l'a scrupuleusement trouve 
dans un petit coin de son inepuisable imagination de 
grand-mere. Et, si j'avais un conte a choisir pour des 
petits enfants, j'aimerais mieux leur confier Bonne- 
Biche que la Chatte-Blanche, car il n'y a qu'in- 
nocence, douceur, tendresse, chez Mme de Segur; 
et chez Mme d'Aulnoy, qu'il s'agisse de la Chatte- 
Blanche ou de Gracieuse el Percinet, on surprend tou- 
jours je ne sais quelle veine de cruaute absente aussi 
chez Perrault, et qui nous inquiete un peu, lorsque 
nous nous rappelons Phistoire de la dame, peut-etre 
meme parce que nous nous la rappelons. Parfois, 
Mme d'Aulnoy pressent les inventions et les decou- 
vertes modernes. Dans la Biche auBois, le portrait 
parlant n'est-il pas muni d'un phonographe PElle don- 
nerait ainsi raison a cette hypothese, qui veut que nos 
vieux contes reproduisent nai'vement les souvenirs 
perdus de quelque civilisation anterieure a Fhistoire et 
tres avancee, celle, sans doute, dont allait nous entre- 
tenir V Allantide de Platon, cette oeuvre interrompue 
etqui allait peut-etre se developper en conte de fees. 
Quel fut done le prestige de ces folles et charmantes 
histoires,capricieuses et depourvues de sens commun 
eomrae des arabesques ? Les faveurs et les disgraces, 
les peripeties de sante, se trouvaient negligees des 
que, sous le ciel gris de Paris, ou ecoutait bruire les 
feuilles du rameau d'or ou palpiter les ailes de 
Toiseau bleu. (Test que, plus Fexistence est grise 
et terne, plus on aurait besoin de se reposer dan$ 



tES PEES DE LA FRANCE CLASSIOtJE J&9 

le mirage d'un reve eclatant. Les ames sont toujours 
un peu des reines captives, et combien d'entre elles 
passent doucement une vie obscure, tout simplement 
parce qu'elles eherissent un petit oiseau bleu de 
reve et d'ideal ! 

La jolie idylle du Prince Lulin pourrait avoir 
inspire la Princesse de Tennyson. Un royaume 
virginal ou regne une belle princesse, que depen- 
dent des amazones, et dont nul homme ne peut appro- 
cher, c'est ITle des Plaisirs tranquilles. L'amour en 
est exile. II y a la de charmants tableaux et de 
jolies reflexions assaisonnees d'un grain d'esprit du 
meilleur gout. « Puisque n'ayant jamais vu que cinq 
hommes, declare la suivante Abricotine, sauvee de 
ses persecuteurs par le prince Lutin, j'en ai trouve 
quatre si mediants, je conclus que le nombre des 
mauvais est superieur a celui des bons, etqu'il vaut 
mieux les bannir tous. » 

Ce prince Lutin a le don de se rendre invisible 
tout comme le heros de Wells ; seulement le person- 
nage cree par Mme d'Aulnoy tient ce don de la mu- 
nificence d'une fee, tandis que le heros de Wells 
beneficie d'une pretendue invention scientifique. Le 
prince Lutin et V Homme invisible auront chacun leurs 
partisans. Et comme il est plus simple d'imaginer 
le don d'une fee que d'entrer dans le mystere des ap- 
plications scientifiques que pretend realiser le heros 
moderne ! Toutes les gymnastiques du cerveau sont 
bonnes lorsqu'il s 1 agit de comprendre une invention 
reelle, mais, pour s'amuser — chacun s'amuse 
comme ilTentend — certains reveursaux gouts suran- 
nes preferent les vieilles fees a la science imaginaire 
des romans d'aujourd'hui. La princesse qui regne 
sur File des Plaisirs Tranquilles est beaucoup plus 



270 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

douce, beaucoup plus civilisee, beaucoup plus facile 
a eonquerir que celle de Tennyson. Le prince Lutin 
est un charmant cavalier, et C Homme invisible est 
grossier et brutal. G'est que, malgre la petite veine 
de cruaute dont nous parlions tout a Pheure, malgre 
les aventures personnelles de Pauteur, la douceur de 
la vieille France a penetre dans ces jolis contes, et 
Mme d'Aulnoy nous revele un trait digne de Fin- 
comparable Mme de La Fayette quand elle fait ecrire 
par Lutin sous le portrait de la bien-aimee : « Elle 
est mieux dans mon coeur. » 

II y a aussi Fetoffe d'un gracieux roman ou d'une 
amusante comedie dans le Chevalier Fortune. La 
preuve en est que, pour le fond de Phistoire, la con- 
teuse s'est rencontree avec Shakespeare dont je doute 
fort qu'elle ait lu la Douzieme TSuiL Dans la France 
du dix-septieme siecle, on ne lisait guere Shakes- 
peare. Voyez les lectures de Mme de La Fayette et 
de Mme de Sevigne dirigees par Menage ; vous y 
trouverez des auteurs latins, italiens, espagnols. 
Les belles dames s'exercent dans ces trois littera- 
tares et dans ces trois langues, mais qui done, avant 
Voltaire, s'aviserait d'aller chercher Shakespeare 
dans son ile ? Belle-Belle, comme la Viola de Sha- 
kespeare, s'habille en homme. Elle prend le nom de 
Chevalier Fortune. Toujours comme Viola, sous le 
deguisement, elle plait a une femme, et devient elle- 
meme, en secret, amoureuse d'un roi. II ne faut pas 
demander a Mme d'Aulnoy une scene, analogue a 
celle ou Viola, questionnee par le roi, lui raconte 
delicieusement toute la tendresse ettoute latristesse 
de son pur amour, sans lui avouer toutefois qu'il 
en est Fobjet. Certaines notes n'appartiennent qu'a 
Shakespeare. Mais le Chevalier Fortune ne manque 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 271 

point de peripeties et d'aventures. On y voit inter- 
venir un cheval qui se trouve merveilleux conseiller, 
et des hommes doues par les fees de qualites etranges, 
comme de manger tous les pains d'une ville, de 
boire toutes les eaux d'un etang, et qu'on appelle 
tout simplement des Doues. Le plus interessant de 
ces « doues » me parait etre Fine-Oreille, celui qui en- 
tend Therbe croitre souslaterre, et reconnait au son 
la nature de celle qui va paraitre. Le chevalier For- 
tune l'emploie a des desseins utilitaires. « II ecou- 
tait sortir de la terre les trufl'es, les morilles, les 
champignons, les salades, les herbes fines. » Mais 
ne serait-ce pas une jolie chose d'entendre le chant 
dela rose qui vafleurir, ou le murmure de la violette 
qui va poindre ? Une chose parfois terrible et parfois 
exquise, d'entendre la melodie secrete des pensees 
au fond des ames ? 

Enfin Mme d'Aulnoy, qui est femme de gout au 
point d'en devenir artiste, nous raconte, toujours 
dans le Chevalier Fortune, la toilette d'une jeune 
princesse qui se dispose a courir sur ses pieds legers 
comme les jeunes filles spartiates de Tantiquite pour 
gagner un prix : « Elle avait une robe legere de taf- 
fetas couleur de rose, semee de petites etoiles broclees 
d'or ou d'argent ; ses beaux cheveux etaient rattaches 
d'un ruban par derriere et tombaient negligemment 
sur ses epaules ; elle portait de petits souliers sans 
talons, extremement jolis, et une ceinture de pier- 
reries qui marquait assez sa taille pour laisser voir 
qu'il n'y en avait jamais eu une plus belle ; la jeune 
Atalante n'aurait rien ose lui disputer. » 

Nous sommes a la veille du dix-huitieme siecle, et 
ne s'annonce-t-il pas deja par cette figurine de Saxe ? 
En effet, c'est un petit monde artificiel et charmant, 



2?2 LA VIE Ef LA MORT DES FEfc!3 

comme de tendre porcelaine, qui se joue dans les 
recits de Mme d'Aulnoy. On y trouve des bergefs, 
des bergeres, des marquis, des marquises, minau- 
dants et pares /qui expriment une pantomime amou- 
reuse sous la vitrine, dans les salons. Personne ne 
prend au serieux leurs sourires ou leurs larmes, 
mais ils amusetit quand nieme Foeil qui les examine. 
Sans doute il ne faut point les regarder de trop pres 
ou les manier trop brusquement, un courant d'air les 
renverse, la flamme d'une lampe les ferait eclater, 
mais dans la penombre d'un demi-reve, d'un peu 
loin, ils imitent gentimentles attitudes de la vie. II 
n'en faut pas demander plus aux personnages de 
Mme d'Aulnoy. Au fond de tout cela il y a sans 
doute un scepticisme incurable. Dans la f eerie veni- 
tienne de Gozzi, les coupables se repentent quel- 
quefois ; chez Mme d'Aulnoy, ils meurent a peu pres 
de rage. Et, peut-etre, avait-elle rapporte de ses 
demeles avec la justice humaine cette irreverence 
qu'elle exprime dansle conte du Chevalier Fortune: 
<( Le roi ne pouvant plus eviter de lui dormer des 
juges, nomma ceux qu'il crut les plus doux et les 
plus susceptibles de tendresse, aim qu'ils fussent 
plus disposes a tolerer cette faute ; mais il se trompa 
dans ses conjectures ; les juges voulurent retablir 
leur reputation aux depens de ce pauvre malheu- 
reux, et, comme c'etait une affaire de grand eclat, 
ils s'armerent de la derniere rigueur... » Voyez- 
vous cette conteuse souriante qui s'amuse a donner, 
d'un coup d'eventail, une chiquenaude a la justice... 
Ges petites lignes jetees la comme par inadvertance 
soulevent toute une serie de problemes philosophi- 
ques. Deja vous vous rappelez la scene du jugement 
dans Resurrection de TolstoL Mme d'Aulnoy dit ces 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIOUE 273 

choses cl'un ton leger et sautillant, avcc un sourire 
moqueur et sans eclat d'indignation, et ceux qu'effa- 
rouchent les severites du romancier rasse n'hesi- 
teat pas a mettre le cruel petit livre de Fintrigante 
baronne dans les mains de leurs jeunes enfants. 
Mais, sous ces insouciantes et terribles petites 
phrases, nous apparaissent une sombre psychologie 
et tout ce qu'il entre d'inattendu, d'imprevu, d'im- 
possible a prevoir dans les actions humaines. C'etait, 
decidement, une estrange femme que la baronne 
d'Aulnoy. 



VIII 

LES MILLE ET UN CONTES 

Les turquoises palissent quelquefois lorsque leur 
proprietaire n'est plus aime. Je suppose qu'une dame 
de la societe porte un bijou de turquoise : la conver- 
sation s'egare, avec une pointe de sentiment, sur la 
vertu censee prophetique de ces pierres. Voila un 
beau sujet de conte. Une Mme de Murat deroule les 
aventures du Prince des Feuilles, d'un coloris gra- 
cieux et un peu fade : on croirait qu'elle Fecrivit sur 
une feuille de rose avec du miel et de la rosee. Cela 
se passe au pays des fees. L'une d'entre elles veut 
unir son fils Ariston a la princesse Ravissante. Mais 
Ravissante aime le prince des Feuilles, fils du Prin- 
temps et d'une nymphe de la mer, et elle en est 
aimee. Le prince des Feuilles est puissant. II dit : 
« Mon empire s'etend jusque sur les eaux, il est dans 
tous les lieux de la terre qui reconnaissent le prin- 

18 



274 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

temps ». Et, comme Ravissante souffre et s'inquiete, 
il lui donne le papillon pour confident. Or, le prince 
des Papillons est Fami du prince des Feuilles et vient 
a son aide. II est, lui, fils du soleil et de la rose aux 
cent feuilles, souverain de Tile des Papillons ou 
s'aimerent Flore et Zephyre. C'est lui qui delivre 
Ravissante comme le prince des Feuilles avait aupa- 
ravant delivre sa propre bien-aimee. Ariston deses- 
pere se precipite dans la mer ; et le rocher de tur- 
quoise qui, en verdissant, apprend au malheureux 
qu'il n'est pas aime, se brise pour former les petites 
turquoises si sensibles aux influences du cceur, et dont 
les modifications feront letourment des amoureux. 

Quand la conteuse a-t-elle imagine ce conte ? Est- 
il vrai qu'elle Fimprovisa un soir d'hiver, au coin du 
feu, pour distraire ses audjteurs du vent qui souffle 
dans la cheminee ou de la pluie qui ruisselle sur les 
toits ? Ou bien est-ce le reve d'une matinee de prin- 
temps, et le titre lui convienclrait assez: Reve d'une 
matinee de prinlemps, ou une jeune femme pares- 
seuse et reveuse, v^oyant le ciel bleu sourire a Feau 
bleue, les roses s'epanouir et les papillons danser 
leur eternel menuet, n'aurait eu qu'a mettre un peu 
d'amour dans tout le paysage pour composer le 
Prince des Feuilles. Car il y a dans ce petit conte 
une sorte d'ivresse de la nature, qui nous frappe sous 
le voile transparent de la fiction. Et nous serions 
tentes d'aimer Mme de Murat d'avoir elle-meme 
tant aime le printemps, le soleil, les feuilles, les 
roses, les papillons, qu'elle prit sans doute aussi 
pour confidents de legers chagrins. 

Elle en eut sans doute, des petits et des grands, et 
ne s"y attarda guere, car ce fut une folle creature. Le 
dix-septieme siecle fmit assez mal, et de spirituelles 



LES FEES DE LA FRANCE GLASSIOUE 275 

ecervelees comme cette comtesse de Murat, digne 
amie de la comtesse d'Aulnoy, feraient presager ce 
qu'il adviendra de son successeur. L'hypocrisie n'est 
pas le vice de ces belles conteuses; et le peu de cas 
qu'elles font de la morale, elles trouvent parfois le 
moyen de Pinsinuer dans leur menus contes. 

Perrault n'aurait rien imagine de pareil aux aven- 
tures ft Anguillette oti, plutdt, de la protegee d'An- 
guillette, Hebe. Anguillette est une fee contrainte a se 
cacher parfois sous la forme d'une anguille ; ainsi 
metamorphosec, elle est pechee, jetee dans un bas- 
sin, et repechee pour la table duroi, quandune jeune 
princesse, apitoyee, lui sauve la vie en la rejetant a 
l'eau . Par reconnaissance elle dote cette jeune princesse 
cle tout Fe sprit et de toute la beaute que peut souhaiter 
une mortelle, mais ni cet esprit, ni cette beaute ne se- 
ront des gages de bonheur. La jeune fille, qui s'appelle 
desormais Hebe, s'eprendra du volage Atimir. Atimir 
etant inlidele, Anguillette marie sa protegee au prince 
de File Paisible, et lui interdit de chercher a revoir ce- 
lui qui Fa desesperee. Mais Hebe ne tientpas compte 
de cette defense ; elle se lasse sans doute du sejour 
heureuxde cette lie Paisible, et elleentraine sonmari 
a voyager. Elle retrouve Atimir, egalement marie; 
mais chez lui comme chez elle, Fancien amour se re- 
veille, et lorsque les deux princes vontse mesurerdans 
untournoi, le prince de File Paisible n'est pas seul a 
porter les couleurs d'Hebe. Elle eprouve une joie 
cachee, « dont ne put la defendre toute saraison », 
dit Mme de Murat, dont la raison n'etait pas le fort. 

Toute cette histoire finit par un combat funeste. Ati- 
mir meurt, le prince est grievement blesse, Hebe suc- 
combe a son chagrin, et la fee Anguillette, qui rend 
vie et sante au prince cle File Paisible, le ramene en 



276 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

ce pays ou le souvenir d'Hebe perdra sa tristesse. 
Hebe et Atimir sont metamorphoses en deux arbres 
jumeaux et voisins que Ton appelle des charmes. 
Mme de Cleves n'aurait pas goute la secrete indul- 
gence de ce denouement. Et nos belles corneliennes 
auraient meprise cette ile Paisible, ou le coeur trou- 
vait un refuge contre de romanesques douleurs. 

Cependant, si Ton se penche attentivement sur ces 
petits contes un peu vicles et factices, il n'est pas im- 
possible de discerner qA et la quelque trace des ames 
feminines qui s'y sont depeintes. Par exemple, 
Mme de Murat nous enumere les peripeties que tra- 
verse F amour de Jeune-et-Belle pour un berger char- 
mant. Jeune-et-Belle est fee, fille d'une fee, et sa 
mere, qui experimenta le chagrin de voir le declin de 
sa beaute se refleter clans les yeux de celui qu'elle 
aimait, lui a clonne le prestige d'une jeunesse perpe- 
tuelle et d'une inalterable beaute. Mme de Murat, 
a qui vieillir fat cruel, par la mauvaise orientation 
qu'elle imprima a sa vie, nous fait, a son insu peut- 
etre, dans Jeune-et-Belle, la confidence d'un chagrin 
precoce ou d'un vague pressentiment. Mais Jeune- 
et-Belle conquerra sans peine le coeur de son beau 
berger. L/influence d'une mauvaise fee traversera 
cet amour, et finira par etre vaincue. Jeune-et- 
Belle sera heureuse, avec son bien-aime, mais la 
petite revoltee aux dispositions anarchistes, qu'est 
cette plus seduisante que recommandable comtesse 
de Murat, conclura par cette moralite fort amorale : 
cc L'hymen ne se mela point de finir une passion qui 
faisait lafelicite de leur vie. » Ce livre est dedie a la 
princesse de Conti, fille de Louis XIV etde La Val- 
liere, la belle princesse de Conti, dont les allures 
scandalisaient fort Mme de Maintenon. 



LES FEES DE LA. FRANCE CLASSIQUE 277 

Ge qui caracterise cette etrartge et folle Murat. 
c'est le luxe de son imagination. Elle excelle dans 
Fart des descriptions feeriques, elle sait user du 
coloris de circonstance. Elle donnerait des lecons a 
tous nos metteurs en scene de feeries actuelles. 
Voyez, par exemple, dans le conte qui porte le titre 
d'une sentimentalite subtile et quelque peu manieree, 
VHeureuse Peine, comment Tauteur nous represente 
le palais de la fee Formidable et la tour de la fee 
Lumineuse. Mme de Murat pourrait inspirer des 
peintres. Et, dans l'histoire de J eune- el-Belle, son 
imagination, qui a le style de son temps, voit s'ani- 
mer des tritons et des sirenes capables de figurer 
dans la decoration de Versailles. 

Mme de Murat nous semble, audix-septieme siecle, 
une avant-courriere du dix-huitieme. Tout autre est 
cette petite Mile Lheritier, qui eut comme amies 
Mme de Longueville, Mme de Murat, Mile de Scu- 
dery, Mme Deshoulieres, et qui edita les Memoires de 
Mme de Longueville. Elle unissait le goutde la morale 
acelui de l'esprit, et le conte de Finette ou V Adroile 
Princesse, tire d'un vieux fabliau, et redit par les 
gouvernantes aux enfants du dix-septieme siecle, 
est, des 1696, retrace par sa plume de si jolie facon, 
que notre esprit ne le separe guere de ceux de Per- 
rault. Quant aMmed'Auneuil qui, en 1702, dedie son 
oeuvre : la Tyrannie des fees detruite, a la duchesse 
de Bourgogne, je ne sais si elle pretendait porter 
le coup de mort aux fees, mais elle se plut a enume- 
rer tous leurs crimes. Celles qu'evoque son recit 
s' appellent Rancune, Cruelle, Ennuyeuse, Imperieuse, 
Yiolente. II n'y a que la bonne Serpente, qui trouve 
grace a ses yeux : Serpente, condamnee, par la me- 
chancete de ses sceurs, a revetir trois fois par an la 



278 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

forme du serpent — est-ce un souvenir de Melusine ? 
— ne se console de cette epreuve qu'en adoucissant 
autant que possible le sort de leurs victimes. Jamais, 
dans aucun livre, on ne vit tant de couples amoureux 
que dans celui-la, mais jamais ils ne furent en butte a 
des circonstances si bizarres et si invraisemblables ! 
Cette d'Auneuil qui se montre ainsi une contemporaine 
preeoee du dix-huitieme siecle, deguise une fee en 
nymphe, dans son recit de U Inconstance punie, ce qui 
n'empeche nullement Vlnconstance punie d'etre un 
veritable conte cle fees. Si elle punit Tinconstance, 
son humeur n'a rien de farouche, et elle reserve ses 
traits pour les femmes vertueuses qui font honneur a 
leur vertu de la correction de leur conduite, quand 
elles devraient, en realite, l'attribuer a la seule hor- 
reur qu'elles inspirent... 

Ges conteuses legeres et un peu folles, a l'imagi- 
nation debridee, eussent scandalise leurs meres, leurs 
tantes et leurs aieules. Parmi les femmes de la gene- 
ration precedence, ames fines, elegantes, pensives et 
un peu severes, on aurait moins goute ces fantaisies, 
etincelantes et legeres, comme des mousselines paille- 
tees ! Les femmes de cette generation-la avaient ecrit 
pour leur coeur, leur pensee, leur ame, telles Mme de 
Sevigne, Mme de La Fayette, les sceurs et la niece 
de Pascal, ou la. penitente La Valliere. Et la vraie 
beaute les favorisait d'un de ses rayons. De ces deux 
litteratures, Tune differe autant de Tautre qu'un ma- 
drigal coquet differe d'une poignante tragedie. Gar 
il y a des mots profonds, meme sous la verve ecla- 
tante de 1'epistoliere marquise ; et Ton serait fort 
embarrasse d'en chercher parmi les oeuvres de ces 
sceurs jumelles de la feerie (leurs deux volumes pa- 
rurent la meme annee, en 1698, comme les Conies 



Les fees de la France classique 2?9 

des Conies, de Mile de la Force), les tres libres et 
tres legeres dames de Murat et d'Aulnoy. 

Mme d'Auneuil eut beau denigrer les fees, elle 
n'arriva pas a les deposseder du prestige qu'elles 
exercaient dans les salons a la mode. Apres les Nou- 
veaux Conies de Fees de la comtesse de Murat, les 
Conies de Fees et les Fees a la Mode, puis les 
Chevaliers Errants et le Genie familier, de la ba- 
ronne d'Aulnoy, s'echelonnerent une foule de contes, 
aux titres fantaisistes, imprevus^ suggestifs, char- 
mants, tels que la Tour tenebreuse et les Jours lumi- 
neux, publies en 1705 par Mile L'Heritier, ou bien 
encore, plus tard, le Prince des Aigues marines et le 
Prince inv isible, par lesquelss'illustraen 1722 Mile Le- 
veque. On recherchait Texotique et Finvraisemblable. 
Qu'etaient tous ces ouvrages ? Une tapisserie de belles 
dames oisives et de gentilshommes desceuvres . 11 y a sur 
Paris un deluge de publications aux titres cbatoyants. 

Ces annees 1697, 1698, 1699, et quelques annees 
du dix-huitieme siecle, durent etre inouies. Les cer- 
velles ne se reposaient pas, et c'etait a qui fuirait le 
mieux la realite ou merae la simple vraisemblance. 
Si les fees ne causerent point de cas de folie a cette 
epoque, elles peuvent vraiment passer pour d'inof- 
fensives creatures. Les personnes serieuses fron- 
caient les sourcils : on les laissait dire. On laissait 
grommeler cet abbe de Villiers qui des 1699 avait 
pnblie tin opuscule intitule : Enlreiien sur les Conies 
de Fees et autres Ouvrages du temps. 

Car il ne goutait, cet abbe, ni les longueurs ni les 
invraisemblances. II imagine, dans son livre, des 
observations echangees entre un Parisien et un Pro- 
vincial. Le Provincial, bonne pate, ne demande qu'a 
s'emerveiller : 



280 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

A Paris tout m'a paru au-dessus de ce que j'en avais 
oui dire ; quelle quantite de belles maisons, de marcbands, 
de carrosses, enfin de toutes sortes de richesses ! J'admire 
surtout cette prodigieuse quantite d'ouvrages de l'esprit. 
Les fenetres de raon auberge donnent sous le portail d'une 
eglise, ou, tous les matins, en me levant, je vois quatre ou 
cinq affiches de livres nouveaux. 

Ah ! monsieur 1'abbe, que vous etes aimable de 
nous avoir, d'un trait leger, esquisse ce joli coin du 
vieux Paris : de nos jours, on ne voit guere que dans 
les decors do FOpera-Comique ces auberges a 
auvent dont une fenetre fait saillie sous un portail 
gothique; mais ce que nous n'imaginons plus, c'est 
cet affichage de titres frivoles, precieux comme des 
rubans. s 'off rant aux yeux des passants au sortir 
d'un office. Grace a vous ce spectacle revit tout en- 
tier, jusqu'a la silhouette du bon Provincial que nous 
devinons cache derriere ses vitres, en robe de 
chambre et en bonnet de nuit. Le Parisien connait son 
monde. II a vite fait de jeter une douche sur Pen- 
thousiasme de son admiratif interlocuteur, lui mon- 
trant comment il importe de ne se point laisser eblouir : 

Les gens qui savent faire des livres sont en realite 
peu nombreux, ils travaillent lentement et publient rare- 
ment. Mais il y a les gens qui manquent de pain, les 
femmes que Ton flatte d'avoir de l'esprit, et celles qui sont 
coquettes et galantes, puis les affolees de gloriole, tout ce 
monde-la veut faire des livres. En somme, il n'y a que le 
titre a decouvrir; un editeur achete votre livre sur la foi du 
titre. Cela seul importe. Ensuite baclez, si vous le voulez, 
votre ouvrage en trois semaines, et mettez-y ce que vous y 
voudrez, quand meme cela n'aurait aucun rapport avec le 
titre choisi. Les femmes souhaitent d'ecrire en prose et en 
vers; elles signent des livres que les libraires se disputent, 
et cependant on ne les voit manquer ni une fete ni une 
assemblee. 



LES Fl^ES DE LA FRANCE CLASSIQUE 281 

Le peu charitable abbe insinue qu'elles pourraient 
bien confier leur besogne a leurs soupirants : Quel- 
qu'un se chargerait des vers, quelque autre de la 
prose. Malgre les critiques plus ou moins justiiiees 
de Fabbe de Villiers, les contes imagines par des 
femmes prirent leur vol a travers le monde... 

Hamilton, par condescendance ou par moquerie, 
cedait a l'entrainement general et composait aussi 
des feeries absurdes et charmantes, pleines de peri- 
peties et d'intrigues, depourvues de suite, et meme 
de sens. II preferait ce genre au Telemaque de Fe- 
nelon, qu'il critiquait en vers malicieux. 

La vogue qifil eut dura peu, 
Et las de De pouvoir comprendre 
Les mysteres qu'il met en jeu ? 
On courut au palais les rendre, 
Et Ton s'empressa d'y reprendre 
Le Rameau d' Or et VOiseau Bleu. 

Hamilton, l'auteur du Chevalier de Gramont, 
ecrit negligemment une prose exquise et achevee : 
il la met sur la trame legere de ses folles histoires, 
comme d'autres mettrontune musique delicieuse sur 
des paroles futiles. Puis il jette sur tout cela de 
Famour, en veux-tu, en voila, et c'est toute une 
fusee de princesses, de sorcieres, d'enchanteurs, de 
fees, d'animaux merveilleux : « Mes bons amis, 
puisque vous aimez Finvraisemblable, je vous en 
donne sans compter. » On veut inventer des legendes. 
Mme de Gramont, soeur d' Hamilton, trouve peu de 
poesie au nom que porte sa terre des Moulineaux; qu'a 
cela ne tienne : son frere improvise le conte du Belier 
ou Fon voit un vieux druide, une princesse incom- 
parable, un geant terrible, aussi bete que mediant, 



2§2 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

un jeune prince amoureux transforme en belier. 11 
dote les Moulineaux d'un nom et d'une legende. Ges 
recits embrouilleraient tout fll d'Ariane. 



IX 



FEERIES A POUDRE ET A MOUCHES 



Le dix-huitieme siecle s'ouvrit done en pleine fee- 
rie. Des contes succedaient a des contes. II fallait 
du fantastique, de l'exotique ou du soi-disant exo- 
tique, en un mot de Fextraordinaire et de Fextra- 
vagant. Quelques litterateurs de profession ne dedai- 
gnaient pas le merveilleux. L'Orient, qui semblait 
en etre la patrie, acquerait tout a coup une vogue 
inattendue. Parce que Galland traduisait les Mille 
et Une Nuiis, des Mille et Un Jours, des Mille et 
Un Quart d'heure devaient fleurir. Lesage travaillait 
aux Mille et Un Jours, contes persans oupretendus 
tels. Les Contes et Fables indiens, les Conies mo- 
go Is, les Conies chinois nepouvaient resteren arriere. 

Et la feerie, ne se bornant pas au conte, gagne le 
theatre. Des Conies de fees du sieurde Preschac, au- 
teurde la celebre Petite Grenouille Verte, on extrait 
Kadour, qui devient une comedie et se joue sur le 
Theatre-It alien. Marivaux effleure la feerie dans Vile 
de la Raison et dans F elide ; il y triomphe dans 
Arlequin poli par F Amour. 

Arlequin poli par V amour : voilaun joli titre qui 
fleure son dix-huitieme siecle. Tous les persorinages 
de cette piece pourraient etre representes en poree- 



les Fees de la France classique 283 

laine de Saxe. La fee serait une marquise frivole et 
licencieuse. Arlequin est beau, niais et rustre, mais 
ilse civilise assez rapidement sousun regard de Silvie. 
Silvie n'est qu'une fade et jolie bergere, comme il y 
en a trop dans la bergerie de Fepoque, une bergere 
a jupes roses et fleuries, a houlette enguirlandee, 
faite pour conduire des agneaux enrubannes. Le 
sujet est Peternelle feerie humaine, la grande meta- 
morphose de Pamour. 

Pour garder un peu de couleur locale, la fee est 
aimee de Fenchanteur Merlin, qui doit Fepouser. 
Mais elle se soucie bien de Merlin et de son pouvoir ! 
Arlequin, tout rustaud qu'il apparaisse, est son 
favori. 

Comme Riquet a la Houppe devient beau quand il 
aime la princesse, et comme la princesse devient 
spirituelle quand elle a rencontre Riquet a la Houppe, 
Arlequin se deniaise lorsqu'il a apercu Silvie. II 
aime Silvie, mais Silvie n'est qu'une bergere ; que 
pourrait une bergere contre une fee ? D'elle-meme 
peu de chose, mais Trivelin, serviteur de la fee, 
est devoue a Fenchanteur et propice aux amoureux. 
Arlequin et Silvie Font pour allie ; la fee, sans le 
savoir, Fa pour adversaire. L'amour d'ailleurs est, 
comme Trivelin, du cote des jeunes enfants. Grace a 
toutes ces influences, le rustre Arlequin fait sa dupe 
de la belle et peu recommandable fee. En se jouant, 
sous quelque amoureux pretexte, il s'empare de la 
baguette depositaire de la puissance feerique et 
Foifre en hommage a Silvie. Voila done cette baguette 
deja connue d'Homere, et si redoutable entre les 
mains cruelles de Circe, devenue Fapanage d'une 
inoffensive fdlette. 

La fee est trompee, vaincue, reduite a Fimpuis- 



284: LA VIE ET LA. MORT DES FEES 

sance. II est vrai qu'elle n'inspire aucune pitie. 
Arlequin ajoute la raillerie a sa victoire ; il n'est pas 
ne pour rien dans le siecle du rire mechant. 

Quelle est eette fee que nous ne pouvons imaginer 
que poudree, fardee, parfumee, agrementee de mou- 
ches coquettes ? Elle ignore l'ombre mysterieuse et 
redoutable des forets celtiques ou s'enfongait la Mor- 
gane de la Table Ronde, efr les bords humides du 
lacoii se cachait Viviane. Ses petits pieds chausses 
de satin ne marchent que dans les allees soignees 
d'un pare, ou plutdt, meme, sur les tapis d'un salon 
au seuil duquel l'attendent laquais et. chaise a por- 
teurs. Le nom de Merlin frappe ici comme un anachro- 
nisme. II est bon que l'enchanteur n'yparaisse point. 
C'est en vain que Ton cherche les forets augustes etles 
mers brumeuses ou se perd l'ile d'Avalon. La scene 
de la feerie medievale qui allait des monts neigeux 
aux oceans infinis s'est rapetissee au point de tenir 
entre deux paravents, ou meme sur une console, 
dans une vitrine : petit monde de biscuit, de pate 
tendre et rosee, sans cervelle et sans cceur, et que 
le premier choc d'un cataclysme va briser. 

Petite fee de Marivaux, poudree, fardee, mou- 
chetee, je vous la dirais bien, moi, la morale de votre 
histoire si peu morale! Vous etes encore jolie, ma 
chere, et Merlin qui vous a connue dans votre eclat n'a 
point vu la felure discrete qui met en peril votre 
beaute. Mais les larmes de depit precipitent votre 
mine, et la baguette que, malgre vous, vous cedez a 
la bergere Silvie, c ? est le sceptre dela jeunesse. Allez, 
vous aurez beau faire : la jeunesse commande a 
Famour tel que vous lecomprenez. Ah ! petite fee, si 
vous etiez un peu sage, vous trouveriez la force 
d'essuyer vos yeux et de sourire a Theureuse Silvie. 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 285 

Bientot vous seriez une triste amoureuse : ne pleurez 
pas trop, afm de paraitre encore une jolie duegne 
sous le soleil d'automne. 

La feerie litteraire peut enregistrer parmi ses 
adeptes le comte de Caylus, auteur de la Feerie 
nouvelle et d'une etude sur la Feerie chez les anciens 
el chez les modernes, le fameux Duclos et lelicencieux 
Voisenon. Duclos et Voisenon se trouverent en con- 
currence Tun avec l'autre pour illustrer d'une legende 
feerique des estampes de Boucher, appartenant au 
comte de Tessin. 

Le succes favorisa Duclos. Apres les incoherences 
de sa Jaunillante ou se lisait le roman d'un prince 
Percebourse et d'une princesse Pensive, il prit le 
temps et nous fit l'honneur de ciseler une ceuvre 
plus achevee : il se plut a nous conter les f antastiques 
aventures d' Acajou et Zirphile, et, de meme que 
Perraultnous avait represente, dans la Belle auBois 
dormant, le ceremonial de Versailles, il nous peint 
le salon de la fee Ninette, comme il pourrait nous 
peindre le salon d'une contemporaine. 

L'histoire d'une race de genies malfaisants, qui 
desolaient les frontieres du royaume des Acajous et 
de celui de Minutie, entre lesquels ils habitaient, se 
mele de fines remarques sur la medisance. Les ge- 
nies sont cletruits, sauf un, mais la medisance subsiste 
et n'a pas de plus ardents propagateurs que legeant 
Podagrambo,. dernier survivant de leur race, et son 
alireuse alliee, la fee Harpagine. Gette Harpagine 
confisque le beau petit prince Acajou, fils du roi des 
Acajous, et la fee Ninette se charge d'elever la ravis- 
sante petite princesse Zirphile, fille de la reine de 
Minutie. 

Toutes les fees ont doue cette princesse de 



286 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

grace et de beaute ; mais, irreflechies et frivoles plus 
que cle simples fenimes, elles ont oublie de lui don- 
ner de 1'esprit, et la fee Harpagine en profite pour 
la doter d'une formidable sottise. La fee Ninette, sa 
protectriee, compte beaucoup sur ses talents d'edu- 
catrice et sur son brillant salon litteraire, pour eveil- 
ler Tintelligence de Zirphile. Gar cette mignonne fee 
Ninette, que Ton dirait portraituree d'apres nature, 
attribue la plus haute importance a l'aimable com- 
pagnie de gens lettres et spirituels qu'elle regoit. 
Elle est toute petite et toute gracieuse. Duclos nous 
la montre comme une delicieuse figurine. Elle a tant 
d'esprit qu'elle voit toujours au dela des objets pre- 
sents, ce qui Fempeche de les distinguer parfaite- 
ment ; elle est si vive, si remuante, si empressee, 
que Ton ne sait comment moderer son agitation. Ses 
soeurs les fees s'emploient a corriger ces qualites 
excessives, — excessives jusqu'a devenir des defauts, 
et lui font deux presents : une paire de lunettes pour 
accommoder sa vue a la realite, une bequille pour 
regler sa marche ; ce furent les premieres lunettes et 
la premiere bequille. 

Les deux fees s'occupent de leurs eleves respec- 
tifs. II importe a Harpagine qui veut, dans Tavenir, 
rendre Acajou amoureux de sa repoussante personne, 
qu'il ne soit pas intelligent, et, comme il annonce de 
brillantes dispositions intellectuelles, elle veut lui 
faire avaler des dragees de presomption et des dra- 
gees de mauvais gout ou de jugement faux. L'avise 
petit s'y refuse, et un voyageur, acceptant de trans- 
porter ces malencontreuses dragees, se charge de les 
repandre par le monde. 

D'autre part, Zirphile reste simple au milieu du 
salon litteraire de la fee Ninette. Les habitues de ce 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 287 

salon parlent le langage outre de la mode, sont 
furieux du changement de temps, et distinguent des 
mondes de difference entre deux nuances d'une 
meme couleur. 

Mais Zirphile et Acajou se rencontrenfc, s'aiment. 
Zirphile, selon la prediction des fees, devient spiri- 
tuelle et intelligente en aimanfc. Cela n'empeche pas 
qu'ils subissent encore beaucoup de traverses et de 
mesaventures, pour dejouerlaligue que formentcontre 
eux le genie Podagrambo, les fees Harpagine et En- 
vieuse, d'autant que ce pauvre Acajou perd le sens 
commun en gagnant trop d'esprit a se promener 
dans le monde des idees, dont il mange les fruits 
perilleux. II se trouve, ga et la, des details bizarres ; 
ainsi la tete de Zirphile est momentanement s^paree 
de son corps, sans qu'elle doive pour cela mourir ; les 
mains de Nonchalante, egalement separees de leur 
proprietaire, parce que celle-ci negligeait de s'en 
servir, doivent aider Acajou a delivrer^sa princesse. 
II y parvient ; la tete de Zirphile rejoint le corps de 
Zirphile et retrouve sa place. Les mains de Noncha- 
lante sont restituees a leur proprietaire, et, voulant 
s'occuper, elles passent leur temps a faire des 
noeuds. Les noces de Zirphile et d' Acajou sont magni- 
fiquement celebrees, et, comme dans beaucoup 
d'autres contes, les heros ont de nombreux enfants. 
Que de malignes remarques devaient faire sourire 
les inities ! Qui clone etait-elle, cette jolie fee Ninette 
a lunettes et a bequille, si fort eprise de son salon 
litteraire ? Et quelle critique des menus passe-temps 
feminins dans ce travail des mains de Nonchalante 
occupees a faire des noeuds ! Et quel frisson de terreur 
si Ton se dit que, un demi-siecle environ apres Fap- 
parition d' Acajou, tant cle tetes furent promenees 



288 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

comme celle de la princesse Zirphile... Parmi les en- 
fants curieux qui, par une entre-baillure de porte, 
cherchaient a surprendre quelques mots de la pas- 
sionnante histoire, combien etaient destines a la 
guillotine revolutionnaire ! Et les mains de toutes les 
fees Nonchalantes occupees a fabriquer des nceuds ne 
fremissaient pas, quand la jolie fee Ninette, arbo- 
rant ses lunettes et frappant le parquet de sa bequille, 
reclamait encore une fois, pour egayer son fameux 
salon, le recit des aventures ft Acajou. 

Avec ce ton badin que nous lui connaissons, Vol- 
taire a son tour celebra les vieilles fees ; il les celebra 
sans emotion ni conviction, mais non sans une pointe 
de grace : 



»* 



Oh ! Fheureux temps que celui de ces fables ! 

Des bons demons, des esprits familiers, 

Des farfadetsaux mortels secourables. 

On ecoutait tous ces faits admirables 

Dans un chateau, pres d'un large foyer. 

Le pere et Loncle et la mere et la fille, 

Et les voisins et toute la familie, 

Ouvraient loreille a Monsieur FAumonier 

Qui leur faisaitdes contes de sorcier... 

Le raisonner, tristement, saccredite... 

Et mis en gout, il imagine un conte de fees. Un 
jeune et beau chevalier est accuse d'avoir manque 
de respect a une jolie bergere, et passe devant un 
tribunal de dames, preside par la reine. II est con- 
damne a mourir s'il ne vient dire au tribunal « ce 
qui plait aux. dames ». Une horrible vieille se pre- 
sente, et oifre de le renseigner, a condition qu'il 
1'epouse quand il aura la vie sauve. Le pauvre che- 
valier, delivre de la mort, doit tenir sa promesse, 
mais l'horrible vieille se transforme en jeune et res- 



LES FEES DE LA FRANCE CLASSIQUE 289 

plendissante fee qui n'est autre que la fee Urgele. 
Ce conte frivole fut arrange en comedie et en 
musique par Favart, et represente en 1765 a Fontai- 
nebleau, devant LeursMajestes. Mais Fheure n'etait 
plus guere a la f eerie. 

X 

LA FEERIE PEDAGOGIQUE : M nle LEPRINCE DE BEAUMONT 



Mme Leprince de Beaumont fut, au declin du dix- 
huitieme siecle, la derniere des conteuses ; elle 
n'a rien des aimables ecervelees qui cultiverent avant 
elle ce genre de fictions. Elle serait plutOt une dis- 
ciple de Fenelon que de Mme d' Aulnoy ou de Mme de 
Murat. Le souci de la pedagogie et de la moralite la 
hante. II lui plait aussi de donner aux princes de 
sages maximes pour le gouvernement des peuples, 
comme le prouve sa Fee aux Nefles, mais, tandis 
que, chez Fenelon, precepteur duduc de Bourgogne, 
cette preoccupation est absolument necessaire et pro- 
fessionnelle, elle temoigne, chez Mme de Beau- 
mont, des problemes qui se posaient des lors jusque 
dans les causeries des contemporains. Cette femme 
etait a la fois sensible et sensee, et, si le monde des 
fees Pattirait, c'est peut-etre parce qu'elle avait eu de 
cruels deboires dans le monde reel. « Elle eut pour 
mari le pire des droles », dit M. Edmond Pilon,dans 
le charmant volume intitule Bonnes Fees cTantan, 
Mme de Beaumont ne s'installait pas dans un fauteuil 
pour caqueter comme les belles oisives de jadis ; elle 
ne feis&it pas 3es coptes corvine du parfilage 5 ellg 



290 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

s'asseyait sans doute devant une table a ecrire. et 
elle travaillait posement, consciencieusement, pourle 
Magasin des Enfants ou pour celui des Jeanes 
Dames et des Adolescents. A Londres,en 1780, elle 
fonda le Noaveau Magasin frangais. Cela seul 
temoignerait de preoccupations auxquelles, pour la 
plupart, les conteuses des salons d'autrefois demeu- 
raient etrangeres. 

Mme de Beaumont comme Mme de Maintenon etait 
nee institutrice, mais elle n'avait pas les moyens de 
fonder quelque pensionnat analogue a Saint-Cyr. 
Pour s'en dedommager, elle composa de charmants 
recits : la Belle et la Bete, par exemple, qui clemeure 
un chef-d'oeuvre du genre, ou le Prince Desir et la 
Princesse Mignonne, d'une moralite fine et judi- 
cieuse. 

11 ne faut pas demander a ses jolies phrases sur 
les devoirs des princes envers leurs sujets (lisez la Fee 
aux Nefles) ou sur Fesprit de sacrifice (lisez la Belle 
et la Bete) une palpitation de vie qui nuirait a la 
mesure de ces agreables recits : les phrases sen- 
sibles du dix-huitieme siecle ressemblenta ces urnes 
decoratives de la meme epoque, qui n'ont jamais eu 
mission de contenir quoi que ce soit; ou a ces pane- 
tieres enrubannees, autres motifs de panneaux, les- 
quelles n'ont jamais nourri personne. 

Malgre cela Mme de Beaumont sut, dit-on, mettre 
dans sa vie ce qui rehausse la dignite d'une existence 
humaine, et ceux memes qui l'ont oubliee, quand ils 
apprennent qu'elle ecrivit la Belle et la Bete, s'atten- 
drissent en evoquant les premieres joies de leur en- 
fance : une lanterne magique au fond d'une chambre 
de province, ou la voix chantante d'une vieille con- 
teuse, redisant pour la centieme fois Famour filial de 



LES FEES DE LA FRANCE GLASSIQUE 291 

Fheroine, les prevenances touchantes de la Bete, et 
sa metamorphose finale en un prince jeune et beau. 
La mode des fees passa comme toutes les modes. 
Cependant elles etaient aimees de Mile de Lespi- 
nasse, connues de Marie-Antoinette et de ses sou- 
riantes amies qui appelaient la petite Madame, future 
duchesse d'Angouleme, Mousseline la Serieuse, du 
nom porte par une heroine des contes d'Hamilton. 
Le monde s'engouait d'un autre merveilleux a pre- 
tentions etrangement scientifiques et beaucoup moins 
inoffensifque celui des contes. Le baquet deMesmer, 
le fantastique de Cagliostro, faisaient fureur autour 
des cheminees, dans les salons parisiens; on chucho- 
tait, au lieu des aventures de la Chatte-Blanche, de 
Graciease et Percinet, des recits bizarres sur un col- 
lier tragique. Et la pauvre belle reine ne devinait pas 
encore quelles metamorphoses plus terribles que les 
metamorphoses attributes a la baguette des fees,lui 
reservait Teffroyable secret de Tavenir. 



CHAPITHE XIV 
CARLO GOZZI ET LA FEERIE VfiNITIENNE 



L'ltalie avait toujours accueilli les fees. La haute 
litterature, avec Bojardo et PArioste ; les contes 
amusants, aristocratiques ou populaires, innocents 
ou equivoques, avec Straparole et GianbattistaBasile, 
avaient ete propices aux ebats de ces mysterieuses 
et fantaisistes personnes. Venise, qui s'en etonne- 
rait ? leur fut specialement hospitaliere. En ecrivant 
ce titre : la F eerie venitienne, il me vient aPesprit que, 
pour le justifier, je n'aurais qu'a parler de la ville 
reelle, telle qu'elle est. La feerie n'est-elle pas dans 
son silence, dans le glissement de ses gondoles, 
dans le cri de ses gondoliers, dans le reflet de ses 
canaux, dans Parchitecture de ses palais, dans les 
lueurs de son ciel, dans ses matins de moire bleue, 
argentee, a peine frissonnante ; dans ses blonds et 
chauds crepuscules dont Pessence s'est fixee aux 
cadres des vieux peintres ? 

Meme au declin de sa splendeur, quand les palais 
roeurtris oomme de$ roses fenees ou des feuilles 



CARLO GOZZI ET LA FEERIE VENITIENNE 293 

d'automne semblent se pencher sur leur eternel 
reflet, et en subir l'attirance, Venise parait mal se 
preter a de bourgeoises aventures. Illui faut quelque 
chose d'etrange, de capricieux, de tragique et de 
magnifique, d'un peu en dehors de l'humanite, dirait- 
on aussi, car son sol est mouvant et ne laisse pas 
reposer sur lui les pas inquiets des hommes ; ses 
rues sont etroites, closes, mi-obscures, comme des 
couloirs ; elles ont ce je ne sais quoi de ferme et 
d'intime, qui semble Tapanage des choses d'interieur, 
et cependant une serie de coudes et de recoins favo- 
rables a Tinattendu, peut-etre au guet-apens, de 
sorte qu'il est impossible, en quelque sorte, d'y res- 
pirer la securite. Ses demeures semblent faites pour 
servir a d'autres usages que ceux de la vie quoti- 
dienne. Elles sont ouvragees comme des fleurs et 
transparentes comme des dentelles. Elles paraissent 
n'avoir d ? autre but que de s'associer a des fetes, ou 
de regarder passer des corteges ; mais que Ton s'y 
abrite, que Ton s'y chauffe, que Ton s'y refugie, per- 
sonne ne le croirait. Ses jardins sortent de l'eau, 
comme les iles de delices, chantees par les poetes, 
quandilsimaginent des feeries. Les fees sont partout 
dans cette Venise qui defie les plus vieilles habitudes 
des hommes. Aussi, quand la mode pretendait les 
mettre en fuite, un de ses enfants, Carlo Gozzi, les 
retint doucement par leur voile brode de perles, et 
leur garda le vieux theatre de la cite. 



294 LA VIE ET LA MORT DES FEES 



La folle, l'etineelante, la delicieuse « comedie des 
masques » semblait morte. Sesorigines remontent a 
Fantiquite. Elle est humble et vivace, comme cer- 
taines plantes vivaces des jardins. Aux epoques cul- 
tivees, nous la voyons ceder la place a un Aristo- 
phane, aunPlaute, a un Terence, aux comiques eru- 
dits de la Renaissance. Elle meurt, mais elle renait 
des qu'on le lui permet ; qu'elle trouve un interstice, 
elle s'y insinue et s'y installe, et la sonore jeunesse 
de son rire fait denouveau vibrer les echos. Si, par- 
fois, elle est grossiere, on n'a gu&re le temps d'y 
songer, car elle est vive, etourdissante et un peu 
folle. Elle s'improvise et ne s'ecrit pas. Aussi ose- 
t-elle beaucoup dire : qui done fixerait cette mousse 
petillante de paroles ? Si des accents eclatent hardis, 
audacieux, temeraires, ils se sont envoles loin de 
vous, alors que vous croyez les avoir saisis, et vous 
doutez de la veracite de vos oreilles, quand aucune 
preuve n'est a votre portee. La censure n'a rien a y 
voir. Qui sait? La comedie accourt avec des grelots, 
des masques, des folies, mais dans ce tohu-bohu de 
discours ilyaura peut-etre un mot pour defendre 
une cause opprimee. Elle vengera peut-etre un perse- 
cute. Et les doigts seront trop lourds pour saisir, au 
passage, le fragile papillon qui s'envole... D'autres 
fois, c'estla cause de la vertu qu'elle plaidera. Saint 
Charles Borromee annote et corrige les sommaires 
manuscrits des pieces qui se jouent a Milan. II se sert 
d'elles comme d'un auxiliaire. Les hommes et les 



CARLO GOZZI ET LA FEERIE VENITIENNE 295 

femmes qui se cachent sous ces masques ont leur 
existence propre, leurs aspirations secretes, leur vie 
interieure. On cite un bouffon de comedie qui porte ci- 
lice et meurt en odeur de saintete, une actrice celebre 
pour son art et sa beaute, qui s'efforce de mener de 
front sa carriere et ses obligations familiales. 

Au dix-huitieme siecle, Goldoni releve le sceptre de 
la comedie, il la transforme, 1'embourgeoise, Fapaise 
en quelque sorte, efface les personnages excentriques, 
amene au premier plan les amoureux, et seme a 
pleines mains, dans des tranches de vie quotidienne, 
un sel de vie, de gout, de bonne humeur et de sante. 
Mais Gozzi, en vrai fils de Venise, regrette la vieille 
comedie des masques et ses allures de f eerie. II n'a 
pas en vain respire, depuis sa naissance, Fair d'un 
vieux palais delabre sur les bords d'un canal. II a des 
sceurs religieuses, des freres fonctionnaires. Un de 
ses freres, le comte Gaspard Gozzi, est un ecrivain 
connu ; sabelle-sceur, bas-bleu et poetesse, vend a la 
boutique voisine les parchemins de la famille, mais 
Carlo Gozzi, notre heros, les sauve, comme il sauvera 
les fees, les monstres, les geants, tout 1'attirail des 
contes que peuvent raconter aux bambini les simples 
nourrices de Venise. Sans doute, beaucoup de ces 
contes avaient deja couru le monde ; il est aise de les 
reconnaitre sous des vetements quelque peu diffe- 
rents. Les uns accouraient du fond de Tltalie ; les 
autres du vieux et fabuleux Orient et d'ailleurs encore, 
multiples, imprevus, souples, chatoyants, vivaces, 
tout prets a scintiller et a reluire dans la feerie de 
Tincomparable atmosphere venitienne. 

La mere de Gozzi etait une Tiepolo. Quand le nom 
n'y seraitpas, 1'analogie nous parlerait suffisamment 
d'un cousinage intellectuel. Gozzi est une sorte de Tie- 



296 1A VIE Et LA MORf DES FEES 

polo litteraire. Ilsubit aussirinfluencede Venise. Ses 
comedies feeriques sont encombrees de Turcs,de Chi- 
nois, de Maures, comme un port de la Mediterranee, 
et il y est toujours question de lointaines iles de de- 
lices, d'Eldorados de reve, ou les fees amoureuses 
enlevent ceux qu'elles aiment; or la vraie fee de Ve- 
nise, c'estpeut-etrerAdriatique,reternelle fiancee des 
Doges, celle qui prend aussi ses amoureux pour les 
porter au loin vers ces regions de mirage, la grande 
magicienne a Finextinguible sourire. 

La vue de la mer fait naitre le desir du lointain. 
Le murmure de ses vagues semble raconter tout bas 
les merveilles des iles heureuses. 

« We yearned beyond the sky-line where the 
strange roads go down. 

« Game the Whisper, came the Vision, came the 
Power with the Need. » 

« Nous aspirions a cette ligne de ciel ou s'abais- 
sent les chemins etranges. Vint un Ghuchotement, 
vint une Vision, vint le Pouvoir avec le Desir. » 

Ainsi chante Rudyard Kipling dans un poeme qui 
s'appelle : Chanson des Anglais ; mais ces vers 
conviennent a Tame de tous ceux qui furent berces 
par les ondes marines. Perrault, mi-Parisien, mi- 
Tourangeau, n'a jamais connu cette anxiete poignante 
au coeur de Fliomme comme une ressouvenance de 
ses ai'eux nomades. Gozzi, qui contempla les hori- 
zons de FAdriatique, et vit la lumiere rouge du soir 
mourir dans les voiles orangees de Chioggia, n'a 
pas du tout congu les fees comme put les concevoir 
Tamoureux de Versailles que fut le secretaire de 
Colbert ! 



Carlo gozzi et la feerie venitienne 29f 



II 



« Voyez-vous la-bas un homme qui se chauffe sur 
la place Saint-Moise ? II est grand, maigre, pale, et 
un peu voiite. II marche lentement, les mains der- 
riere le dos, en comptant les dalles d'un air sombre. 
Partout on babille a Venise : lui seul ne dit rien ; 
c'est un signor comte encore plus triste du plaisir 
des autres que de ses proces. » Tel est le portrait de 
Gozzi, dessine dans le prologue d'un de ses adver- 
saires. II n'etait pas a court de riposte : « Vous don- 
nez de l'ennui aux colonnes memes des theatres, » 
leur repondait Gozzi. 

Sans doute, il n'avait pas toujours eu cette allure 
spectrale. II avait vecu, comme un autre, sa vie d'oi- 
ficier a Zara... Comme un autre? Pas tout a fait, 
sans doute, car le reve y eut toujours la meilleure 
part, et les aventures amoureuses de Gozzi, qu'il 
nous raconte lui-meme, nous edifient sur ce point. Si 
nai'ves qu'elles soient, elles nous donnent un curieux 
apergu de la couleur locale dans une petite ville dal- 
mate du dix-huitieme siecle. 11 semble que, avant 
de s'essayer sur le theatre de Venise, Timagination 
de Gozzi s'enveloppe deja d'une atmosphere de 
feerie. 

Zara se trouvait coupee par une large rue ou abou- 
tissaient des ruelles. II fallait passer par une de ces 
ruelles pour rentrer du centre de la ville au quartier 
de la cavalerie. Or, le passage en etait defendu par 
une sorte de geant, pareil a ceux des contes de fees, 
un enorme Dalmate masque qui montait la garde 



298 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sous le balcon (Tune belle aux yeux de velours. La 
belle en question n'avait rien d'une princesse feerique, 
elle s'appelait Tonina, et vivait du metier de cour- 
tisane, mais ce colosse masque, arme d'une espin- 
gole, eloignait de son balcon et de ses oeillades les 
galants officiers de Zara. Ce fut notre reveur de poete 
qui, pour Thonneur du regiment, se chargea de rele- 
ver le gant du Dalmate aux mines de pourfendeur. II 
declara froidement qu'il irait chez Tonina. Le mas- 
que lui fit savoir qu'ils seraient plusieurs a l'attendre 
sous le balcon. Gozzi, ne se laissant pas intimider, 
y alia quand meme, et trouva libre la ruelle defendue : 
point d'embuscade, plus meme de Dalmate. II ramena 
Tonina souper avec les officiers du regiment. Cela 
ne l'empecha point, au nom de la morale, de plai- 
santer et d'attaquer la meme Tonina dans une de 
ses pieces, et, comme il etait jeune et brillant, celle- 
ci ne tenait guere a lui garder rancune ; elle ne son- 
geait qu'a soupirer un « Quel dommage ! » 

Ce poete, si peu dispose a se laisser duper par les 
geants masques et leurs espingoles, se montra d'une 
surprenante ingenuite dans ses aventures romanes- 
ques. II eut, a son actif, beaucoup de promenades 
sentimentales avec une belle Dalmate et une sedui- 
sante Venitienne ; la Dalmate lui fut infidele pendant 
une de ses absences. II rompit avec elle. Mais son 
cceur plustard s'engagea dans un nouveau roman — 
son roman venitien. II habitait sous le toit du palais 
decrepit ou son pere avait mene la vie d'un grand sei- 
gneur, et que le reste de sa famille avait maintenant 
deserte. En face de lui, s'ouvrait la fenetre d'une 
jolie voisine, dont il apercevait la coiffure elegante 
et le buste pare, tandis qu'elle cousait en egrenant 
des chansons. Sur leurs tetes, il y avait le ciel veni- 



CARLO GOZZI ET LA FEERIE VENITIENNE 299 

tien; autour d'eux, le silence des canaux a peine 
trouble par Feffleurement d'une gondole. Gozzi 
s'eprit d'un amour ideal. Les promenades romanes- 
ques, les tendres confidences recommencerent, en 
gondole cette fois, jusqu'au jour ou survint un ami 
de Gozzi, moins sentimental etplus entreprenant que 
lui, qui fit succeder a son profit le denouement de 
1'amour prosai'que aux preliminaires de Tamour ideal, 
et, par cette trahison, guerit le poete de sa confiance 
en r amour ideal. 

Or, le maigre et pale Gozzi qui se chauffait au 
soleil sur la place Saint-Moise avait d'autres soucis 
que ceux de ses amourettes et d'autres ennemis que 
ceux qui faisaient dechoirles belles du piedestal qu'il 
leurelevait si patiemment! II aimait la vieille feerie 
italienne, la vieille et folle comedie, et luttait contre 
les importations etrangeres, contre les imitations 
de notre inimitable Moliere, contre Tassagissement 
preche par Goldoni ou Cliiari — Chiari, tradiic- 
teur infatigable des pieces frangaises. Gaspard Gozzi 
n'avait pas manque de faire admettre son frere a 
FAcademie des Granelleschi, autrement dit Ama- 
teurs d'dneries, academie presidee par un vieux sei- 
gneur maniaque et rimailleur, mais ou Ton prechait 
le culte de la pure langue toscane. Aux Granelleschi 
notre Carlo Gozzi apportait son reve : la renaissance 
de la comedie nationale. 

Ce n'est ni la premiere, ni la derniere fois, que, 
clans Tliistoire litteraire des fees, nous assistons a 
pareil phenomene. II y a des liens subtils et solides 
entre ces anciennes legendes et le patrimoine d'une 
nationalite. Gozzi, a Venise, comme Basile a Naples, 
comme Perrault a Paris, comme, plus tard, les 
Grimm a Cassel, reagissaient contre la mode, le 



300 LA VIE ET LA. MORT DES FEES 

convenu, invitant leurs contemporains a boii^e Feait 
pure des primitives sources du pays. 

La Tartane des influences pernicieases fut une 
sorte de manifeste par lequel Gozzi pretendit af firmer 
ses convictions. II le donnait comme Fceuvre d'un cer- 
tain Burchiello, personnage d'un autre siecle ; mais cela 
s'adaptait parfaitement au siecle de Gozzi : les coups 
portes tombaient sur ses grands ennemis, les vers 
martelliens, congus a l'image de nos alexandrins; 
sur ses adversaires Cliiari et Goldoni. 

Dans sa f eerie, V Amour des trois oranges, il re- 
tourneaux cheresvieilles traditions, aux personnages 
favoris de la comedie des masques, cette institution 
nationale. Les voici : Tartaglia, le bredouilleur ; 
Truflaldin, espece de caricature bergamasque ; Bri- 
ghella, Forateur des places publiques ; Pantalon, dont 
le nom a une etymologie venitienne : pianta-leone, 
plante-lion, sobriquet convenant a ces somptueux et 
aventureux marchands qui allaient planter partout, a 
travers le monde, Tetendard du lion venitien. Que, 
pour les besoms de la cause, Gozzi fasse d'eux des 
rois, des princes, des artisans, des medecins, des 
ministres, ils gardent leurs reconnaissables sil- 
houettes, lis out deja beaucoup parle, beaucoup ri et 
fait rire; s'ils furent parfois irreverencieux, ils n'ont 
pas toujours ete denues d'un heroisme leger et char- 
mant, presque insaisissable : allez done faire leur 
proces a des bulles de savon ! Pour son bonheur, 
Gozzi dispose d'une troupe excellente et fantaisiste a 
souhait, celle du signor Sacchi. 

Dans r Amour des trois oranges la fee Morgane 
sert a satisfaire les rancunes et les antipathies litte- 
raires de Gozzi. Elle n'a plus rien de commun avec 
les belles et sombres princesses contemporaines des 



CARLO GOZZI ET LA FEERIE VENITIENNE 301 

Chevaliers de la Table Ronde. Le prince heritier 
Tartaglia, fils du roi Silvio, meurt ensorcele pardes 
vers composes sur le mode de ceux que hai'ssait 
Gozzi ; victime d'une intrigue menee par sa cousine, 
1'ambitieuse Glarisse, et par Pamoureux de Glarisse, 
le ministre Leandre. Pour revivre, Tartaglia doit 
rire, et Pantaleone, 1'eternel personnage de ces 
comedies italiennes, s'efforce de le faire rire. Gepen- 
dant Tartaglia est protege par le mage Gelio. Gelio 
represente Goldoni, comme Morgane represente le 
poete Chiari. Sur cette dispute litteraire se greife 
on ne sait trop pourquoi le vieux conte des Trois 
Oranges que nous trouvons chez le Napolitain Gian- 
battista Basile, et la princesse enfermee dans la troi- 
sieme orange est changee en colombe par une sui- 
vante de l'astucieuse Morgane. Elle reprend sa vraie 
forme dans une cuisine, sous le couteau qui va 
Fegorger. Inutile d'ajouter que les mechants sont, 
comme il convient, decus et punis. 



Ill 



Elle merite egalement d'etre chatiee, cette mechante 
princesse Turandot,beautecruelledont la pernicieuse 
manie est de proposer a ses pretendants des enigmes 
etde faire perir ceux qui n'entrouveraient point le mot. 
Mais Gozzi, que la vie, malgre ses deboires, n'a puren- 
dre completement sceptique al'endroit de Tamourde- 
sinteresse,lecroit encore assez puissant pour convertir 
cette petite-fille du Sphinx. Lorsqu'elle devra s'avouer 
yajncue, elle lie se precipitera pas du haut d'un ro^ 



302 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

cher ; elle aimera tout simplement le beau heros de la 
piece. Un moment, ilest vrai, l'histoire se complique 
par la trahison passionnee de Pamoureuse Adelma. La 
suivante aime le prince, et le prince aime Turandot. 
Gozzi s'eleve a la poesie en nous depeignant la pas- 
sion malheureuse, exasperee, de cette pauvre Adelma. 
J'ai I'idee qu'ilaretenu certains accents d'une ardente 
petite Dalmate. En tout cas, cette comedie « puerile 
et charmante » nous dit Paul de Musset, fit son che- 
min a travers le monde : elle fut traduite par Schil- 
ler et commentee par Hoffmann. 

Dans la Femme-serpenl, la fee Cheretane, autre 
heroine de Gozzi, n'a nullement besoin d'etre con- 
vertie a l'amour, car elle aime deja tendrement et 
fidelement son epoux. Ellel'aimed'un amour capable 
de sacrifice. Aussi veut-elle devenir mortelle pour 
partager son sort. Leur bonheur ne peut etre assure 
que si celui-ci, malgre de terribles apparences, ne 
selaisse point aller a la maudire. II s'agit toujours, 
en somme, d'une confiance qui fait defaut, que ce 
soit la mesaventure de Psyche, d'Elsa dans Lohen- 
grin, du mari de Melusine ou du heros de Gozzi. 
Apres la malediction la pauvre Cheretane est trans- 
formee en serpent, comme notre Melusine, mais pour 
Cheretane, plus heureuse que Melusine, l'amour 
rejpare ce que la defiance a commis. Lorsque, recon- 
naissant sous cette horrible enveloppe l'esprit char- 
mant de la malheureuse fee, son mari lui donne un 
baiser; celle-ci reprend la forme de femme sous 
laquelle il Fa aimee. Puis, comme si Cheretane jugeait 
que le bonheur est chose fragile parmi les hommes, 
elle s'empresse cle mener son mari etses enfants vivre 
avecelle dans ses feeriques royaumes d'Eldorado. 

Petite fee d'Eldorado qui, a mi-chemin de la feerie 



CARLO GOZZI ET LA FEERIE VENITIENNE 303 

et de la vie reelle, vous etes arretee a Venise, d'ou 
vous est verm ce desir de la mort, cette soif d'etre 
mortelle comme votre epoux, et de voir vos enfants 
mortels comme vous-meme ? Quelle philosophic se 
cache sous ces etourdissantes aventures ? Les soleils 
couchants et les roses d'Eldorado, ses vagues bleues 
et ses palais de marbre, ses villes cl'or qui resplen- 
dissent une seconde dans les nuages du soir pour 
sombrer dans la nuit, tout cela ne vous suffisait done 
pas, et c' est la mort qui vous fascinait, ce soleil noir 
de la mort que les hommes, disent nos penseurs, ne 
sauraient regarder fixement, mais que votre coeur de 
petite fee amoureuse saluait comme la plus belle etla 
plus glorieuse des promesses ? Chez aucun de nos 
poetes tragiques, non,pasmeme chez les plus grands, 
je ne vois d'herome plus touchante, ni plus myste- 
rieuse que cette fee aspirant a mourir. Qu'un Sha- 
kespeare eut fait passer sur elle les grandes ondes 
de la poesie, qu'un Musset meme eut tente de fixer 
la larme tremblante au bord de son sourire, elle comp- 
terait parmi les figures inoubliables. Gozzi nous la 
laisse deviner et nous donne a rever ce qu'elle pour- 
rait etre. G'est tout, mais e'est beaucoup deja. Ver- 
non Lee, qui se fit avec detant de bonheur rhistorio- 
graphe de Gozzi, remarque tres justement que les 
auteurs parfaits vont au grand public, et que les 
artistes, les reveurs, les imaginatifs s'arrangent a 
merveille des imparfaits, pour le plaisir de suppleer 
eux-memes a ce qui leur manque. Soit : le lecteur 
a ce compte serait assez souvent flatte qu'un ecrivain 
reclamat de lui quelque peu de collaboration. Gozzi 
fait appel a la notre. Cette fee ambitieuse de mourir 
et qui aime un mortel, ne veut pas survivre a son 
amour, et, sans doute, l'immortalite des fees n'est 



304 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

point celle cles ames ; Gheretane s'est elevee au-des- 
sus de ses soeurs ; elle a compris tout ce que le cles- 
tin cles fees a d'inferieur a celui des femmes qui 
savent aimer, souffrir, mourir et revivre dans Fau- 
dela de la mort. 

A travers les creations folles, etranges, desordon- 
nees, parfois grotesques deFauteur venitien, ily aurait 
done a distiller une goutte de poesie, d'essence tres 
pure, de parfum tres suave. Dans ce pays de volupte 
qu'est Venise, a travers le jeu des feeries et des 
bouffonneries, le vieux Gozzi preche un amour tres 
haut. Le roi Deramo, qui a regu en present du mage 
Durandart une statue revelatrice ayant la propriete 
de rire quandune femme profere un mensonge, epouse 
la veridique Angelica. Lorsque le roi, dupe par la 
perfidie de son ministre favori, subit une metamor- 
phose, et que le ministre s'empare du corps de son 
roi, le fidele amour d' Angelica ne n'y trompe pas. 
En somme, e'est toujours Fame aimee que cherchent 
le mari de la fee Gheretane et Fepouse du roi De- 
ramo, so.it que cetfce ame se cache sous une horrible 
enveloppe, soit que Fenveloppe originelle apparaisse 
habitee par une ame etrangere. Dans la piece du 
Corbeau, la princesse Armilla, mue par un souci de 
me'me noblesse, ne demande qu'a sacrifier sa vie, 
pour reparer Finjustice de son bien-aime. 



IV 



Gette forme meme que Gozzi donne a Famour nous 
reyele qu'il possede une Borte de philosophic. II sait 



CARLO GOZZI ET LA FEERIE VENITIENNE 305 

glisser d'austeres lecons sous le vieux mythe feerique 
de la pomme qui chante, de l'eau qui danse, de Foi- 
seau qui parle, et sous cFinnombrables histoires de 
metamorphoses, prince change en oiseau, femme 
changee en statue, philosophe egalement devenu 
statue. 

Voyez, par exemple, YAugellino Belverde. Gozzi 
nous y montre le frere et la sceur declarant a la 
brave femme qui les elevapar pure tendresse et bonte 
de coeur, qu'ils ne lui doivent aucune reconnaissance, 
puisque chacun agit selon le plaisir ou Finteret qu'il 
croit trouver dans ses actes ; et voila qui nous fait 
mesurer bien mieux que de savantes dissertations la 
portee cl'un certain utilitarisme. G'est ainsi qu'au 
milieu cles jeux etourdissants de la feerie, dans ce 
jardin merveilleux et plein de surprises qu'a travers 
les siecles se plait a faire miroiter la folle imagina- 
tion des hommes, la fidele petite lampe du sens com- 
mun allume sa flamme persistante. Mais ce sens 
commun ne put resister a tant de folies ! La raison du 
pauvre Gozzi n'y tint pas. Un soir de representation, 
il s'imagina que, dans Fescalier des coulisses, une voix 
murmurait a son oreille : « On ne s'attaque pas impu- 
nement au roi cle Fair ! » Ce roi de Fair etait un des per- 
sonnages de la feerie que Fon se disposait a jouer. Et 
le poete sentit une irresistible terreur s'infiltrer jus- 
qu'au fond de lui-meme. Pauvre Gozzi, si brave en 
face du Dalmate colossal, arme et masque, qu'il fit 
evanouir comme un spectre de Fair ! Si craintif de- 
vant un etre irreel evoque par sa seule imagination ! 
N'est-ce point le cas de ceux a qui le reve est plus 
vivant que la vie ? L'actrice Ricci detourna Gozzi de 
ce genre Fiabesqae auquel il devait tant de succes. 
II travailla pour elle et contre son genie propre en 

20 



§06 La VIE ET LA MORf DES FEfiS" 

sacrifiant, lui aussi, a cette mode d'imitation qu'il avait 
tant decriee ! 

Apres lui, les Truffaldin, les Brighella, les Tarta- 
glia, les Pantaleone, s'evanouirent comme des mas- 
ques au matin d'une nuit de fete. Toute cette etince- 
lante feerie palit et mourut, pareille a celle du soleil 
couchant, lorsque le soir Ta touehee. 



CHAPITRE XV 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM 



En Allemagne, le poete Wieland cultiva la f eerie, 
bien que, a vrai dire, ses Aventures merveilleuses de 
don Sylvio de Rosalva, publiees en 1764, semblentune 
satire du genre. Don Sylvio, eleveparune tante grin- 
cheuse, ne vit que pour lire Cyrus, Clelie, les romans 
de la Table ronde, et, enfin, les Conies de fees. Doue 
d'ime vive et singuliere imagination, il n'a pas de 
peine a voir partout des fees, des feeries, des retraites 
enchantees, et jenesais combien de prodiges, II est 
jeune et beau ; l'amour est la grande f eerie de son 
age, et notre Sylvio ne tarde pas a s'eprendre de la 
ravissante Felicie. Pendant qu'il reve de la fee Ra- 
diante et de la fee Fanfreluche, sa tante projette de 
le marier avec une riche et laide heritiere, mais de 
telsprojets n'existent dans les romans que pour etre 
honteusement dejoues. Sylvio retrouvera sasoeur Ja- 



308 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

cinthe, jadis enlevee par une bohemienne, etil epou- 
sera sa bien-aimee Felicie. Wieland ecrivit aussi un 
Oberon qui lui valut l'eloge de Goethe et l\admira- 
tion de 1'AUemagne. II avait ete rechercher le deli- 
cieux petit roi de nos chansons de geste et de la 
f eerie Shakespearienne. 

Mais, au moment meme ou Wieland achevait son 
Oberon, Museeus, au lieu d'aller explorer les feeries 
etrangeres, s'attachait a recueillir celle de la vieille 
Allemagne. VOberon de Wieland elate de 1780; 
e'est en 1782 que s'ouvre la serie des contes de Mu- 
sseus a qui nous devons les legendes de Rubezahl. 

Rtibezahl est un gnome. II est le prince des 
gnomes et Tesprit des montagnes. Un jour, d'un 
sommet, il apercoit les modifications que le patient 
travail humain a fait subir aux collines, aux plaines, 
aux vallees, et il resout de nouer des relations avec 
les hommes. II s'en^a^e comme serviteur chez un 
fermier avare, puis chez un juge inequitable, et il 
faut avouer que ses premieres experiences de la race 
humaine nous sont assez defavorables. Cependant, il 
s'eprend de la belle Emma, fille du roi de Silesie, et 
il Fenleve, lui donnant un palais merveilleux aux 
jardins ravissants, et s'offrant a executer ses 
caprices. Emma soupire ; elle aimait la societe des 
jeunes filles, ses compagnes, et Famour du beau 
prince Ratibor, voisin de son pere ; et, chez le gnome, 
elle s'ennuie horriblement. Rubezahl, desole, lui fait 
present d'une botte de carottes, en lui octroyant la 
faculte de les metamorphoser selon sa volonte. Elle 
transforme les carottes en jeunes filles, pareilles a ses 
amies ; mais si semblables que ces carottes deviennent 
alorssemblables a devraies jeunes filles, aux veritables 
amies d'Erama, elles ne doivent vivre que ce que 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM 309 

vivent les roses... ou les carottes ; le gnome declare 
qu'il ne peut rien contre « les lois irrevocables de la 
nature ». En vain donne-t-il a Emma d'autres 
carottes, aveclafaculte de nouvelles metamorphoses, 
et tout un champ de carottes a cultiver : la princesse 
s'ennuie, s'ennuie a mourir au milieu de ces contre- 
f aeons. 

Gela nous donne pour Emma quelque sympathie. 
Les etres humains, denos jours, ont peut-etre raoins 
de repugnance pour le factice et le convenu. Tout 
s'imite : les fleurs, les oiseaux, les diamants, lesperles. 
L'industrie humaine reussira, sans doute, afabriquer 
des perles de tout point analogues a celles que le 
plongeur s'en va chercher sous Focean. Tout s'imite: 
la culture d'esprit, la bonte d'ame, l'amour desinte- 
resse du beau. 

Quel avantage surles fausses perles restera-t-ilaux 
vraies perles ? Celles-la garderont jalousement pour 
elles seules Findiscernable secret des profondeurs 
marines... Quel avantage sur la fausse culture, la 
fausse bonte, l'amour interesse clu beau, remporte- 
ront les nobles realites dont ces imitations forment 
Fimage ?... Egalementun secret indicible et profond. 
Aussi nous savons gre aux carottes de Rtibezahl de 
ne pas vivre plus longtemps que des carottes ordi- 
nances. G ; es metamorphoses operees par Emma grace 
a la baguette magique des fees, que le gnome a remise 
entre ses mains, nous transportent au milieu du 
monde feerique, mais je ne sais si le vieux conteur a 
voulu nous prouver que la ruse des femmes est supe- 
rieure a celle des gnomes : e'est Fingenieux esprit 
d'Emma qui conduit cette baguette : profit ant du don 
des metamorphoses, elle echappe a Fempire du 
gnome, franchit les limites du pa)^s soumis a cette 



310 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

puissance, retourne chez les siens, parmi de rieuses 
jeunes filles qui ne sont plus cles carottes, et retrouve 
son amoureux, le beau prince Ratibor. Comme Mer- 
lin par Viviane, Rtibezabl est joue par Emma, mais 
d'une fagon plus legitime. 

Les experiences de Rtibezabl en ce qui concerne 
la race humaine etaient plutot melancoliques. II con- 
tinua a s'occuper des hommes, quelquefois pour les 
berner, d'autres fois pour les secourir. II leur jouait 
des tours dignes du Puck anglais, mais il etait ravi 
de decouvrir la patience et V abnegation de Tamour 
maternel : « Quelle brave creature est une mere ! » 
songeait alors Rtibezahl. 



II 



Jusqu'ici nous avons vul'imagination, la poesie, la 
fantaisie s'amuser a faire revivre de vieux contes ou 
a en creer de nouveaux. Maintenant c'est la science 
meme, la science philologique, dans la personne des 
freres Grimm, qui va se mettre a Fecole des vieilles 
paysannes, des bumbles fdeuses, des naives con- 
teuses de veillee. lis ressaisiront sur leurs levres le 
fil des traditions perdues. Une babitante de Nieder- 
zwerhn pres de Cassel dans la Saxe, fut pour eux une 
veritable Mere FOye. Elle puisait a plaisir dans le 
tresor de sa memoire, et elle recitait avec feu, mais 
en s'evertuant a conserver respectueusement tous 
les details, sans leur faire subir aucune modification, 
les legendes et les contes par lesquels on avait 
berce sa propre enfance. Et, sous sa dictee, ces 
hommes graves, ces savants renommes, ecrivaient.,. 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM 311 

lis en interrogerent bien d'autres : commeres de 
village, vieux paysans, patres, bateliers, musiciens 
et chanteurs ambulants. Que de voyageurs avaient 
sans doute parcouru les memes routes, dormi sous 
le toit des memes auberges, cause avec les memes 
passants, et n'avaient pas su deviner le parfum de 
poesie qui sommeille dans les profondeurs des ames 
simples et s'eleve ingenument, aux heures de silence 
et de repos, lorsque les vapeurs du soir montent 
doucement vers les etoiles ! 

Jacques Grimm avait connu les avances de la 
diplomatic, mais il avait su resister a la perspective 
d'une carriere pompeuse. Fils d'un greffier de dis- 
trict, et d'abord secretaire de legation, il s'etait 
retire comme sous-bibliothecaire a Gassel, pour se 
consacrer a de profonds travaux. II y vecut dans 
le menage de son frere Guillaume, marie a Hen- 
riette Dorothee Wild. C'etait une douce et discrete 
personne, qu'Henriette Dorothee, une menagere soi- 
gneuse et attentive, une de ces fees du foyer dont la 
silencieuse influence met tant de douceur dans la 
vie d'un homme de pensee et cFerudition. Elle tint 
avec un devouement unique le menage de ces deux 
savants qu'elle appelait en riant « mes deux maris ». 

Vie tres simple, et biendifferente, assurement, de 
celle a laquelle les chances d'une carriere diploma- 
tique eussent entraine les freres Grimm, vie dont les 
evenements furent le congres germanique de 1846, 
ou Guillaume annonca le pro jet d'un dictionnaire et 
en esquissa le plan; ce parlement de 1848 ou Jacques 
fut depute; les travaux sur la grammaire allemande, 
sur la mythologie allemande, sur l'histoire de la lan- 
gue allemande, executes par Jacques. Les deux freres 
se montraient curieux de poesie et de croyances 



312 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

populaires; ils s'etaient occupes de FEdda, des 
chants heroi'ques du Danemark, des elfes islandais, 
des legendes allemandes. Les legendes allemandes, 
surtout, les passionnaient. Leur patriotisme se creu- 
sait un domaine dans le passe de leur race. C'est a 
ce sentiment que Ton doit F incomparable recueil de 
contes donnant une gloire souriante au nom des aus- 
teres erudits que furent les freres Grimm. 

La moisson fut riche et variee, toute odorante d'une 
poesie aussi fraiehe que la rosee du matin. Ils laisse- 
rent a leur recueil un cachet de naivete populaire ; et 
de meme que le livre de Perrault, comme un miroir 
ingenu, reflete la France de Louis XIV, avec ses 
palais et ses chaumieres, Foeuvre des freres Grimm, 
avec la limpiclite d'un clair ruisseau, reproduit les 
details familiers et l'humble reverie d'un paysage 
allemand. 

Les gnomes chers aux conteurs germaniques y 
menent leur danse joyeuse, avec accompagnement 
de musique et de clair de lune, deux elements indis- 
pensables a leur poesie nationale. Ces gnomes dis- 
paraissent quand minuit sonne a Peglise d'un mo- 
nastere voisin. Mais avantle coup de minuit, Porfevre 
et le tailleur dont le conte intitule les Presents da 
Petit Peuple enferme Petrange aventure, surprennent 
le bal fantastique. Les gnomes bourrent de charbon 
les poches des promeneurs, et le charbon se trans- 
forme en or. Ils etaient, ces gnomes, de minuscules 
personnages, toujours riant et chantant et meditant 
des malices. Dans le merveilleux des Grimm, les 
nains surgissent de toutes parts ; ils y sont beaucoup 
plus nombreux que les fees. Certains paraissent 
sortir d'une boite de jouets de Nuremberg. Ils ont 
parfois des habits brodes, des meubles a leur 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM 313 

taille, et font de la musique. lis sont souvent secou- 
rables et bienveillants. A cote des nains joujoux, il 
y a des fees menageres, de bonnes femmes de fees 
que les fees grandes dames de notre Cendrillon 
ou de notre Belle au Bois dormant accueilleraient 
avec peine dans leur cercle aristocratique, telles que 
celles de VOiseau Griffon, de la Gardeuse d'Oies, 
ou Mme Holle, qu'il faut bien ranger parmi les fees, 
car elle en a les attributions. La marraine de Cen- 
drillon, si experte en decorum qu'elle ne put trans- 
former les lezards qu'en laquais styles, et une 
citrouille qu'en carrosse du meilleur ton, serait derou- 
tee par cette vieille Mme Holle, qui semble vouloir 
donner une lecon aux paresseuses chambrieres, 
en retournant un lit et en s'amusant a en faire voler 
les plumes. Mme Holle, toujours active, distribue 
des fleurs, des fruits, des presents varies. C'est une 
vieille femme, une menagere ; volontiers l'imagina- 
tion lui camperait sur le nez une paire de lunettes. 
Lorsque du lit de Mme Holle s'evadent les flocons 
legers, il neige ici-bas. Beaucoup cle petits enfants 
allemands connaissent de nom Mme Holle. 

lis la connaissent comme une fee tres hospita- 
liere. Elle accueille une jeune fille persecutee par sa 
maratre, et cette jeune fille lui rendant des services, 
Taiclant a retourner le fameux lit de plumes, elle fait 
tomber sur elle une pluie d'or pour la remercier. 

Est-ce une allusion naive au role de la neige, favo- 
rable au travail de la terre quancl elle tombe a pro- 
pos ? La m£chante fille de la maratre veut tenter la 
me me fortune, mais elle ne rend aucun service a 
Mme Holle ; elle ne se prete point a retourner de la 
bonne fagon lebeaulit de plumes, et c'est de la poix qui 
tombe sur elle au lieu de For. Un conte japonais per- 



314 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sonnifie egalement la neige, mais sous les traits d'une 
belle et etrange epouse qui disparait aussi mysterieu- 
sement qu'elle est venue. A en juger par quelques tra- 
ductions de Lafeadio Hearn, Tart japonais exeelle a 
creer des aiues qu'il prete aux choses et qu'il nous 
laisse devinerun peu differentes des ames humaines. 
La brave Mme Holle des Grimm est plus prosaique et 
plus bourgeoise. Mais que je vois bienla grand'mere 
allemande, ses lunettes sur le nez — comrae j'ima- 
ginais tout a 1'heure Mme Holle, en personne — assise 
dans le fauteuil aupres du poele, pendant que la neige 
tombe au dehors, et racontant les vieilles et symbo- 
liques legendes aux petits enfants, qui ne reveront 
pas pour la puissante et invisible Mme Holle d'autre 
aspect ni d'autres occupations que l'aspect et les 
occupations de leur ai'eule. 

Ge n'est pas qu'il n'y ait aussi, dans Grimm, des 
rois, des reines, des princes, des princesses. Mais si 
etrangers sont-ilsa la realite de la vie populaire, qu'il s 
portent le nimbe du reve et ne se distinguent nulle- 
mentdelafeerie:lapetite iprmcessediiRoiGrenoaille, 
par exemple, dort dans un petit lit de soie rose, 
mange dans une petite assiette d'or, et joue avecune 
petite boule d'or qui tombe dans la fontaine d'ou la 
grenouille la lui rapportera, cette grenouille destinee 
a reprendre sa forme de prince Gharmant, lorsque 
la belle joueuse aura tenu ce qu'elle avait promis. 

Comme elle est simple et primitive^ cette vision 
de la royaute ! D'ailleurs le conte est delicieux, mais 
comparez-le a ceux de Perrault, tout impregnes du 
style qui convient a la cour vivante et reelle du 
Grand Roi, vue par un proche spectateur. De tout 
cela se degageune philosophie, humble et populaire, 
pronant volontiers la mediocrite, la moderation dans 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM 315 

les desirs, la sincerite, le manque de detours ; elle 
ne se distingue pas beaucoup de celle que poetise 
le chceur antique, en representant le commentaire 
du peuple sur les aventures des grands ; ainsi que 
lui, elle est sous Finfluence de cette commune sa- 
gesse qui sert de sol a tous les edifices de Fhumaine 
philosophic 



III 



Le conte du Pecheur el saFemme apparait comme 
un des plus profonds. Cette femme de pecheur se 
souhaite tour a tour une chaumiere, un chateau, un 
royaume, un empire, puis elle veut etre egale a Dieu... 
Le poisson feerique, qui n'est autre qu'un prince en- 
chante, lui accorde la realisation de tous ses desirs, a 
Fexception du dernier qui est impie et merite qu'elle 
soit precipitee du faite de sa merveilleuse fortune : elle 
retro uve samisere primitive. « Pierre (le pecheur) en 
prit vite son parti et retourna a ses filets, mais jamais 
plus sa femme n'eut un moment de bonheur. » Heu- 
reux Pierre ! Plus heureux dans Fhumilite de sa 
cabane, que l'insatiable Isabelle, sa femme, dans la 
splendeur de son palais ! Le villageois ou Partisan qui 
ecoutait, pensif, Thistoire de Pierre le pecheur, telle 
qu'on la disait a la veillee, pouvait en faire son pro- 
fit pour Forientation de sa pro pre vie : a Les pieges 
de votre destinee sont dans votre propre coeur, » 
semblait dire la morale du conte. 

Le petit enfant berce par la legende du Pecheur et 
sa Femme, s'il ne donne au probleme de la vie une 
haute solution religieuse, ecoubera la philosophie qui 



316 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

viendra lui parler des embuches de la volonte. Ne 
serait-elle pas, si Ton y teiiait, le symbole meme dela 
volonte, selon Schopenhauer, cette insatiable Isabelle 
de la vieille histoire ? 

Ce cachet de philosophic populaire se reconnait 
dans la legende des Trois Fileuses : je ne sais si je 
vois juste, mais, avec une nuance d'amertume, ies 
Trois Fileuses , malgre leurairde conteingenu, rece- 
lentpeut-etre Fesprit qui souffle dans les revolutions. 
Ftit-ce un apologue destine a voiler quelques lecons 
de justice, visant des personnages haut places ? 

La belle indolente que sa mere fait passer pour 
une habile et infatigable fileuse suit la reine qui veut 
la marier a son fils, lorsqu'elle aura prouve son talent 
et acheve certaine tache immense. La jeune fille 
se desole quand trois femmes etranges se presen- 
tent a elle : Tune se fait remarquer par une levre 
enorme, l'autre par un large pouce, et la troisieme 
par un large pied : « Veux-tu, disent-elles a la pa- 
resseuse, que nous nous chargions de ta besogne ? 
Nous ne te demandons qu'une chose. N'aie pas honte 
de nous, et invite-nous au festin de tes noces ». L'ac- 
cord fut ainsi conclu. Quand la tache fut achevee, la 
jeune fdle epousa le beau prince. Elle tint sa parole, 
et invita les trois fileuses. Frappe de leur aspect 
bizarre, le prince les interrogea : « Pourquoi ce pouce ? 
Pourquoi ce pied ? Pourquoi cette le vre ? » « C'est a 
force de lecher le fil, dit la premiere. — A force de 
tordre le fil, dit la seconde. — A force de mouvoir le 
rouet avec mon pied, dit la troisieme. — Fort bien, 
repliqua le prince, mais ma belle fiancee ne filera 
plus. » belle et paresseuse fiancee, si inconsciente 
que vous profitez en riant du penible labeur d'autrui, 
et vous, trio de fileuses, qui lui laissez son eclat et sa 



LA FEERIE ALLEMANDE ! LES GRIMM 317 

gloire, mais ne demandez qu'une place de parentes 
pauvres au jour du festin, ne symbolisez-vous pas, 
sous forme d'allegorie, quelque revendication ? 

Les heros favoris de ce peuple sont de simples et 
bons gargonsquine pensent guere a faire les malms, 
tels que les camarades qu'il se souhaite a lui-meme. 
lis sont serviables, et souvent meprises jusqu'au jour 
ou la fortune les recompensera, a moins que leur 
propre adresse ne les mette en evidence. II est amu- 
sant de voir ce que chacun communique du sien a ces 
vieux themes, et les variations que subissent les 
contes connus. 

Prenons, par exemple le Pauvre Hans', c'est, au 
fond, la Chatte-Blanche de Mme d'Aulnoy, mais quel 
contraste! La Chatte-Blanche de Mme d'Aulnoy s'est 
polie, civilisee dans les salons de notre pays ; il fallait 
un prince Charmant pour interesser des marquises. 
Le heros du conte allemand est un pauvre garcon 
meunier, un petit clomestique qui passe pour idiot. 
II se met au service d'un petit chat, et decouvre ainsi 
le chateau des chats, si magnifique dans 1'histoire de 
notre Chatte-Blanche. II y a la aussi de nombreux 
serviteurs, des heures de musique, une vie princiere 
ou seigneuriale, un peu moins affinee que chez la 
chatte francaise, comme le luxe d'une principicule 
allemande restart au-dessous cle Versailles. Le pauvre 
Hans ne reclamait qu'un cheval pour pi-ix de ses ser- 
vices. II retourne au moulin, y est maltraite, bafoue, 
mais il attend patiemment son cheval, jusqu'a ce que 
la fille du roi apparaisse dans un equipage pour 
chercher le pauvre Hans, et Femmener avec elle. 
Cette fille du roi avait ete metamorphosee en petit 
chat par je ne sais quelle fee maligne. En somme, on 
croirait que Mme d'Aulnoy a, quelquefois, puise aux 



$18 LA VIE ET LA MORT DES P&E& 

memes sources que les freres Grimm, car les sept 
Doues de son Chevalier Fortune ressemblent aux 
quatre Freres Adroit s ou aux Six Gaillards qui vien- 
nent a bout de tout. 

La Gendrillon des Grimm nous revele combien la 
Cendrillon de Perraultnous appartient. Gomme toutes 
les Cendrillons, celle des Grimm a perdu sa mere. 
Une belle-mere amene au foyer les deux filles d'un 
premier mariage. La pauvrette estmoquee, bafouee, 
persecuted par ces intruses qui la renvoient a la cui- 
sine. Jusqu'icirienquedecommun afhistoire de toutes 
les Gendrillons. La Cendrillon italienne, sous une 
forme primitive, etait barbare; la Gendrillon fran- 
caise etait fine, avisee, discrete; l'allemande apparait 
surtout sentimentale. Quand le pere — le faible pere 
de Gendrillon qui, partout, subit 1'influence de sa 
seconde lemme au point d'oublier sa vraie fille pour 
ses belles-filles — quand ce miserable pere se rend 
a la foire, et demande a chacune ce qu'elle souhaite 
comme present, Tune demande de belles robes, Fautre 
des perles precieuses. La pauvre Gendrillon ne re- 
clame qu'une baguette de coudrier, mais elle plante 
cette baguette sur le tombeau de sa mere ou elle 
fleurit. II y vient percher un oiseau blanc qui protege 
et console Cendrillon. Ici le conteallemand se rappro- 
cherait volontiers davantage du conte italien que du 
conte fran^ais.La fee marraine de la Cenerentola 
prenaitla forme d'une colombe. Le roi du pays donne 
alors une fete. Cendrillon meurt d'envie d'y assister, 
mais la maratre qui se dispose a y conduire ses filles 
lui impose la condition d'achever des taches impos- 
sibles. Des pigeons et des colombes viennent au 
secours de Cendrillon. Mais, les taches accomplies, 
la belle-mere se refuse a tenir sa promesse, sous 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM §ll) 

pretexte que Cendrillon n'a pas de parure convenant 
a la fete, et quand elle est partie avec ses mecliantes 
filles et son pauvre mari, la pauvre abandonnee s'ap- 
proche du coudrier qui fleurit sur le tombeau de sa 
mere : « Petit arbre, dit-elle, remue-toi; secoue-toi; 
verse or et argent sur moi. » L'oiseau blancparait et 
lui jette une robe d'or et d'argent, des pantoufles 
brodees de soie et d'argent. Le lenclemain, il lui jet- 
tera une robe encore plus etincelante et plus splen- 
dide, avec des pantoufles d'or. On connait le bal 
de Cendrillon, P apparition de la merveilleuse 
inconnue, Petonnement de la maratre et de ses filles, 
Pamour du jeune prince, la fuite de Cendrillon, eper- 
due a Papproche de minuit. Le conte allemand fait 
dormer par le roi Pordre d'enduire de poix Pescalier 
de son palais aim cParreter,le dernier soir, la course 
de sa bien-aimee. Cendrillon se sauve quand raeme, 
en abandonnant une de ses pantoufles retenue par 
la poix. Cette pantoufle fera sa fortune, elle lui devra 
la royaute. Chez Perrault, le depit ressenti par les 
ennemies de Cendrillon suffisait a la venger; c'etait 
un terrible sentiment que le depit cliez les courtisans 
de Louis XIV, et la France du dix-septieme siecle 
semble n'avoir pas exige d' autre chatiment. La naivi^ 
et populaire Allemagne de Grimm parait moins sus- 
ceptible, moins sensible aux maux imaginaires; elle 
veut des chatiments barbares et reels. II y a d'abord 
le mallieureux stratageme des deuxsoeurs : Pune cou- 
pant son orteil, P autre son talon, aiin d'adapter leur 
pied a la mesure de la precieuse pantoufle, et, quand 
elles suivent, avec leurs pieds inutilement mutiles, le 
cortege de la mariee, les pigeons amis de Cendrillon 
leur creventles deux yeux. 

Blanche-Neige et Fleur-d ; Epine sont quelque pen 



320 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sceurs cle la Belle au Bois dormant, Fleur-d'Epine 
surtout, dont l'histoire ressemble presque de tout 
point au conte de Perrault. La derniere partie du 
reeit, celle de 1'Ogresse et des petits enfants, est sup- 
primee dans le recueil des freres Grimm, et ce n'est 
pas de cela qu'il y aurait lieu cle se plaindre : elle 
n'a que chez Basile sa raison d'etre et son explica- 
tion'. Blanche-Neige possede toute la saveur d'une 
legende primitive. Une reine fde a sa fenetre et, se 
piquant le doigt, laisse tomber quelques gouttes de 
sang sur la neige. La beaute de ces couleurs, dans 
Fencadrement d'ebene de la fenetre, provoque son 
admiration, et elle souhaited'avoirun enfant au teint 
blanc et rose, encadre de cheveux noirs. Son souhait 
se realise par la naissance d'une ravissante petite 
fille. Mais la pauvre reine meurt ; une maratre la 
remplace aupres de Blanche-Neige, tel est le nom de 
la merveilleuse petite princesse. Cette maratre pos- 
sede un miroir magique qui lui revele la beaute de 
Blanche-Neige superieure a la sienne. Elle veut faire 
perir la petite princesse. Gelle-ci echappe alamort 
en se refugiant chez les sept gnomes. Les sept 
gnomes sont sept nains ayant, comme tous leurs 
congeneres, le secret des metaux et s'occupant de 
creuser les montagnes pour y trouver For etTargent. 
lis accueillent Blanche-Neige. La mechante reine, 
apprenant par son miroir que ses ordres n'ont pasete 
executes, s'evertue a faire tomber sa victime dans de 
nouveauxpieges, et celle-ci y succombe par sa deso- 
beissance aux sages conseils des gnomes, ses fideles 
amis. 

Voici done Blanche-Neige inanimee, ayant toutes 
les apparences de la mort, pour avoir accepte de sa 
maratre, deguisee en paysanne, un morceau de pomme 



LA FEERIE ALLEMANDE I LES GRIMM 321 

empoisonnee. Les gnomes, qui la pleurent, Fenfer- 
ment dans un cercueil de verre. Elle y garde toute 
sa beaute, comme les mysterieuses endormies 
auxquelles elle s'apparente, depuis la Brynhilde de 
FEdda, jusqu'anotre Belle au Bois dormant. Le jeune 
prince qui Fapercoit demande, pour lui faire hon- 
neur, la garde de la belle morte, et les gnomes 
apitoyes sur sa douleur se mettent en devoir de trans- 
porter le cercueil de verre dans son palais, quand le 
mouvement du transport fait tomber le funeste mor- 
ceau de pomme arrete dans la gorge de Blanche- 
Neige, et elle revient a la vie pour epouser le prince 
amoureux. Cette belle endormie dans une prison de 
cristal sous la garde des gnomes des montagnes 
semble etre le symbole, non du printemps, mais de 
la neige, ainsi que le confirme son nom. 

Sans doute ce coute i'ut inspire a la poetique reve- 
rie des vieilles conteases par le spectacle de la neige 
s'attardant au sommet des montagnes, a Flieure ou 
poignait l'aube des beaux jours. Elle demeure avec 
les nains au dela desmonts, disait de Blanche-Neige le 
miroir magique. Et les monts, les premiers, la voient 
reparaitre. Mais peut-etre ce conte vient-il de plus 
loin, de quelque aneienne mytliologie septentrio- 
nale... 

Blanche-Neige, endormie au dela des montagnes 
dans un cercueil de verre, ne repose- 1~ elle pas, au- 
dela des collines prochaines et familieres, sur des 
sommets plus lointains, plus inaccessibles, plus mys- 
terieux !... Et le cercueil de verre ou elle clort a la 
transparence du clair de lime. Le beau prince Hiver 
en fera sa fiancee. II a d'autres joyaux que son frere 
le ])rintemps, mais la couronne de givre et de perce- 
neige qa'il posera sur le front eblouissant de sa 

21 



322 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

fiancee, la robe de dentelle endiamantee et le man- 
teau de fourrure blanche a longue traine qu'elle 
revetira, valent sans doute bien des tresors. 

Jeannot et Annette ont, au debut, des aventures 
analogues a celles de notre Petit Poucet, mais, pour 
eux, Pogre est transforme en ogresse, et un cygne 
leur offre son concours afin de leur faire passer un 
ruisseau; ce cygne, disent les freres Grimm, etait un 
gentil prince change en cygne par un magicien, tout 
comme le frere d'Elsa, le cygne de Lohengrin ! Ainsi 
la reverie du Norcl effleure de sa blanche aile la naive 
legende ! 

Le recit de la Gar dense d'oies met en scene un 
roi qui ressemble au roi Lear. II a trois lilies 
auxquelles il fait une question identique a celle que 
le vieux roi shakespearien pose a Goneril, a Regan 
et a Cordelia. De meme que Cordelia, la troisieme 
fille ne fait pas une reponse agreable a son pere, et 
malgre sa beaute, ses charmes, le don unique qu'elle 
a de pleurer des perles, don octroyepar une fee, il la 
fait conduire dans une foret sauvage ou on l'aban- 
donne. Comment une fee la recueille, et comment elle 
epouse un beau seigneur, c'est ce que n'ont peut-etre 
pas oublie les lecteurs des Freres Grimm. Ce vieux 
roi Lear, il apparait deja, au moyen age, dans le 
roman de Perceforest, et voila que, dans les veillees 
allemandes, derustiques conteurs ignorants de Sha- 
kespeare dessinent une silhouette qui ressemble a 
celle des heros shakespeariens, comme une ombre 
chinoise a un tableau de maitre. 

Les jeunes princesses de la Prison souierraine 
evoquent en nous un vague souvenir de Persephone. 
Parce qu'elles cueillent les fruits d'un pommier ma- 
gique, la terre s'ouvre sous leurs pas, et les enferme 



LA FEEBIE ALLEMANDE .' LES GRIMM 323 

jusqu'au jour ou le jeune chasseur Martin parvient a 
les delivrer, avec le secours d'un nain qui rappelle 
Oberon, ofc qui lui coniie un cor magique aux sons 
duquel Farmee des gnomes apparait, forcee d'obeir... 

Comme elles ont couru les routes, les vieilles 
legendes, avant de venir s'asseoir aupres d'un poele 
allemand ! Elles y trouvenfc une legion de nains, qui 
est du pays ou tous ces nains gardent des tresors et 
habitent Finterieur des monlagnes. 

Lohengrin, Persephone, Lear, Oberon... que se- 
riez-vous devenus si vous n'aviez rencontre les 
aieules et les poetes ! 



IV 



Le sol d'Allemagne est fertile en recits fantas- 
tiques, et Fexemplc des freres Grimm ne tarda pas 
a etre suivi. Savants, erudits, poetes, patients bi- 
blio thecai res, dans le cadre des studieuses petites 
villes, se mirent a Foeuvre, interrogeant chaque 
fleuve, chaque montagne, chaque caillou, chaque 
bruyere ; Fair etait pen pie (Velfes ; les rivieres avaient 
leurs nixes, les montagnes leurs gnomes. Parmices 
continuateurs ou imitateurs des freres Grimm, il 
convient de citer Simrock, Bechstein, Franz Hoff- 
mann. 

Simrock, ne au commencement du dix-neuvieme 
siecle, avait, des sa jeunesse, ete enrole dans Fad- 
ministration prussienne. Mais la regularity d'une 
existence bureaucratique n'empechait pas son cceur 
de battre au rythme des idees nouvelles, etil chanta 
la revolution francaise de 1830 avec une ardeur qui 



324 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

le lit rayer des cadres. Plus tard, il fut bibliothe- 
caire a Bonn, et ce qu'il pouvait avoir cle fantaisie 
dans Fesprit, il le depensa a des recherches pas- 
sionnees sur les vieilles legendes allemandes et ita- 
liennes, et sur les origines de Shakespeare. Les 
contes qu'il recueillit ne nous apparaitront pas tout 
a fait comme de nouvelles connaissances. Dans la 
Montague de Verre, nous verrons reparaifcre les 
femmes-cygnes : trois cygnes majestueux volent sur 
une mer paisible et depourvue de navires. lis aban- 
donnent leur plumage et se transforment en belles 
jeunes lilies. Wilbelm derobe a Tune d'elles ce vehe- 
ment de plumes qui porte le nom traditionnel de 
rabenale. Elle consent aetre safemme, et le mariage 
est celebre. Prudent, 1'amoureux epoux enferme, 
dans un coiTret dont il portait habituellement la cle, 
le voile magiquede l'etrangere,mais la jeune fcmme, 
ayant obtenu cette cle de sa belle-mere, reprit le 
rabenale, et s'envola. Ceda-t-elle a Finflnence d'nue 
mysterieuse nostalgie que le conte ne nous explique 
pas ? Elle disparut. II est probable qu'elle avait 
rintention de revenir au foyer conjugal, car, lors- 
qu'il se mit en quete de sa bien-aimee, Wilbelm, 
toujours amoureux et fidele, apprit qu'elle etait oii- 
I'ermee dans nne montagne de verre. Ges contes 
derivant des mythologies lointaines, ces histoires de 
femmes-cygnes qui font toujours penser aux Walky- 
ries, se melangent, on ne sait comment, de traditions 
et de symboles Chretiens. Sur le rivage, du bateau 
ou il s'est embarque, Wilhelm apercoit deux hommes 
qui battent un cadavre. II s'informe de leur mobile, 
et ces individus reponclent que, de son vivant, ce 
mort a contracts, envers eux, une dette qu'il n'a pas 
acquittee. Pour faire cesser leur acte odieux, le 



LA FEERIE ALLEMANDE I LES GRIMM 325 

voyageur paio la somme due, et y ajoute ce qui 
semble necessaire a l'ensevelissement du malheu- 
reux. 

Grace a la protection de ce mort inconnu, Wilhelm 
accomplira sa tache immense et difficile. Les obs- 
tacles seront aplanis, il ira dans la montagne de 
verre, il y retrouvera sa femme. Dans ce fouillis de 
traditions inextricablcment melees, no semble-t-il pas 
que se jouenfc quelques bribes de l'antique lege ride 
d'Orphee et cFEurydice ?mais la croyance au dogme 
du Purgatoire, aussi, y est peut-etre symbolisee par 
ce vivant qni acquit te J a dette de ce mort, et par ce 
mort qui protege ce vivant. Tel qu'il est, ce conte 
a, peut-etre, cent ou mille auteurs -, chaque ame qu'il 
a traversec y amis de son empreinte et de ses preoc- 
cupations. L'aete de Wilhelm — un aete de miseri- 
corde — opere des resultats merveille'jx. Tout un 
peuple est delivre avec la princesse. Des villes 
englouties surgissent de nouveau, et reparaissent, 
avec leurs habitants, apres Ja destruction de la mon- 
tagne de verre. La mer, paisible et deserte jus- 
qu'alors, se couvre de bateaux. Un bizarre enchante- 
ment pesait sur cette contrec, sur son roi, sur sa 
princesse, fille de ce roi, qui n'etait autre que la 
femme-cygne, car si les femmes-cygnes sont ailleurs 
des Walkyries oudes fees, celle-ci n'est autre qu'une 
princesse enchantee. La fee du conte serait plutot 
1'odieuse petite vieille, fee ou sorciere, qui s'evertue 
a empecher Wilhelm d'atteindre son but, et qui, 
vaincue, se brise comme sa montagne. Quelle signi- 
fication etrangfe recele done ce vieux recit ? Get en- 
chantement, cette montagne de verre, ne represen- 
tent-ils pas l'image d'une opprimante et fragile 
tyrannie ? Une ai'eule mystique y ajouta peut-etre 



32(1 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

riiistoire clu mort libere, devenu liberateur. Les 
villes, les bateaux, reparaissent et revivent. Quels 
beaux resultats pratiques pour une action qui sem- 
blait ne pas Petre ! c'est que nos moindres gestes 
ont, a travers le monde invisible, des prolonge- 
ments ou des repercussions dont nous ne mesurons 
pas la portee, et que ce monde invisible reagit 
a son tour sur le monde visible. Nous retrecissons a 
plaisir notre champ etnos moyens (Faction... Que de 
montagnes de verre pesent sur les cerveaux, les 
cceurs, les esprits des etres humains ! 

Le courant ehretien et le courant paien se cotoient 
et se confondent dans une multitude de recits, et 
rien ne nous instruit mieux, que ces rencontres illo- 
giques, dela mentalite primitive des peuples. Pure- 
ment chretienne, par exemplo, est l'inspiration dece 
conte de Bechstein, ou nous voyons le roi grievement 
puni pour avoir efface des Livres saints le sublime ver- 
set du Magnificat : Deposuit potentes de sede, etexal- 
lavit humiles. Le Moyen Age avait ses fetes des fous, 
jour ou, exceptionnellement, les simples se trou- 
vaient places en bant de la hierarchic, et ou les 
princes, les eveques, les abbes, semblaient abdiqiicr 
leurs titres et leurs ronctions. Tout cela se passait 
an chant du meme verset. Sous la folic voidue de ces 
solennites, il y avait une grande lecoi). 

Par contre l'llse de Bech stein est une paienne ; elle 
garde, avec sa houlette d'or, un troupeau a toison 
d'or, et elleaquitte le chateau du roi, son pere, pour 
vivre parmi le peuple souterrain des nains, appeles 
grillons. Aujourd'hui, le chateau est en mines ; Use, 
pale, silencieuse et belle, vient s'asseoir aux environs 
de la caverne, sa honlette a la main, et, autour d'elle, 
pait le mysterieux troupeau. Use est un pcrsonnage 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM 82? 

favori des vieilles legendes germaniques. D'ouvient- 
ellePChez Bechstein, a qui nous empruntons ces 
donnees, c'ost une princesse enchantee ; de plus, 
c'est une dame blanche, une Allrune. Elle repond 
a ceux qui l'interrogent de vagues paroles aux- 
quelles ils donnent un sens prophetique. « Alors, 
ils se souvinrent, ditle conte, quedeja, dansles temps 
pai'ens, avaient vecu dans les for£ts des dieux ou 
des prophetesses, efc ils appclerent Use, du nom de 
ces pretresses, une Allrune. » Toutes les dames 
blanches sont de pareilles Allrunes qui hantent les 
vieux chateau xet les vieilles forcts, en attendant leur 
delivrance. Use n'est pas heureuse ; elle s'est donnee 
mix Grillons pour etre leur reine, et, maintenant, 
elle regrette Pamerc et douce vie humaine. « Tu es 
et resteras la ndtre, dit Taine du peuple grillon, 
Quand aucune cloche ne sonnera, quand il n'existera 
])lus d'eglises ni d'hommes mediants, alors l'heure 
de ta ddivrance retentira. » 

Cette lieu re sera-t-elle celle du jugement dernier, 
comnie pour taut d'autres fees, ou bien la legende 
paicnnc exprime-t-elle secretement I'espoir que ses 
dieux regncrorit de nouveau? Use ne vient plus a la 
clarte da soleil que tons les sept ans. « Aujourd'hui 
encore, a midi, tous les sept ans, on peut voir cette 
vierge enchantee, avec son troupeau, seule, pale et 
triste, dans sa robe blanche comme de la neige. » 

Peut-etre y aurait-il mieux a faire qu'a garder cet 
inutile troupeau? Use a voulu regner sur le peuple 
ennemi de la lumiere, et maintenant elle n'est qu'un 
fan tome... 

Chez Franz Hoffmann, Use est une belle jeune fille 
qui, au temps du deluge, s'enfuit avec son fiance, sur 
une montagne du Harz, mais le couple finit par etre 



,328 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

englouti. Elle a donne son nom a la vallee, a la 
riviere qui la parcpurt, a la roche ou elle demeure 
encore aujourcFhui. Elle enseigne a certains le lieu 
des tresors caches. L'Allemagne a sou Use, comme 
elle a ses nixes qui vivent sous Ponde, efc qui, dans 
le .conte Zilterinchen, recueilli par Bechstein, enle- 
vent une fiancee. 

Pour leslegendes all emandes,leseaux out lours crea- 
tures, comme les montagnes et les forets. 11 y a des 
onclines comme il y a des gnomes. Un poete, d'origine 
francaise, Lamotte-Fouque, s'inspirant de ces vieilles 
et populaircs imaginations, composait des 1813 le joli 
roman de VOndine. En voici le sujet : Un vieux couple 
habite unerraiche prairie au bord d'unlac, a lalisiere 
d'une foret enchant ee, que les voyageurs ne peuvent 
traverser sans y etre hantes d'une effroyable fantas- 
magorie. Ce pecheur et sa femme possedent une 
paisible cabane ; leur enfant s'est, disent-ils, noye 
dans le lac, mais ils ont recueilli une petite aban- 
donnee auxJougs cheveuxd'ortoutruisselants et qui 
n'a voulu etre appelee qu'Ondine. Un soir, un beau 
chevalier est venu queter leur hospitalite ; en tra- 
versant la foret magi que, il nourrissait le projet de 
plaire a une belle qui, ferocement, exigeait de lui cet 
actetemeraire. Mais le chevalier voit Ondine, Ondine 
voit le chevalier, ils s'aiment. Ondine etait delicieuse 
avec ses cheveux d'or, son rire etincelant, ses mvs- 
terieux caprices. Un vieux pretre les marie, et elle 
revele au bien-aime son etrange liistoire. Elle n'est 
pas une femme comme une autre, elle est une fille 
des eaux, venue dans les prairies en flenr avec la 
nostalgie du palais de cristal que connut sa petite 
enfance. Et, de raeme que le peuple des ondins au- 
quel elles appartiennent, ces filles des eaux, ces 



LA FEERIE ALEEMANDE : LES GRLMM 829 

ondines, iFont point d'ame ; seulement, elles peuvent 
en acquerir une, qnand elles sont aimees par un 
liomme clone crime ame immortelle. Aussi le pore; 
d 'Ondine Fa-t-il envoyee parmi les homines, aim 
qu'elle gagnat son ame. L'amour cFHuldbrand, le 
beau chevalier, opere le prodige. 

II y a des scenes gracieuses : « Ma jeune et char- 
mante damoiselle, clit le vieux pretre, en verite, il 
est impossible cle vous voir sans e(re rejoui ; mais 
pensez aussi dans cette circonstance a mettre votre 
ame en harmonie avec celle du fiance qui vient cle 
vous etre uni. — Mon ame ? repondit Ondine en rianl , 
cc mot-la est tres jjoli a entendre, et il se peut que, 
pour la plnpart des gens, ce mot-la soit tres utile 
et tres edifiant ; mais pour qui n'a point d'ame, je 
vous prie, comment est-il possible cle se mettre en 
harmonie avec une autre ame ?... » Unpeuplus loin: 
« Ce doit etrc qnelque chose de bien doux, mais 
aussi de bien terrible, d'avoir une ame. An nom de 
Dieu, dites-moi s'il ne serait pas meilleur de n'en 
avoir jamais?... Oui. Fame doit peser d'un poids 
tres lourd, car voici seulement que, de sentir une 
ame prete a s'eveiller en moi, je me sens en memo 
temps envahie par F affliction, moi quietais si insou- 
ciante et si joyeuse. » 

Plus tard, lorsque Fame sera eveillee en elle, 
Ondine clemandera au vieux pretre, avec emotion, 
de prier pour le salut de son ame. Pauvre Ondine ! 
Malgre la farouche protection de son vieil oncle 
Kuhleborn, le torrent de la foret, elle connaitra 
Famertume des trahisons humaines, Finconstance des 
cceurs humains, car Huldbranclretrouvera Bertalda, 
sa premiere bien-aimee, qui n'etait autre que la fille 
disparue du vienx peclieur. Ondine, desolee, doit 



33() LA VIE ET LA MORT DES FEES 

retourner a ses premieres demeures des eaux, et ne 
reparaitre que pour apporter, contre son gre, la 
mort a celui qui traliit son amour. 

Loreley, autre fee des legendes germaniques, est 
egalement une victime de F amour. Fille d'un pe- 
cheur, elle fut enlevee, puis abandonnee par un che- 
valier, le comte Udo. Elle etait merveilleusement 
belle. Le dieu du Rhin lui apparut et lui offrit de 
Fassocier a la vengeance qu'il voulait tirer des 
hommes, pour les punir d'avoir abandonne son culte 
et d'etre devenus chretiens. Loreley, paree de toute 
sa beaute, devait s'asseoir au sommet d'une roche, 
et chanter de sa voix ensorcelante, afin d'attirer a 
leur perte les pauvres bateliers. Son coeur se ferme- 
rait a toute pitie, car, s'il laissait penetrer en soi 
quelque ombre de ce sentiment, le charme serait 
rompu; Loreley perirait, et le dieu du Rhin perirait 
avec elle. Loreley consentit a jouer ce r6le, et la fille 
du pecheur devint la fee du Rhin. Grand fat le 
nombre de ses victimes, mais elle attendait toujours le 
comte Udo; le comte Udo mit longtemps a venir. 11 
vint cependant, accompagnedujeune pecheur Arnold, 
qui aimait Loreley et 1'avait defendue contre les me- 
disances, et Loreley sentit son coeur s'efnouvoir de 
pitie pour le jeune pecheur : sous Finfluence de 
cette pitie, la fee pardonna meme au comte Udo. Le 
comte Udo et le pecheur Arnold furent engloutis, 
mais le dieu du Rhin parut, annoncant a Loreley 
qu'il allait perir avec elle; et jetant dans les ilots sa 
fatale harpe d'or, elle s'y pr^cipita. 

Henri Heine a chante Loreley : 

« Je ne sais ce que veut dire cette tristesse qui 
m'accable ; il y a un conte des anciens temps dont 
le souvenir m'obsede sans cesse. L'air est frais, la 



LA FEERIE ALLEMANDE : LES GRIMM 331 

nuit tombe, et le Rhin coule en silence; le sommet de 
la montagne brille des dernieres clartes du couchant, 
La plus belle vierge est assise la-haut comme une 
apparition merveilleuse; sa parure cl,-Qr etincelle; 
elle peigne ses cheveux d'or. Efte. peigne ses ehe- 
veux d'or avec un peigne d'or, et elle chante une 
chanson dont la melodie est prestigieuse et terrible, 
Le marinier, danssa petite barque, se sent tout pene- 
tre d'une folle douleur; il ne voit pas les gouffres et 
les rochers; il ne voit que la belle vierge assise sur 
la montagne. Je crois que les vagues, a la fin, en- 
gloutissent et le marinier et la barque; c'est Loreley 
qui a fait cela avec son chant. » 

Quel est ce chant de Loreley qui conduit les bate- 
liers a leur perte ? Quelle analogie a-t-il avec celui 
des antiques sirenes ? Est-ce a dessein que le po&te 
neglige la victoire de la pitie dans le coeur feroce de 
Loreley ? Le pardon et la pitie triompluint de la ven- 
geance, c'est la victoire du Ghristianisme. Serait-ce 
la moralite cacliee du recit ? 

Henri Heine s'occupa des ondines; il imagina la 
plaisante aventure du beau clu^valier I'aisant mine de 
dormir, alors que des ondines au voile blanc venaient 
le baiser au clair de lune. 11 revait, sous les eaux, 
la vie de cites 1'antastiques pareilles a celles des 
vieilles legendes. 11 chanta la rencontre de deux bi- 
zarres personnages : un ondin et une ondine sous les 
tilleuls d'un bal champetre. La musique retentifc sous 
les tilleuls ; c'est la que dansent les garcons et les 
fdles du village; il y a aussi deux personnages que 
nul ne connait, ils sont sveltes et elegants... « Mon 
beau sire, a votre chapeau vert pendille certain lis 
qui ne croit qu'au fond de Tocean... Vous etes un 
ondin, fils de la mer, vous venez pour seduire les 



332 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

petites villageoises; je vous ai reconnu du premier 
coup d'ceil... Ma belle demoiselle, dites-moi un peu 
pourqnoi votre main est aussi froide que la glace? 
Dites-moi un peu : pourqnoi Fourlet de votre blanche 
robe est trempi d'eau ? Je vous ai reconnue du pre- 
mier coup d'oeil a vos reverences moqueuses. A 
coup sui\ tu n'es pas une fille d'Eve, tu es une 
enfant des eaux, ma petite cousine FOndine... » 

Les violons se taisent, la danse est finie. Le beau 
couple se separe fort civilement. Tous les deux se 
connaissent malheureusement trop. 

Mysterieuse petite chanson, plus mysterieuse, peut- 
etre, que lc fantastique et joli roman de Lamotte- 
Fouque. Un lis d'eau, Fourlet mouille d'une robe, 
ce sont des signes assez minces; il en est de plus 
faibles encore, de plus legers, de plus fugitifs, aux- 
quels les ames se reconnaissent pour s'attirer ou 
se fuir. Et le mystere de ces ames est plus prot'ond 
que celui de l'Ocean auxquels appartiennent Fon- 
din et Fondine du bal champetre. 

Henri Heine;, dans Alia Troll, evoque une chasse 
fantastique ou passe la lee Abonde, le minois 
souriant, et vetue de soie bleu pale, mais il n'est 
point sur que le tourbillon qui Femporte la ramene 
jamais, car les fees s'evanouissent des legendes, et 
leur nom meme est oublie par les levres des 
hommes. 



CHAPITRE XVI 



LA FEERIE POETIQUE EN ANGLETERRE 
AU XIX e SIEGLE. SHELLEY, KEATS, TENNYSON 



SHELLEY 



La sorciere d' Atlas et la reine Mab sont des fees 
creees de toutes pieces par I 'imagination de Shelley. 

La reine Mab de Shelley ne ressemble pas du 
tout a la fantaisiste et delicieuse petite heroine de 
Shakespeare. Et lui-meme, le pauvre poete, si la tra- 
dition des hommes-fees, des fali, s'etait maintenue 
dans la legende, il aurait pu passer pour Fun d'eux, 
avec sa petite taille, sa demarche de sylphe, son 
etrange figure de jeune fille. 

Les doctrines de la Revolution franeaise l'avaient 
exalte ; il s'etait enivre d'atheisme, il avait rejete 
tous les dogmes et toutes les disciplines, et sa 



334: LA VIE ET LA MORT DES FEES 

reine Mab, au lieu cle precher Fobeissance aux lois 
de FEglise, comme Viviane, Melusine et la plnpart 
des grandes fees du moyen age, parle et preche en 
veritable fee de la libre pcnsee. Ge n'est point la 
piete, mais l'amour de Tart qui fit tant regretter a 
Shelley d' avoir compose ce desastreux poeme, ou du 
ehristianisme il fait la caricature la plus hideuse et 
la plus blasphematoire ! Les admirateurs enthou- 
siastes de son genie pensent eux-memes que la 
Reine Mab devrait ctre soustraite a la collection de 
ses oeuvt-es. Elle est d'une lecture insoutenable. 

Frcle et lumineuse, la reine Mab aj)parait sur 
son char et se penche sur le sommeil d'lanthe. Elle 
evoque l'esprit de la belie dormeuse, et ] 'invite a 
s'asseoir a cote d'elle, dans le meme char. Puis, on 
ne sait pourquoi, elle promene a travers les espaces 
cet esprit assis, lui montrant le Nil, les Pyramides, 
les emplacements d'Athenes, de Sparte, de Rome. 
La fee pretend reveler a l'esprit d'lanthe la gran- 
deur et la misere hnmaines. Peut-etre ce theme 
immense depasse-t-il la portee d'une reine Mab, 
meme alors que Ton impose a ses ailes legeres tout 
mi fatras declamatoirc., et ceux dont Fame sent vi- 
brer encore dans ses profondeurs l'eeho des accents 
de Pascal, auront peine a excuser Shelley d'avoir 
tente d'exprimer a rebours la meme idee que lui. 

L'esprit inepuisable de la creation est le seul dieu, 
declare cette pedante et insupportable reine Mab, qui 
ferait pleurer d'ennui l'etincelante petite reine Mab 
chanteepar Mercutio. Toutle lyrisme athee de Shel- 
ley va se tourner en une sorte de pantheisme. 11 est 
devenu le poete de YOde au vent douesl, de VOde 
a Valouetle, de la Tristesse a Naples, du Nuage, 
du merveilleux Nuage , et son ame, dirait-on, s'est 



LA FEERIE P0ET1QUE EN ANGLETERRE 335 

roulce dans Fazur, clans Tether, parmi cles jardins 
d'etoiles et de roses, en proclamant la joie eternelle 
que donne la beaute. 

C'est un poete-fee que Shelley. Sa plus belle fee- 
rie est dans le Nuage et dans FAlouette,et si Tune 
on T autre avait une voix et une ame, ce nuage et 
eette alouette ne feraient pas entendre d'autres ac- 
cents. Les metamorphoses des vieilles feeries sem- 
bleraient enfantines et supedlcielles a cote de cette 
identification d'un etre humain avec des formes ailees ' 
et impalpables. L 1 alouette et le nuage expriment 
toute la religion de Shelley : Inspiration a la joie 
desincarnee, planante et chantante ; le desir d'une 
immortalite faite d'une renaissance perpetuelle dans 
ce que la matiere a de plus leger, de plus subtil, de 
plus fluide, de plus luinineux, mais, cependant, pas 
au dela. II voudrait, semble-t-il, aider a la dissolu- 
tion de son etre, a Fevanouissement de son ame. Ce 
que Fame met dans les chants humains de douloureux 
et d'irrealisable ici-bas, le trouble et Fobsede, et il 
ne veut pas eomprendre qu'il y a, dans cet echo de 
sesabimes, la soif, le pressentiment et Findice d'une 
beaute superieure. 

Plus encore que dans sa Sorciere dC Atlas qui, 
lille d'une Atlantide, est assise sur un trone d'eme- 
raude, ou montee sur un char, et represente la fee 
des reves humains, des reves heureux, Shelley, le 
poete-fee, dans la Sensitive ou dans VBymne au vent 
cfouesl, donne aux realites les plus humbles ou les 
plus solennelles les apparences de la feerie. 

Shelley vecut en poete-fee qui s'affranchit des lois 
morales ; il vecut en etre de caprice et de fantaisie. 
Son dogme etait toujours un fanatique anticlerica- 
lisme, mais ce dogme n'avait rien a voir avec sa 



336 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

poesie, sinon pour y imprimer, ca et la, de lourdes 
meurtrissures. Comme la fee Morgane du moyen 
age, il aimait a se transformer en justicier des causes 
lointaines; c'est ainsi qu'il fit evader d'un couvent, 
ou sa famille Favait enfermee, une jeune Italienne, 
Emilia Viviani, pour laquelle il s'enthousiasma 
d'aborcl, et dont il se plaignit ensuite. Mais il ne 
songeait plus sans doute a cette Harriett West- 
brook, qu'il avait epousee efc rendue mere, puis 
* abandonnee pour Mary Godwin, de sorte que la mal- 
heureuse s'engagea dans d'autrcs liens, et finit par 
mourir desesperee. 

Nietzsche a tort quand il s'imagine proposer aux 
liommes un devoir difficile en leur parlant d' aimer 
<( le plus lointain » ; il est souventplus malaise d'aimer 
le « prochain », dont on n ignore aucune misere, au- 
cune defaillance, aucune petitesse. II etait plus ardu 
de ne pas briser le coeur d'Harriett Westbrook, qu'il 
ne le fut de vouer beaucoup de peines et d'efforts a 
I'evasion d'Emilia Viviani, d'autant plus qu'Emilia 
Viviani, inspirant a Shelley son Epipsychidion, fit 
refleurir dans un cerveau de poete le vieux reve des 
iles heureuses, qui parfume nos romans feeriques du 
moyen age. 

C'est une de ces iles elyseennes de la mer Egee ; 
(3lle flotte dans la double lumiere bleue du ciel et de 
la mer ; a travers Tazur, un chemin s'otfre a ceux qui 
veulent y atteindre. Comme tout se dessine en feerie 
dans rimagination de Shelley ! II propose a Emilia 
de prendre pour barque un albatros, dont le nid est 
un a eden lointain de FOrient empourpre ». C'est 
toujours, dans la transposition eclat ante du clix- 
neuvieme siecle, File ensoleillee et fleurie du Dia- 
logue de Merlin et de Talgesin; c'est aussi le jardin 



LA FEERIE P0ETI0UE EN ANGLETERRE 337 

d'Arinide. Mais le poete le celebre sur son clavier a 
lui, son merveilleux clavier de couleurs, de sons, de 
parfums, et Ton dirait que Tame aspire a se dis- 
soudre dans ces innombrables et fluides delices. 11 
n'y veut, certes, d' autre fee qu'Emilia, mais la pre- 
sence d'un coeur humain suffit parfois a apporter le 
drame dans la f eerie, a dormer la note de la disil- 
lusion dans la fanfare de Fenthousiasme. 

Et la mort devait venir, elle aussi, a travers les 
ondes d'une mer bleae, momentanement assombrie et 
convulsee. On sait la fin tragique de Shelley dans une 
promenade en mer. II n'avait pas ete ici-bas une ame ; 
iln'avaiteteqii'une voix ou passa la beaute des choses, 
etranger, comme ses so3urs feeriques, aux lutfces, aux 
souffrances, aux beautes superieures du monde moral. 

Et, quand il fut mort, avant de s avoir la funeste 
nouvelle, une de ses amies le vit en reve, pale, 
defait, Fair miserable : « Le pire, dit-il, le pire, c'est 
que je n'ai rien pour payer ma dette. » 

Faut-il, pour payer a la vie sa dette, autre chose 
que des oeuvres geniales, autre chose que des vers 
enivrants, autre chose que des poernes dontla beaute 
par ait august(3 aux yeux humains ? Que pouvait 
desirer Fombre inquiete de Shelley? Les amis du 
poete lui donnerent abondamment leurs eloges — 
eJoges vains et charmants comme ces fleurs et ces 
boucles de cheveux coLipees, que Fon deposait au 
seuil des tombeaLix antiques. Un humble croyant se 
fut demande s'il ne sollicitait pas une priere... 

Et, devant les poemes merveilleux qui semble- 
raient presque sacres a force de genie et cle beaute, 
le paganisme lui-meme poserait la question cl'An- 
tigone : « Qui sait si les memes choses sont sacrees 
chez les morts ? » 

22 



338 LA VTE ET LA MORT DES FEES 



II 



LA BELLE DAME SANS MERCI 



Keats est mort tout jeune, et, plus que la feerie, il 
a aime le paganisme. II a aime les vases antiques, 
les amphores harmonieuses ; il est le chantre d'En- 
dymion. II a le sentiment grec de la beaute. Par des 
vers intraduisibles, il nous a dit, en mots anglais, la 
joie eternelle qu'inspire tout objet de beaute. 

Un jour, Keats a brise le radieux sanctuaire de 
son paganisme , il l'a brise pour Felargir, et pour y 
faire entrer quelque chose de Theritage. dont les 
siecles ont enrichi le sentiment humain. Ce jour-la, 
Keats ecrivit son ode a la Melancolie. Mais il ef- 
fleura le monde feerique dans la Ballade de la Belle 
Dame sans merci, Fune des plus musicales de la 
langue anglaise. 

La Belle Dame sans merci est musicale de forme 
et de fond. De forme par la suavite du rythme et des 
vers. De fond, parce qu'elle nous laisse la meme 
impression qu'une delicieuse melodie sans paroles. 
Nous savons que nous avons ete enveloppes d'une 
influence exquise, tel un souffle, telun parfum, mais 
les mots se sont comme fondus et noyes pour 
echapper aux moules precis de notre memoire. 

Keats a vole ce titre : la Belle Dame sans merci, 
a notre vieux poete Alain Chartier. II est vrai qu'une 
Merciless Beauty fut attribute a Chaucer. La Belle 
Dame sans merci, de Keats, est une fee. Elle a la 
beaute d'une fee, et, par une chanson feerique, elle 



LA FEERIE POETIOUE EN ANGLETERRE 339 

conquiert le coeur du poete. Elle l'emmene dans sa 
grotte fleurie et moussue qui est une grotte feerique. 
Le poete y reve une apparition de chevaliers et de 
guerriers pales corame la mort, — puis il s'eveille 
seul sur les bords d'un lac glace, ou nul oiseau ne 
chante, et toujours il attend le retour du soleil, des 
fleurs, et de la Belle Dame sans merci. 

Rien ne ressemble moins au poeme d' A lain Cliar- 
tier que la ballade de Keats. 

Le dialogue de la Belle Dame sans merci et de 
son soupirant n'est, chez le poete du moyen age, 
qu'un debat ou chacun argumente pour une cause. 
Mais, dans la ballade du siecle passe, nous respi- 
rons la raeme atmosphere de feerie que dans Merlin 
et Viviane, de Tennyson. 

Le lac de la Dame sans merci ne serait-il pas 
encore le lac de Viviane, a moins qu'il appartienne 
au Val Sans-Retour fonde par Morgane ? 

L'Alcine de TArioste, la Dragontine ou la Fale- 
rine de Bojardo reconnaitraient une jeune soeur en 
cette heroine plus mysterieuse qu'elles toutes, et qui 
seduit le cceur des poetes, en murmurant, avec uu 
sourire, une chanson de fee. 

Ainsi le poete du dix-neuvieme siecle, effleurant a 
peine quelqi^es notes, eveille les echos des concerts 
de jadis, et Ton croirait entendre « le chant du cygne » 
de la feerie mourante ; selon le beau vers de Mary 
Robinson, nous ne savons si c'est un air reel ou sett- 
le merit uu reve egare. 



340 LA VIE ET LA MORT DES FEES 



III 



LES FEES DE TENNYSON 



Los Idylles du Roi, de Tennyson, transported 
dans la Grande-Bretamie do Burne-Jones et do la 
reine Victoria la quintessence des longs romans de 
elievaleric. Elles ranimentles anciens heros : Arthur, 
Lancelot, Merlin, Genievre. Mais la foret antique 
ou ils se meuvent a pris mi air de pare anglais. 

II est de frais decors et des scenes cliarmantes a 
travers ces Idylles du Roi. 

Avec les eompagnons de la Table-Ronde et 
Fenclianteur Merlin, voici reparaitre Viviane, la 
grande fee de Broceliandc, mais, comme tons les 
aufcres personnages des vieux poemes, elle s'estraoder- 
nisee : de plus en plus subtile, de plus en plus gra- 
cieuse, de plus en plusperfide, elle met un art exquis 
a faire de Merlin sa dupe, et sa psychologie alTinee 
et inquietante donnerait a qui Ja developperait la 
inatiere de bien des pages de roman. 

Voas dormiez, Viviane, dans la i'oret magiquo, et 
voila qu'un son de harpe legei'e vous a reveillee. 
G'est un poete du Nord, descendant des bardes bre- 
tons que \ T ons connutes, et, sur une musique nou- 
A^elle, il a chante votre nom. Alors le bois de Broce- 
liande a delicieusement refleui'i. Ce poete vous a 
vue, Viviane, aux pieds de 1'enchanteur Merlin. 
L'air etait lourd d'orage. Vous etiez vetue comme 
une fee de Burne-Jones, d'une robe vert tendre, avec 
un cercle d'or dans vos beaux cheveux, 11 y avait 



LA FEERIE POETIQUE ■ EN ANGLETERRti 341 

line souffrance d'ambition an fond de votre ame. Ah ! 
comme il vous a devinee, dangereuse petite fee, qui 
avez en des soeurs dans la legende et dans la mytho- 
logie ! Aux pieds de renclianteiir Merlin, Viviane, 
dans sa robe vert tendre, suppliait, prosternee. Elle 
avait soif de savoir et de ponvoir. Merlin fremissait 
devant sa jeune beaute. Elle etait donee, tendre, 
amere, passionnee, plaintive. Elle seduisait Merlin, 
et elle Pirritait; elle l'apitoyait et elle l'indignait ; 
tonte la science du barde ne pouvait rien contre le 
cliarme d' amour quand elle parlait selon la liaine et 
Penvie qui devoraient son ame. Viviane se plaisait a 
diffaraer less grands chevaliers de la Table-Ronde. 
Elle detestait cette cour d 'Arthur ou regnait nne autre 
ferame. Les sentiments de Viviane pour la reine 
Genie vre etaient ceux que pouvait nonrrir, a Ver- 
sailles, Marie-Jeanne Phlipon, future Mme Roland, 
lorsqne, recue par un ami de sa famille, qui habi- 
tait un coin perdu dans les combles du palais, elle 
songeait a Feblouissante Marie-Antoinette. Mais la 
fralche Marie-Jeanne se drapait dans je ne sais quel 
lambeau de vertu rommrie, tandis qua Viviane, pale, 
subtile, delicate, ne cherchait qu'a atteindre son 
but. Et Merlin savait qu'elle Fatteindrait son but, 
et, lucide, il ne croyait pas en elle. Tennyson, clans 
ce joli poeme de Merlin et Viviane, nous donne, 
comme une rumeur provoquee par la jalousie, le 
bruit qui faisait de Penchant-eiir Merlin, un fils du 
diable. 

Et Merlin regardait Viviane, souple et feline 
comme une vague de cette mer ou naquit Venus. Une 
grande melancolie envahissait son vieux coeur de 
poete et de savant. Sous le ]>oids de cette melan- 
colie, il sentait defaillir son courage.. Et Viviane 



342 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

souriait ; elle souriait douloureusement. Elle sup- 
pliait Merlin cle lui confier son secret, le secret de sa 
science, le secret qui devait dormer a Viviane un pou- 
voir redoutable sur le destin de Fenchanteur. Elle 
chantait : « Si F amour est 1' amour et si F amour est 
ndtre, la foi et la defiance nepeuvent s'y combiner... 
Ne me confiez rien, ou confiez-moi tout. O Maitre, 
aimez-vous mes tendres rimes ? » Merlin hesitait, a 
demi vaincu : si caline etait la voix, si beau le jeunc 
visage, et les larmes ajoutaient au prestige de ces 
doux yeux. Alors, il s'indigna, voulant se ressaisir, 
se rappelant les scenes et les strophes heroiques : 
« C'etait une noble chanson, mais, Vivian e, quand 
vous nFavez chant e vos douces rimes, il nra semble 
que vous connaissiez la chanson maudite, et que vous 
Fessayiez sur moi. » Viviane souriait encore doulou- 
reusement : (( J'ai compromis les miens pour toujours, 
en vous suivant a tr avers ce bois sauvage, parce que 
vous etiez triste, et pour vous consoler. » Alors elle 
reprit le refrain perficle que le poete se plait a lui 
.mettre sur les levres : « Ne me confiez rien, ou 
confiez-moi tout... » 

« Ce poeme, reprend-elle, est comme le beau collier 
de perles de la reine, qui se brisa dans une danse, et 
les perles furent repandues. Les unes se perdirent; 
d' autre s i'urent voices, d'autres gardees comme des 
reliques, mais jamais plus les deux memes perles 
soeursne se rencontrerent, le longdu fi] de soie, pour 
se baiser Fune F autre. II en est ainsi de ce poeme, le 
sort Fa disperse entre beau coup, et chaque menestrel 
le chante difFeremment. Cependant, un de ses vers 
demeure la perle des perles : « L'homme reve de la 
ce gloire, quand la femme s'eveille a F amour. » 

« La gloire ! Que nous importe la gloire apres la 



LA FEEK1E P0ET10UE EN ANGLETERRE 343 

mort ? Et qu'est-elle pendant que nous vivons : moitie 
gloire, moitie mepris ? Vous savez bien que Fenvie 
vous appelle filsdudiable,et depuis que vous apparais- 
sez comme le maitre de tous les arts, ils voudraient 
faire de vous le maitre de tous les vices. » Souple et 
feline comme nne vague, perfide cornme Foncle, toutes 
ces comparaisons s'adaptent a cette Viviane en robe 
legere etbrillante, aux beaux eheveux encereles d'or. 
Tennyson se rappelle que les poetes cie la Table-Ronde 
ont fait d'elle la Dame du Lac. Merlin veut lui per- 
suader qu'il ne doute pas de son amour, mais qu'il 
craint de se trouver a la merci d'une heure de jalousie, 
et Viviane implore la revelation du charme, la su- 
preme revelation de la science fatidique ; elle se 
suspend au cou de Merlin ; et son charme de fee 
opere deja, ce charme irresistible et redoutable. II 
est dans les yeux de Viviane, il est dans sa voix, 
dans son attitude, dans ses caresses. L'eau, sa 
soeur, n : a besoin que de trouver une fissure pour 
inonder le navire, et le submerger; il en est ainsi 
de Viviane et de Fame de Merlin. Viviane en a 
decouvert la secrete fissure ; elle sait tout envahir, 
submerger, dissoudre; elle nie le courage, elle nie la 
noblesse, elle nie la vertu, elle nie la gloire; et toute 
la deception dela science conspire avec Viviane, avec 
Merlin, centre Merlin lui-meme. Les forces du neant 
sont a Foeuvre comme ViAdane. Defaire ! Detruire ! 
Voila la devise? au nom de laqnelle celle- ci agit. 

Et Fame de Merlin, troublee par la vanite des 
choses, ne resistera point a cette pj v iere ; Fen- 
chanteur dira son secret a la triomphante Viviane... 
Imprudent Merlin ! A quoi vous a servi de taut savoir, 
a quoi vous sont utiles tous vos prodiges ? Viviane 
impitoyoible et triomphante se i*edresse et se vengera 



344 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sur vous de ses humiliations precedentes. Votre 
science et votre pouvoir ne sont plus que les tro- 
phees qui consaerent la profondeur de votre defaite. 
A peine avez-vous parle que Viviane se sert du 
charme pour vous emprisonner au coeur cFun chene 
foudroye, et vous tenir a tout jamais sous sa domi- 
nation.. . Merlin n'est plus que Tesclave de Viviane. 
Elle eut raison cie choisir comme embleme le beau 
collier de perles qui se brise et se disperse... Defaire ! 
Detruire ! (Test encore la devise d'Hedda Gabler, 
autre servante du neant, qui brule le rnanuscrit d'une 
03uvre de genie pour mourir en beaute. Defaire ! 
Detruire ! Toutes les doctrines, toutes les philoso- 
phies qui tendent a ce but sont condamnees a mon- 
trer un jour leur laideur. Hedda Gabler a vole le 
mot d' Antigone : mourir en beaute. Mais elle n'a pu 
voler que le mot : et nous aurons a demasquer les 
vilaines choses que recouvreut parfois des mots 
magnifiques. 

La vraie beaute n'est pas a Viviane : elle demeui'e 
avec Beatrice. Gelui qui ne creerait qu'un grain de 
sable serait infiniment superieur a celui qui detruirait 
le monde. Mais Viviane qui ne sera point heureuse, et 
qui triomphe pourtant d'avoir emprisonne Merlin au 
coeur du chene, Viviane joignant Finsulte a la cruaute, 
Viviane, exultant de mepriser Merlin et de se me- 
priser elle-meme, s'ecriera, dans un eclat de rire : 
« J'ai fait de sa gloire ma gloire !... » 

Et le rire de Viviane, sans aucune note de joie, se 
repercutera parmi les echos de la grande foret, au 
crepuscule de la f eerie. 



CHAPITRE XVII 
LA FEERIE ROMANTIQUE EN FRANCE 



Les fees, au dix-neuvieme siecle, sont agonisantes. 
Le souffle de Tautomne et du crepuscule a passe sur 
leurs cheveux blonds. Leur demarche s'est alanguie 
dans u ne fievre d'erudition et de philosophic 

Sans doute, les contes de Grimm dcmeurent tout 
pleins de jeuncsse et de spontaneite, bien qu'ils 
aient recueilli le tresor des vieux ages. Mais en 
general, les fees litteraires ereees par le dix-neu- 
vieme sieele ont sur elles les signes precurseurs de 
la mort. Si dissemblables que soient les scenes ou 
elles paraissent, un trait leur est commun : certaine 
note d'irrealite, meme entre les creatures irreelles. 

La Velleda de Chateaubriand, la derniere fee de 
TArmorique, est une druidesse, et ses attributs de fee 
n'existent que dans son imagination ; Balkiss, la Fee 
aux Miettes de Nodier, n'existe que dans un cerveau 
hallucine ; la Viviane de Quinet est le symbole philoso- 
phique de la nature; la fee de Pictordu, ehez George 
Sand, n'est et ne veut etre que reve ; aucune n'ose 



346 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

plus pretendre a la vie, et c'est la preuve do leur 
aptitude a mourir. Velleda, Balkiss, la fee de Pic- 
tordu, sont des fees qui semblent fleurir un automne 
de feerie, comme la Viviane de Tennyson, attardee 
parmi nous avec un air de Belle au Bois dormant, 
comme les filles-fleurs de Parsifal, echappees d'un 
reve d'Orient et de moyen age, pour se jouer 
autour de Tincomparable Kundry. 



LE DESESPOIR DE VELLEDA 



« Elle tenaifc a la main une de ces lampes ro- 
maines qui pendent au bout d'une chaine d'or. Ses 
cheveux blonds, releves a la grecque sur le som- 
metde sa tete, etaient ornes d'une couronne de ver- 
veine, planfce sacree parmi les druides. Elle por- 
tait pour tout vetement une tunique blanche. Fille 
de roi a moins de grandeur, de noblesse et de 
beaute... 

« — ... Sais-tu, me difc alors la jeune barbare, que 
je suis fee ? 

« Je lui demandai Texplication de ce mot : 

<( — Les fees gauloises, repondit-elle, ont le pou- 
voir (I'exciter les tempetes, de les conjurer, de se 
rendre invisibles, de prendre la forme, cle diffe- 
rents animaux. 

(( — Je ne reconnais pas ce pouvoir, repondis-je 
avec gravite ; comment pourriez-vous croire raison- 
nablement posseder une puissance que vous n'avez 



LA FEERIE R0MANTI0UE EN FRANCE 347 

jamais exercee ? Ma religion s'offensede cos supers- 
titions. Les orages n'obeissent qu'a Dieu. 

« — Je ne parle pas cle ton Dieu, reprit-elle avec 
impatience. Dis-moi, as-tu entendu, la derniere 
nuit, le gemissement (Tune fontaine dans les bois, 
et la plainte de la brise dans Fherbe qui croit sur 
ta fenetre ? Eh bien ! c'etait moi qui soupirais dans 
cette fontaine et dans cette brise. Je me suis apercue 
que tu aimais le murmure des eaux et du vent. 

« J'eus pitie de cette insensee ; elle hit ce 
sentiment sur mon visage. 

« — Je te fais pitie, me dit-elle, mais si tu me 
crois atteinte de folie, ne t'eji preuds cjua toi... 
Pourquoi as-tu sauve mon pere avec tant de 
bonte ? Je suis vierge, vierge de File de Seyn... » 

Chateaubriand s'est inspire, dans l'episode de 
Velleda, du passage de Pomponius Mela sur les 
druidesses de File de Sein, qui savaient, disait-on, 
apaiser ou soulever les tempetes, et se metamor- 
phoser en oiseaux. Une d'elles, on s'en souvient, 
est devenue la fameuse Morgane. Le moyen age 
crec en elle le type de la fee, mais le siecle de 
Chateaubriand ne croit plus aux feeries, et Yelleda, 
la derniere fee armoricaine, rFest qiFnne illusionnee 
et une insensee. 

Son pretend u pouvoir de regner sur les ulemenLs 
souligne son impuissance a regner sur ses propres 
passions. La derniere fee gauloise est la muse du 
romantisme ; elle est la fille de celui qui s'ecriait : 
« Levez-vous, orages desires... » 11 avail epouse 
Fambition de sa muse ou de sa fee, et pretendait 
aussi, lui, commander aux tempetes des peuples, 
mais il ne se souciait guere de commander a son 
ame. 



348 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

II y a touj ours plus ou moins de romantisme 
clans les fees ; la Table-Ronde est follement roman- 
tique ; les chansons de geste ne le sont pas, et 
Dante ne Test pas non plus; il appelle les magi- 
ciennes on les fees « de tristes femmes », et rien de 
moins romantique que F amour don til aime Beatrice : 

« Son image etait de si noble vertu, qu'elle ne 
souffrit jamais que F amour me gouvernat sans le 
ficlele conseil de la raison, dans les choses ou il est 
utile d'entendre un tel conseil. » 

Velleda ne gardera pas longtemps ses cheveux 
nones a la grecque. « Dans ce moment, un char 
parait a Fextremite de la plaine ; penchee sur les 
coursiers, une femme echevelee excite leur ardeur 
et semble vouloir leur donner des ailes. ,. » La muse 
romantique est echevelee. Velleda est une soeur de 
Morgane, et Chateaubriand appartient a la race de 
Merlin, car il sait user comme lui des prestiges. Sa 
nature de Celte a du Fattirer touj ours vers les fees, 
et n/en etait-ce point une que la sylphide des bois 
de Combourg, voisins de la foret de Broceliande ? 

Ne pourrait-on dire, en somme, que si cette dmi- 
desso et cetfce sylphide i'urcnt les dernieres IV^es de la 
Bretagne, Chateaubriand qui les evoqua compte parmi 
les derniers enchanteurs ? II suit, pour Velleda, la tra- 
dition qui veut que les fees soient savantes, et nous 
la montre, ainsi que Viviane et Morgane, « raise aux 
lettres », meme aux lettres grecques. Comme fond, il 
lui donne les apres pay sages que hantent les voix 
furieuses ou plaintives de la mer, les plaines ou les 
dolmens alignes selon les rites clruidiques dessinent 
toujours la forme des corteges disparus, et Fon recon- 
nait a son accent qiFil vient de la terre de Velleda, 
que Fame de cette terre palpite en lui. 



LA FEERIE R0MANTI0UE EN FRANCE 34!) 

Ce n'est point Tame do la Grece, mais celle de la 
Bretagne qui resonne dans cette phrase : « Ne an 
pied du mont Taygete, rae disais-je, le triste mur- 
mure cle la mer est le premier son qui ait frappe moil 
oreille en venant a la vie. A combien de rivages 
n'ai-je pas vu se briser les memes flots que je 
contemple ici?... Quel sera le terme de mes peleri- 
nages ?... » 

Les roles sont intervertis. Au lieu du Grec Eudore 
pleurant son exil au bord des mers armoricaines, 
nous voyons le Breton Chateaubriand pleurant sa 
destiuee an bord des mers hellenes. La note spe- 
ciale de Chateaubriand, c^est qu'il se eomplait a 
pleurer. Telles de ses phrases ressemblent a d'admi- 
rables eoquillages, et lors meme qu'elles nous appa- 
raissent un peu creuses, elles nous touchent parce 
que nous y sentons bruire — avec quel charme melo- 
dieux ! — la plainte immense de la vie. 

Cette Velleda echevelee — fee ou Muse — - qui 
sait parfois nouer a la grecque ses beaux cheveux 
blonds, aime comme les Morgane, les Viviane, les 
Alcine, les Armide... 

La premiere fois qu'Eudore Tapercoit, elle porte 
une robe noire;, parce qu'elle s'apprete a devouer les 
Romains aux dieux de sa race, et elle a pour vehi- 
cule une petite barque ou elleclianfce et d'ou elle jette 
dans 1'eau diverses olTraudes. Plus tard, elle aime a 
parler de ses privileges supposes de druidesse et de 
fee. « Je me glisserai chez toi sur les rayons de la 
lune ; je prendrai la forme d'un ramier, et je volerai 
sur le haut de la tour que tu habites. » Ainsi re\^e 
Velleda, mais Eudore comprend qu'elle reve. II la 
rencontre a Karnac parmi les pierres druidiques du 
Champ mysten'eux, et elle lui parle du sejour des 



350 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

souvenirs, de Tile des ames et de leur dernier 
voyage : mythes qui hantent pari'ois encore les 
legendes et les chansons bretonnes, et dont Chateau- 
briand put surprendre quelques echos sur les levres 
des paysannes de sa region natale. 

Mais le crime de Velleda, son amour pour Eudore, 
est decouvert. Ses compatriotes veulent frapper 
Fetranger qu'ils accusent de P avoir seduite. Elle con- 
fesse qn'elle-meme a, volontairement et de propos 
delibere, profane ses vceux, et elle se sert de sa fau- 
cille d'or pour mettre fin a ses jours. 
. Ainsi mourufc, selon Rene qui porte ici le nom 
d'Eudore, la derniere fee de FArmorique, coupable 
d'avoir prefere son amour a ses serments et a sa 
patrie. 



II 



BALKISS, LA FEE AUX MIETTES 



Tout le vague du romantisme apparait dans la. Fee 
aiix Mieties, de Charles Nodier. II mele volontiers 
Thistoire et la legende, la vie et le reve, la tradition 
sacree et la fiction profane. La Fee aux Miettes n'a 
point le charme de son Trilby. Cependant elle est 
typique, surtout parce qu'elle est vieille, si vieille ! 
On la toujours vue, et personne ne sait d'ou elle 
vient. Sa patrie est le romantisme, mais elle a des 
origines dans le dix-huitieme siecle. On dirait qu'elle a 
frole le baquet de Mesmer, rencontre Gagliostro.Mais 
elle vient de plus loin, de beaucoup plus loin, d'apres 
Tauteur, parce qu'elle fut peut-etre la reine de Saba, 



LA FEERIE ROMANTIOUE EN FRANCE 351 

et Ton dit que, veuve de Salomon, elle a garde de lid 
la sagesse. 

De si loin qu'elle vienne, elle rencontre, parait-il, 
Michel le Charpentier, personnage egalement roman- 
tique ; il s'appelle Michel Je Charpentier, parce que 
ce fut le caprice d'un oncle riche et sans doute lecteur 
de Rousseau, de lui donner un metier manuel ; il passe 
pour fou, si bien qu'il est enferme dans un asile 
d'alienes ; toute sa folie consiste adebiter des histoires 
incoherentes et merveilleuses sur la Fee aux Miettes, 
et a s'enquerir des mandragores chantantes. Qu'est 
done cette Fee aux Miettes ? Une vieille mendiante 
aux allures bizarres, un peufolles... Une fee deguisee 
qui captive Michel, Faime et Fepouse ; comme la fee 
Urgele de Voltaire, elle tient son jeune mari sous le 
charme de son esprit et de sa sagesse ; mais, quand 
viennent la nuit et le sommeil, Michel ne voit plus 
la creature falote qui s'appelle la Fee aux Miettes ; il 
reve d'une radieuse Balkiss, d'une eblouissante reine 
de Saba; chose surprenante, cette reine de Saba 
semble etre encore la Fee aux Miettes. Ce recit com- 
porte des peripeties multiples, mais tres mediocre 
en est la portee. Combien de sagesse profonde est 
susceptible de s'insinuer a travers la folie : tel est 
le troublant probleme. Probleme du roi Lear et 
(V Hamlet ! F^robleme dont Pascal nous donnerait peut- 
etre une solution, avec quelques mots fremissants : et 
e'est etre fou par an autre tourde folie, que de nepas 
etre fou. Mais une telle question depasse V horizon 
des contes de fees, et ne s'accommoderait guere de la 
fragile et brillante poesie qui s'attache a Trilby, et 
qui s'evapore dans la Fee aux Miettes. 

Nodier voulut sans doute offrir aux enfants Tresor 
des Feves et Fleur des Pois, mais ils prefereront 



352 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

toujours 1'authenfciquc Petit Poucet a ees etros 
comme hii minuscules ; etle Genie Bonhomme, ensei- 
gnant a cleux etourdis la belle morale du travail, est 
moins aimable que la tante Colette du Nuage rose, a 
laquelle George Sand confie une semblable mission. 



Ill 



MERLIN, VIVIANE ET LA LEGENDE DE l'aME ITUMAINE, 
d'aPRES EDGAR OUINET 



Edgar Quinet, empruntant a la [eerie medieval e 
deux de ses personnages les plus fameux, Merlin et 
Viviane, pour leur faire incarner toute une philo- 
sophic, acheve en 1860 un immense ouvrage, dont 
il declare qu'en aucun autre il ne mettra jamais 
autant de lui. Le livre s'appelle Merlin I'Enchan- 
ieur. A Fepoque ou il parut, le deiicat ecrivain 
Montegut, qui faisait alors fonction de critique 
a la Revue des Deax-Mondes, jugea que, meme 
s'il etait mauvais, la tentative resterait belle et 
digne de toutes louanges. Ce jugement nous indique, 
semble-t-il, quele gout personnel de Montegut s'etait 
senti trouble par la lecture de Merlin VEnchanteur. 
Quinet y avait imprime les defauts d'une generation 
litteraire, trop vivante alors pour qu'il fut possible 
au critique de se croire impartial en Fetudiant. 
L'auteur nous avertit qu'il voit en ce Merlin la legende 
de Fame humaine jusqu'a la mort et au dela de la 
mort. G'est un essai d'histoire ideale, nous explique 
Montegut. Un essai d'histoire ideale ! Quel beau 



LA FEERIE ROMANTIOUE EN FRANCE 353 

sous-titre, digne de nous faire rever ! L'histoire 
ideale serait, parait-il, I'intermediaire entre l'ideal 
empirique de l'histoire, determine a posteriori par 
les faits, efc son ideal philosophique, morne, immuable, 
eternel, qui ne considererait que son point de depart 
et son point d'arrivee. 

11 est clair que, pour Quinet, des personnages 
comme le pretre Jean ou comme Jacques Bonhomme 
symbolisent une idee, une aspiration, presentes et 
agissantes a travers les mille aventures de la race 
humaine: sous la robe variee,changeante, chatoyante 
des faits, il pretend discerner Fame de l'histoire. 
Edgar Quinet rend une sorte de culte a certaines 
idees, et se persuade de bonne foi qu'il les embrasse 
toutes. C'etait un jeu pour lui d'interroger le sphinx 
sur les secrets de l'eternite, les obelisques sur les 
secrets du desert, les hieroglyphes sur ceux des 
vieilles doctrines. Gombien peut-il entrer de verite 
humaine dans ces fictions sonores ? Une mince par- 
celle, et nous en recueillerions plus dans n'importe 
quel dialogue de paysans, sur la place d'un marche 
de petite ville, que dans les reves magnifiques et 
surannes de tel cerveau fameux. 

Par Merlin VEnchanleur, Quinet veut nous exercer 
a vivre dans Tintimite familiere de ses cheres idees. 



A. — Le symbolisme historique. 



Lepersonnage de Merlin lui convenait a merveille. 
Au premier abord, il est vrai, ce choix a quelque 
chose d'etonnant, si Ton se rappelle que Merlin est, 

23 



354 LA VIE ET TA MORT DES FEES 

pour Quinet, non seulement le symbole de l'esprit 
humain, mais encore et surtout, celui du genie fran- 
gais. Merlin nous est venu de Bretagne, de la Grande 
et de la Petite-Bretagne, comme on disait au moyen 
age, avec son roi Arthur et tout un cortege de fees 
et de chevaliers. Lorsqu'il conduisait Arthur blesse 
vers File heureuse de Morgane, il etait le gardien 
supreme de Fesperance celtique, douloureusement 
blessee, elle aussi, comme le heros. Get element cel- 
tique, dont nous ne saurions meconnaitre la beaute, 
fut, certes, introduit dans la combinaison merveil- 
leuse, destinee a former notre genie national, mais 
nous nous souvenons que notre premiere epopee 
nationale, en sa purete primitive, nous donna les 
graves et rudes Chansons de gesie, les personnages 
virjls de Charlemagne et de Roland, et que ce qui 
la caracterise, c'&st le souci presque exclusif d'un 
ordre superieur, d'une gloire chevaleresque et mili- 
taire, d'un ideal heroique, conforme a ce que Ton 
jugeait alors raisonnable : la preponderance de 
l'empire franc et la victoire des chretiens sur les Sar- 
rasins ; c'est une tension de la volonte vers ce que 
rintelligence congoit comme le plus sage, le meilleur 
et le plus beau, dont, seuls, peut-etre, certains per- 
sonnages de Corneille pourront nous lournir un autre 
exemple,tandis que l'epopeebretonne, avec Lancelot, 
avec Tristan, glorifie les surprises et les conquetes 
de la passion. 

Ghoisir Merlin comme 1'embleme du genie frangais, 
n'est-ce point meconnaitre deja, k Torigine du livre, 
Fharmonieux equilibre de ce genie ? 

Le Merlin de Quinet nous semble atteint de ce mal 
etrange que Ton nommait jadis la demesure, tandis 
que la France possede, selon la formule de son genie 



LA FEERIE BOMANTIOUE EN FRANCE 355 

propre, le sentiment exquis de la mesure. Mais Quinet 
a pense discerner, dans Fhistoire de Merlin, aumoins 
a Fetat de pressentiment, Fhistoire m6me de la race 
et du genie de la race. Ce qui le ravit, c'est la con- 
tradiction a laquelle Merlin doit sa naissance, et dont 
il porte les traces au fond de son ame : Merlin est fils 
d'une vierge et d'un diable, d'une sainte et du mau- 
vais esprit. Par une serie de devenirs, il realisera 
l'harmonie de son etre. Le vieux barde Taliesin ou Tal- 
gesin lui enseigne les triades. Sa mere qui represente 
PEglise lui fait connaitre Virgile, les propheties des 
sibylles et la doctrine des Peres. II deviendra puis- 
sant lorsqu'il aimera Viviane, dont le moyen age 
avait fait la jeune et radieuse fee des lacs et des 
1'orets, et qui represente la nature aux yeux de 
Quinet. Viviane s'eveille ; elle apporte Tamour, pere 
des enchantements, et Merlin sent naitre en lui la 
puissance. 

Merlin qui, pensif, interroge les secrets de Favenir, 
et Viviane, rieuse, qui jase comme les sources, doi- 
vent done s'aimer ; ils s'aiment, du moins Quinet nous 
Faffirme, bien que le moyen age n'ait jamais crutrop 
volontiers a ce grand amour de Viviane pour Merlin. 
La fee est ambitieuse et coquette. Pourquoi declare-t- 
elle un jour : « Merlin, il faut nous separer ? » Pour- 
quoi Merlin obeit-il a cet ordre qui lui dechire le 
cceur ? Ni le roman de Merlin, ni la philosophic de 
Quinet ne nous Texpliquent. II voyageait jadis en 
compagnie de Viviane. Elle etait pres de lui quand 
ils passerent en Avalon, par la baie des Trepasses, 
et qu'ils rencontrerent Virgile au sejour des morts. 
Merlin voyage seul maintenant, apres avoir quitte 
leur delicieux palais. II correspond avec Viviane. Si 
nul liseron, comme a Chantecler, ne leur sert de 



356 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

telephone, ils ont, au moins, une bergeronnette 
comme messagere, et les lettres de Viviane portent 
les dates etranges d'un paysage et d'un calendrier 
feeriques qui ne manquent point de grace : Pierre des 
fees, mois des verveines, val de Malderan, mois des 
roses des Alpes. Merlin poursuit la serie de ses 
courses et de ses aventures. Chacun de ses voyages, 
chacune de ses rencontres, est, sous quelque symbole, 
comme une ressouvenance historique, et prend une 
portee philosophique. 



B. — Le symbolisme philosophique. 



Ge n'est point par hasard qu'il recherche son pere, 
ni qu'il retrouve le primitif Eden. Cet Eden retrouve 
lui parait etroit. Quinet, en cet episode, veut figurer 
la station de Fame humaine, momentanee a son avis, 
dans la pensee hebraique. A vec les personnages repre- 
sentatifs de certains etats d'ame, tels que le pretre 
Jean, Turpin, Jacques Bonhomme, il y a les person- 
nages imaginaires ou legendaires, tels que Arthur 
et Genievre, le roi Marc, Tristan, Genevieve de Bra- 
bant, Ophelie, Romeo et Juliette, le Cid et Chimene. 
Quinet a reconnu que ces etres irreels peuvent avoir 
une influence reelle sur les destinees de Fhumanite. 

II consacre tout un cbapitre aux dieux changes en 
nains. La mythologie confine a la feerie. Mais toutes 
ces formes, toutes ces apparitions, tous ces fantomes 
n'auront qu'un temps ; ils sont, d'avance, voues a la 
mort. 

Titania meurt, et le cortege feerique suivra les 
funerailles de la petite fee inanimee. Oberon, desole, 



LA FEER1E ROMANTIQUE EN FRANCE 357 

furieux, expire a son tour. Viviane survit a Oberon 
et a Titania, et c'est Viviane que Merlin ira desor- 
mais rejoindre. 

Comment se reverront-ils ? Puisque la vie a passe 
sur eux, esperons qu'ils ont, au moins, gagne la 
sereine indulgence. lis ne se separeront plus, mais 
leur demeure stable, si spacieuse et si magnifique 
qu'elle apparaisse, est un tombeau. Sans doute, Tame 
deMerlin s'estenrichie detoutes les formes disparues, 
de tous les fantomes evoques, de toutes les appari- 
tions fugitives. Chacune de ces rencontres avaitpour 
but de raider a atteindre le terme de son devenir. 
Qu'est ce terme, sinon la victoire definitive du bien 
sur le mal, la victoire de Telement celeste, qui lutte 
dans Tame de Merlin contre l'element infernal. Ainsi 
doit etre realisee la pacification de cette ame oii nous 
lesavons vus tour a tour se combattreet se combiner. 

Quinet va jusqu'a nous representer comme a demi 
repentant, a demi converti, le pere diabolique de 
Merlin, et ce pere diabolique cberche a faire peni- 
tence au fond d'un couvent, au chapitre intitule la 
(Conversion de VEnfer. 

La disparition du mal devant la victoire terrestre 
du bien, ce serait done, pour Quinet, la fin de revo- 
lution humaine. C'est une idee simpliste, meme quand 
elle n'est pas simplement exprimee. Merlin et Viviane 
ont un fils nomme Formose. Les peuples viennent 
interroger Merlin, qui, du tombeau ou l'enchanteur 
conserve sa harpe et son jeu d'echecs, les ravit par 
ses reponses. II les ravit, il les console, et c'est le 
propre du genie de donner aux mots une telle puis- 
sance, qu'ils demeurent vivants et brulants, lorsque 
la mort a clos et glace les levres sur lesquelles ils 
s'epanouirent. 



358 LA VIE ET LA MORT bES FEES 

Ge Merlin serait-il done, comme le voulut son 
auteur, la legende de Fame humaine ? On pourrait 
se demander, en fermant le double volume, quelle 
lumiere nouvelle il nous apporte pour nous aider a 
dechiffrer notre ame. 

Si ledit Merlin est un essai d'histoire ideale, e'est 
parce qu'il pretend nous montrer en les personnifiant, 
les idees qui furent a Foeuvre dans Fhistoire de Fhu- 
manite. Suffit-il, pour constituer une histoire ideale, 
de regarder la marche du monde sous le rayonnement 
d'une grande idee : quel ouvrage, en ce cas, peut 
nous presenter un spectacle plus grandiose et plus 
majestueux que celui de V Histoire Universelle, 
selon Bossuet ? S'agit-il de discerner a travers le 
monde tumultueux la note profonde de Tame ; alors, 
n'avons-nous pas une sublime revelation, une eton- 
nante apocalypse de Fame humaine, dans la Divine 
Comedie ? Que peserait le pauvre Merlin de Quinet, 
entre V Histoire Universelle et la Divine Comedie ? 
Soit, dira-t-on, tous les auteurs ne peuvent pas etre 
Dante ou Bossuet. Sans doute, et, cependant, si 
certains sujets ne font pas de celui qui les touche 
un Dante ou un Bossuet, ils nous le laisseront appa- 
raitre cruellement au-dessous de sa lache, et comme 
artiste et comme penseur. 

D'ailleurs, toute autobiographic sincere et pro- 
fonde, nous vint-elle d'un personnage obscur, nous 
donnerait une plus belle histoire ideale, une plus 
magnifique legende de Fame humaine, que les mille 
pages en deux volumes, fournies par Edgar Quinet. 
Cette lutte du bien et du mal, dont Fame humaine 
est le theatre, se trouve intensement caracterisee par 
telle page de saint Augustin, par telle pensee de 
Pascal, mais ^imagine que tout pecheur agenouille 



LA FEERIE ROMANTIQUE EN FRANCE 359 

dans l'ombre du confessionnal, parce qu/il regarde 
humblement au fond de soi-meme, en saurait sur ce 
point beaucoup plus long que Merlin VEnchanteur, 
avec son immense appareil mythologique, feerique et 
symbolique. 



IV 



LES FEES DE GEORGE SAND 

Gomme Quinet, George Sand a songe que la de- 
froque feerique se prete merveilleusement a habiller 
une ame de philosophic, et, pour les lecteurs de la 
Bevue des Deux Mondes, elle ecrit, en 1862, le conte 
de la Coupe. Des femmes jeunes et vieilles, rieuses et 
pensives, ont redoute la destinee commune qui est 
de vieillir, de vieillir encore, de souffrir et de mou- 
rir, et, pour echapper a cette destinee, elles ont bu a 
la coupe d'immortalite. Ces femmes sont devenues 
des fees a la mode de George Sand. 11 leur est inter- 
dit par Dieu de nuire a la vie humaine. Elles savent 
beaucoup de choses, et elles en ignorent plus encore. 
Cependant, Fauteur nous les represente comme des 
intellectuelles. Leur reine est belle, savante, grave 
et raerae un peu triste. 

Comment le petit prince Herman tombe au pouvoir 
de la jeune fee Zilla qui Feleve, comment il est 
rejoint, chez les fees, par son precepteur Bonus, 
cela forme la matiere d'un assez long recit. Devenu 
grand, il amenera dans leur royaume la jeune pay- 
sanne Bertha, qu'il aime et qu'il epouse ; ils auront 
des enfants. 



360 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Le spectacle de ce simple bonheur humain suflit a 
faire oublier aux fees tout Forgueil de leur destin 
exceptionnel. Elles verront^ sous une autre lumiere, 
la vie humaine et la mort. Leur belle et triste reine 
boira, la premiere, le breuvage destine a vaincre le 
pouvoir de la coupe d'immortalite. Zilla, voulant 
aussi redevenir mortelle, suivra sou exemple ; les 
fees ont alors compris que la mort est une espe- 
rance. 

Des fees apparaissent encore, dans les Conies 
d'nne grand'mere. 

George Sand etait une authentique graud'mere 
lorsqu'elle les composa. 

Elle avait connu toutes les exaltations et toutes 
les deceptions ; elle avait cru au bonheur s'epanouis- 
sant loin des eontraintes et des disciplines; elle avait 
divinise la passion, reve la liberte de F amour, pre- 
che dans ses ouvrages de folles theories propres a 
egarer le cerveau de ses soeurs; mais, penchee sur 
ses petites-filles, elle n'etait plus quune grand'mere 
tres douce et tres tendre. et ce qu'il y avait de meil- 
leur et de plus vrai dans sa vie, ce n'etait point la 
part exceptionnelle : c'etait, au contraire, la part 
commune a la majorite des lemmes. 

George Sand etait done une vieille dame auxma- 
gnifiques yeux noirs un pen eteints, qui aimait les 
arbres et les betes, et aussi les longues histoires 
que Fon raconte aux petits enfants. Elle avait tou- 
jours du croire aux fees : n'y a-t-il point quelque 
trait d'elle dans cette petite Diane Flochardet qui 
est Fherome du Chateau de Fictordu? Lejourvint 
ou la future romanciere douta que le bonhomme 
Noel descendit par les cheminees pour deposer des 
cadeaux dans les souliers des ])etits enl'ants... Helas ! 



LA FEERIE ROMANTIOUE EN FRANCE 361 

a travers son existence, beaucoup de cloutes sui- 
virent celui-ci, et de grandes verites subirent, chez 
elle, le sort du bonhomme Noel. 

Ses contes aux enfants ne retiennent aucun par- 
fum de christianisme ; on supposerait qu'il n'est 
point de cloches projetant une ombre sur la douce 
terre berrichonne, ni de purs angelus egrenes sur 
la campagne. Les contes de George Sand, le Nuage 
rose ou les A lies da courage, n'auraient pastrouve 
place dans les Neiges dantan de Mme Julie La- 
vergne ou dans quelquc autre recueil de cefte de- 
licate et pensive conteuse, qui moissonne, au jardin 
du passe, des gerbes si pieuses et si touchantes. 
. Un souffle de paganisme se glisse dans le Cha- 
teau de Piclordu : un petit souffle Ires insinuant et 
presque imperceptible. 

Pauvre George Sand ! Elle avait tant remue 
d'idees fausses, qu'il y en avait des bribes a chaque 
pli de sa robe, et que cliacun de ses mouvements 
ne pouvait manquer d'en deplacer une ou deux qui 
voletaient autour d'elle et impregnaient son atmos- 
phere de leur influence. Elle s'etait exaltee aux di s- 
cours de Pierre Leroux ou de Micliel de Bourges... 

Son enthousiasme s'esfc demode, coinme leurs re- 
veries... Le supreme rayon de sa gloire lui viendra 
de ses amis les pay sans, de la Petite Fadette ou de 
Francois le Champi; mais toutes ces theories qu'elle 
croyait si belles, si justes, si neuves et si vivaces, 
sont aujourd'hui plus mortes que les i'euilles de 
Pautre saison. II est dangereux de vouloir etre trop 
moderne : la pensee moderne est destinee a vieillir, 
et la jeunesse ne se renouvelle que pour les idees 
eternelles. 

George Sand devait etre une grand 'mere deli- 



362 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

cieuse : il est un battement de coeur qui, lui, ne 
vieillit pas. Et son imagination parfois charmante 
ressemblait a ces beaux couchants qui ont des cou- 
leurs d'aurore attendrie. 

Gertes, elle avait du croire aux fees : elle avait 
cru a tant d'autres choses aussi fictives, moins ai- 
mables et plus decevantes ! Et, lorsqu'elle avait 
imagine de gagner peniblement sa vie, il semblait 
qu'une fee lui avait octroye ce don extraordinaire 
et merveiileux. Le souvenir des fees hantait sa Pe- 
tite Fadelte, qui leur avait vole leur nom. II y a de 
la feerie dans V Homme de neige, ou dans les Dames 
vertes. Et George Sand, elle-meme, pour les pay- 
sans ses voisins, devenait une sorte de bonne fee. 
Deux de ses eontes, le Chateau de Piciordu et le 
Nuage rose, paraissent eclairer d'un jour singulier 
sa maniere de concevoir la feerie. 

Le chateau de Pictordu, c'est le chateau rom an- 
tique. George Sand, avec une grace vieillotte, nous 
charme par la sensibilite qai s'emeut en elle a F as- 
pect des mines. Elle est de son temps et de son 
pays, malgre Tatavisme mele et les influences etran- 
geres. Deja, chez Perrault, se dessine le cote ra- 
tionnel des fees francaises. Chez George Sand, elles 
veulent encore moins contrarier la raison — cette 
pauvre raison que le romantisme a cependant fami- 
liarisee avec des chimeres plus redoutables, — et 
elles se refugient dans Timagination. Les feeries de 
cette aieule sont des reves, et les reves sont plus 
merveiileux et plus incoherents que les feeries. La 
petite Diane du Chateau de Piciordu voit se deta- 
cher de la muraille une nymphe gracieuse au visage 
efface. Celle-ci la promene dans le chateau, nonplus 
en r nines, mais I'econstruil en une seconde, avec 



LA FEEK1E ROMANTIQUE EN FRANCE 363 

son luxe, ses musiques, sa splendeur. Elle appelle 
cette nymphe sa fee. G'est a se demander si cette 
fee ne personnifie point Fimagination elle-meme qui 
est une grande et puissante fee, et qui n'a qu'a tou- 
cher des ruines de sa baguette pour y ramener la 
vie. 

Tout cela est un peu vague, un peu mysterieux. 
Diane Flochardet a perdu sa mere, et celle-ci se 
confond avec la fee bienfaisante. II y a, autour de 
nous, des influences invisibles: George Sand aime 
a leur donner le nom de fees, qui ne correspond a 
rien de reel, et qui amuse toujours un peu les es- 
prits enfantins. 

Mais ou la grand'mere permet a son experience 
de degager le meilleur de sa philosophic, c'est dans 
le Nuage rose. La petite Catherine est une en- 
fant reveuse ; elle aime son ague lie Bichette, et elle 
regarde planer les images. Les nuages sont one 
perpetuelle f eerie qui plane sur le moncle. lis out 
des robes vertes et roses, des traines, desmanteaux 
a franges d'or ou d'argent ; ils construisent des pa- 
lais de pourpre, devant lesquels des brasiers dc 
rubis se consument dans des jardins de HI as. Et 
Catherine s'eprend d'un nuage rose qui chante divi- 
nement. II se trouve, cependant, qu'il portait dans 
son sein la foudre et Fondee : un pommier en fut 
brise. 

Mais la vraie fee du Nuage rose, c'est la tante Co- 
lette. Et rien ne m'otera de Tidee que George Sand se 
soit peinte elle-meme sous les traits de cette tante Co- 
lette. La tante Colette est tres vieille, tres douce et 
tres laborieuse. Elle habite, Fete, une belle et rus- 
tique maison haut situee dans la montagne, pres 
des nuages. Avec elle vivent une servnnte et im 



364 * LA VIE ET LA MORT DES FEES 

berger. Elle comprend les reveries de Fenfant que la 
pratique Sylvaine, mere de la petite, ne comprenait 
pas. Et cependant Colette est pratique a sa facon, 
car elle a gagne une fortune par Fadresse avec 
laquelle elle sait exercer son metier de fileuse. 

Catherine goute delicieusement le sejour aupres 
de sa tante Colette. Comment est-elle devenue riche ? 
dans le pays, on Fappelle la grancle fileuse de images. 
C'est un joli nom et qui convient a une fee... Cathe- 
rine s'en etonne... un peu, mais pas beaucoup : « Je 
m'etais toujours doutee qu'on pouvait manier ees 
choses-Ia. » 

Sylvaine, la mere, se moque, mais la tante Colette 
ne sourit point : Colette raconte que son beau nuage 
rose s'est change en tonnerre. « Voila, clit Madame 
Colette, ce que c'est que de ne point se mefier des 
iugrats. II faut se mefier cle tout ce qui change, et 
les images sont ce qu'il y a de plus changeant dans 
le monde... » Et la douce vieille femme montre a sa 
petite niece une floche d'echeveaux si blancs et si fins 
que les fils semblent n'etre epais que d'andixieme de 
cheveu. Catherine qui est une bonne petite fileuse 
sent naitre une ambition nouvelle : celle de filer des 
nuages. Elle reve d'apprendre le secret de lagrand'- 
tante. Elle savalt taut de choses, cette graud'tante : 

« Moi aussi, j'ai ete enfant, et j'ai reve d'un nuage 
rose. Et puis j'ai ete jeune fille, et je Fai rencontre. 
11 avait de For sur son habit et un grand plumet 
blanc... 

— Qu'est-ce done que vous dites, ma tante ? 
Votre nuage etait habille ? II avait un plumet ? 

— C'est une maniere cle parler, mon enfant; e'etait 
un nuage brillant, mais ce n'est rien de plus. C'etait 
Finconstance, c'etait le reve. II apportait Forage, lui 



LA FEER1E ROMANTIQUE EN FRANCE 3H5 

aussi, et il disait que ce n' etait pas sa faute, parco 
qu'il avait la foudre dans le coeur. Et un beau jour, 
c'est-a-dire, un mauvais jour, j'ai failli etre brisee 
comme ton pommier ileuri ; mais cola m'a corrigee 
de croire aux images et j'ai cesse d'en voir. Mefie-toi 
des nuages qui passent, Catherine, des images roses 
surtout. lis promettent le beau temps et portent en 
eux la tempete. Allons ! reprends ta quenouille, et 
file un peu ou fais un somme, tu fileras mieux apres. 
II ne faut jamais se decourager. Les reves s'envo- 
lent, le travail reste. » Que de charme dans cette 
sagesse automnale ! 

Tels etaient les conseils voiles de feerie que don- 
nait a l'enfant la grancFmere. Et 1'enfant qui Fecou- 
tait, ravie, ne percevait pas Fecho d'une plainte ou 
d'une souff ranee. Ce image en habit d'or et a plumet 
blanc etait un peu bien romantique. Et, lorsqu'on 
etait romantique, on void ait avoir la foudre dans le 
coeui% et Ton voulait aussi que ce fut la faute du des- 
tin. II y a des foudres theatrales qui feraient moins 
de mal que de bruit, si Ton ne pretait foi a leur dan- . 
ger. Eugenie de Guerin regardait les images autre- 
ment que les regardait George Sand, et son tout 
petit livre durera plus sans doute que les nombreux 
volumes de la romanciere, parce qu'il renferme plus 
(Fidees eternelles. Mais je m' attendris sur quelques 
phrases de cette douce et laborieuse grand'mere : 
« II faut se mefier detout cequi change, et les nuages 
sont ce qu'il y ade plus changeant clans le monde... » 
Apres, toutefois, le cceur humain ; et la graiid'mere 
le s avait, si elle n'osait le dire a la petite-fille. II faut 
avoir considere longuement le spectacle du monde 
pour sentir la tristesse qu'exhalent clans leur parfum 
les rosiers de Paestumqui fleurissent deux fois Fan. 



366 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Apres 1(3 reve, apres Ja joie, apres la souffrance, 
la voix cle la sagesse murmure : « Allons, reprends 
ta quenouille. » Comme s'il ne s'etait rien passe... 
Oh ! non, pas comme s'il ne s'etait rien passe ! L'ame, 
quand elle ne succombe pas, a la laculie de s'enrichir 
a mesure que la vie coule sur elle, et la main qui 
reprend la quenouille est paree d'invisibles joyaux, 
Quel sens pro fond recelent ces mots : « Allons, 
reprends ta quenouille ! » N'est~cc point le sens 
memo de la vie ? Ge n'est ni classique, ni romantique : 
c'est humain, chaudement, vaillamment et delicieu- 
sement humain. 

La feerie de George Sand est tres particuliere en 
ce qu'elle s'encadre dans la realite ; cetfce tante Go- 
lette n'est pas fee ; les nuages qu'elle file sont des 
echeveaux de Jin auxquels le language du pays donne 
ce surnom poetique, et Catherine apprendra son 
secret, I'humble et magnifique secret des travail- 
leurs. 

« Allons, reprends ta quenouille... » Quel que soit 
le contenu des parentheses qui s'ouvrent et se ferment 
e atre le moment ou Ton depose sa quenouille et celui 
on on la ressaisit, ces mots-la donnent un rythme a 
une existence. Et la grande laborieuse qu'etait George 
Sand le savait. D 'autre s diraient : Reprends ta que- 
nouille ou ta plume, ton ciseau ou ton marteau, et 
que toute la vie joyeuse ou douloureuse passe entre 
les fils de tes echeveaux, les mots de ton manuscrit, 
les coups de ton marteau, les trouvailles de ton 
ciseau... Demele les fils de tes echeveaux a Fheure 
ou te viendra la tentation trop ardente de demeler 
ton ame, car tu risquerais debriser unfil autrement 
precieux. Que ton esprit se laisse gagner par la 
patiente resignation de ta main... La souffrance te 



TA FEERIE ROMANTIOUE EN FRANCE 367 

decouvre le secret de son tresor. Entre la page 
achevee et la page recommencee, sait-on ce qu'il a 
tenu de ta vie ? IAme, pourtant, ne fait que conti- 
nues Fautre, et les mots se suivent, mais si ceux 
d'aujourd'hui sont plus f remiss ants, plus gonfles de 
sues, de rosee et de parfums que ceux d'hier, nulne 
saura quelle source de ton ame leur infusa cette vie 
nouvelle... « Allons, reprends ta quenouille ! » 

Et George Sand qui souffrit, qui fut prompte a s'il- 
lusionner ou a se desillusionner sur les hommes, 
aima les arbres, les betes. Entrez une minute dans la 
vie des arbres, des betes et des choses : vous serez 
en pleine feerie. Elle est fee, cette quenouille dont 
votre ame subit Finfluence. Traduisez en langage 
humain, image, les rapports des choses avec votre 
ame, les mille jeux sur elle (Pun rayon, d'une cou~ 
leur, d'une ligne ou d'lm son, et vous evoquerez un 
monde plus riche infiniment, et plus varie, que tous 
les royaumes feeriques. Et les betes ? Pour une ima- 
gination de quelque vivacite, la moindre grenouille 
peut devenir une reine Coax. 

C'est une veritable feerie que la Reine Coax. La 
dame Yolande de la Reine Coax ressemblait-elle a 
cette belle et exquise grand'mere de George Sand 
que nous depeignent les conferences de M. Doumic ? 
C'etait, nous dit la conteuse, une grande vieille 
dame... Elle avait pres d'elle une de ses petites-filles 
nominee Marguerite, personne line et avisee, qui, 
par mesure d'hygiene, fit dessecher les douves du 
chateau, apres queFeau vint a y manquer par l'exces 
de la chaleur. Cette absence d'eau causait une vive 
perturbation dans tout un petit monde aquatique 
de lezards, de salamandres et de grenouilles. George 
Sand sympathise avec ce touchant et miserable petit 



368 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

monde de bestioles, si desarme devant le moindre 
fleau de la nature, comme devant la moindre atta que 
du genie humain ! Marguerite avait-elle donne trop 
vite Fordre de dessecher les douves ? La grand'- 
mere, qui ressemblait peut-etre a Mme Dupin, ne 
s'en plaignit pas : il est vrai que leur emplacement 
etait desormais occupe par des jardins et des ver- 
gers, pleins de fleurs, de fruits et d'oiseaux, ou Mar- 
guerite elevait des paons et descygnes. La grand'- 
mere ne se plaignit pas, mais elle soupira. Elle 
regrettait les belles et claires eaux de sa jeunesse, 
tout en admirant Fagrement et Futilite du present. 
Marguerite se rappelait aussi la gracieuse sauva- 
gerie des plantes aquatiques et des fantastiques 
bestioles. Une grenouille de taille plus imposante 
que celle de ses soeurs apparait comme une fee sous 
ce nom, la reine Coax, et un cygne Wane, le beau 
Neve, se montre comme un genie tutelaire, veillant 
sur la destinee de Marguerite. Coax patronne un 
pretendant que Neve s'efforce de contrecarrer, et il 
se trouve que le cygne blanc a raison. 

II y a des scenes de feerie charmantes, mais en 
f eerie, si ce n'est en autre chose, George Sand est 
toujours un peu timide, et quand le fantastique 
parait triomplier, elle nous laisse deviner que le 
lieros ou 1'herome ont peut-etre reve. 

Feerie des animaux et des pierres, George Sand 
prete volontiers de son ame aux phenomenes natu- 
rels, que ce soit le Geant Yeous, pseudonyme d'une 
roche, ouF Orgue de Titan, melange d'hallucination 
et de singularite acoustique... Le Chien etlaFleur 
sacree nous rappelle, mises a la portee des enfants 
sous forme de conte, certaines idees d'evolution et de 
transmigration des Ames. Dans le Manteau rouge, 



LA FEERIE ROM ANTIQUE EN FRANCE 369 

mi(3 fee qui porte le nom significatif d'Hydrocliaris 
symbolise la vivante beaute cles ruisseaux, et le 
charme cles fleurs qui croissent sur leurs bords ; elle 
lutte contre la fee des Glaciers, et la fee Poussiere, 
humble et pourchassee, dont la robe pale etincelle 
d'or et de rubis sous les feux clu couchant, trouve 
une amie en George Sand. 

Mais cette femme qui avait soufferfc goutait la 
sagesse des arbres.Ondit que ses dernieres paroles 
furent : « Ne touchez pas a la verdure... » Elle 
croyait a la leeon des arbres, aux mots mysterieux 
que la brise leur arraclie, quand ils s'inclinent sur 
nos tetes, en chuchofcant nous ne savons quels impe- 
netrables secrets... 

Le petit Emmi est ainsi mysterieusement garde et 
protege par le Chene parlant, alors que les liommes 
le menacent, le persecutent et cberchent a le cor- 
rompre, jusqu'au jour ou, fuyant le repaire de la 
Catiche, il se lie avec le brave pere Vincent. 

Pour George Sand — elle Tavoue — -la nature est 
la veritable reine des fees. 

Sa f eerie porte la marque de sa philosophie et de 
ses illusions... Assise au seuil de sa maison berri- 
chonne, elle laissait monter ses reves dans le silence 
de la campagne, toujours ])i*omj)te a recueillir les 
enseignements de la terre, des betes et des fleurs. 
Quand le glas sonnait a quelque clocher voisin, 
planant sur ees cimetieres de village on les morts 
semblent dormir plus doucement qu'ailleurs, enviait- 
elle pour son ame, souvent retombee du haut de ses 
esperances, le libre vol de quelque oiseau nomade, 
et souhaitait-elle d'adresser elle-meme aux paysans, 
dont sa bonte la faisait aimer, ces mots qui terminent 
un de ses contes, les Ailes da courage : « Adieu, 

24 



370 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

bonnes gens, ne soyez point en peine de moi : j'ai 
retrouve mes ailes... » 

Les fees de Nodier et de George Sand nous appa- 
raissent tres vieilles, et, cependant, par exception, 
il y eut au dix-neuvieme siecle des fees jeunes et 
vivantes, sorties de Fimagination de la plus aimable 
des aieules. Mais aussi rien ne fut jamais plus jeune 
ni plus vivant que Fimagination de Mme de Segur. 
Ses fees sont de vraies fees qui ne pretendent point 
nous donner des lecons de philosophic, et qui ne 
voudront meme pas avoir Fair de moraliser, bien 
qu'clles soient tontes pretes a nous enseigner une 
belle, douce et genereuse morale. Bonne-Biche et 
Beau-Minon, Rosine, Ourson, Violette out seduit 
notre enfance, comme la Belle au Bois dormant et 
YAdroite Princesse. Ce fut encore un livre ami de 
Fenfance que les Conies Bleus de Laboulaye, et 
nous nous sommes interesses aux etonnantes aven- 
tures de Pif-Paf. x 

Charles Marelle, dans son Petit Monde, oii tant 
de jeunes Allemands ont appris a go (iter notre 
langue, a trouve, lui aussi, une fagon bien person- 
nels de promener les enfants dans le domaine de la 
f eerie. 

Un grand-pere, une grand'mere, un ami des 
enfants, avec la seule intention d'amuser les petits, 
savent donner une vie ingenue a leurs contes char- 
mants. Et les petits se demandent si cette incompa- 
rable Mme de Segur n'est point la meilleure fee de 
leurs reves, elle qui semble avoir la clef du monde 
le plus delicieux. lis ne savent pas encore qu'une 
lumiere plus belle et plus pure que celle de la feerie 
illumine Faureole cle sagesse qui pare ses cheveux 
blancs d'aieule. 



GHAPITRE XVIII 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD : ANDERSEN 



A Naples, a Venise, en France, en Allemagne, 
nous avons vu Basile, Gozzi, Perrault, les freres 
Grimm, recueillir de cent bouches populaires et ano- 
nymes la feerie eparse dans r atmosphere d'nn pays. 
Avec le conteur danois Andersen, le cas n'est plus 
tout a fait le meme. Sans cloute, des son enfance, il 
ecouta les fileuses le soir a la veillee ; il y a 
quelques reminiscences a travers son oeuvre, mais 
son propre cerveau constittie a lui seul un monde 
de feerie. Les elements recueillis, il les absorbe, les 
transforme, les rel'ond a son image. Et il en suscite 
d'autres qu'il decouvre, qu'il invente, qu'il met en 
jeu lui-meme. Partout ailleurs la feerie semble resul- 
ter de la collaboration des peuples et des siecles ; 
ici, elle a ce caractere stupefiant de paraitre l'ema- 
nation d'un* unique cerveau humain. 

A quel homme etrange appartenait ce cerveau ? 
Quelles images s'y graverent des le debut? G'est 
toute une histoire, qui ressemble elle-meme a un 
melancolique conte de fee. 



B72 LA VIE ET LA MORT DES FEES 



Andersen naquit a Odensee dans File' de Fionie en 
1805 — la meme annee que notre Eugenie de Guerin, 
qui aima, elle aussi, l'enfance et le reve. 

Nous avons, de la main du conteur, la des- 
cription de cette nature humble, denudee, d'aspect 
ingrat : plaines sablonneuses, cotes basses et, pour 
ainsi dire, noyees ; mer grise et plate, eternellement 
cachee dans la brume ; de ces sites dont les voj^a- 
geurs se detournent., mais que leurs habitants, apres 
y avoir sej our ne, portent on ne sait pourquoi toujours 
dans leur ame. Son pere etait cordonnier. Pendant 
que la main du cordonnier Hans Andersen clonait le 
euir, son cerveau revait un reve interrompu, pareil a 
lamer brumeuse ou se perdaitle regard. L'existence 
etait dure ; il avait connu des rovers de fortune, et 
la femme qu'il epousa avait ete mendiante. Avant 
son mariage, elle avait en line fille, et Hans-Christian 
Andersen naquit deux mois apres que ses parents 
eurent legitime leur union. Le cordonnier Andersen 
n'avait <[ue de faibles ressources pour acquerir un 
mobilier; en guise de lit, il acheta, dit-on, un vieux 
catafalque. C'est la que notre conteur fit son entree 
dans une vie ou plus d'une 1'ois le pauvre apporta 
de magnifiques tresors. Le cordonnier Andersen 
semble s'etre lasse de son metier, de son menage et 
de son reve. Sa miserable chambre etait ornee d'une 
gravure de Napoleon qui lui conseillait pen t-etre la vie 
active. II voulut en essayer, quitta sa maison, se fit 
soldat, et cependant revint mourir anpres des siens. 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD : ANDERSEN 373 

« La vierge des glaces Fa emporte », dit-on au 
petit Hans. G'etait line fagon populaire de nommerla 
morfc. Si jeune qu'il fut, 1' enfant devait conserver le 
souvenir de ce pere etrange, qui lui avait construit 
un theatre et lu les Mille el une Nuiis. Du reste, la 
vieille petite ville etait pleine de legendes. Le futur 
conteur s'en allait aux veillees ou filaient les vieilles 
femmes, pour ecouter leurs fantastiques recits. II 
avait lui-mcme une aieule aux yeuxtres doux qui vivait 
de pen et contribuait a cultiver le jardin de Fhos- 
pice ou etaient internes les fous, jardin eontigu au 
logis des Andersen. Parfois le petit Hans y accom- 
pagnait sa grand'mere. 11 la voyait courbee sur les 
mauvaises herbes qu'elle arracliait. Helas ! Aucune 
main humaine etait-elle assez puissante pour arra- 
cher les mauvaises herbes de folio qui croissent par 
le monde ? 

La veuve Andersen, mere de notre heros, ne con- 
naissaitpasles lois morales. Elle vecut avecun homme 
qui la faisait durement travailler etne pouvait souf- 
Irir le petit Hans. Elle etait laborieuse a la fagon d'nne 
bete de somme. Ne sachant pas se revolter, et 1'alibi 
du reve lui man quant, elle se mit a boire sous les 
yeux de Tenfant qui Faimait. Etrange chose que 
Fame humaine ! Toutes les affections froissees, tous 
les sentiments menrtris du pauvre petit ne servi- 
rent qu'a lui donner ce je ne sais quoi (Fine (Table qui 
demeure toujours au fond des ames de vaincus. 
Mais son imagination vesta pure comrae le ciel d'une 
de ces belles nuits d'hiver qu'il aim ait a contem- 
pler. 

Gette enfance danoise est aussi dilTerente de Fen- 
fance napolitaine de Basile, de Fenfance venitienne 
de Gozzi ? de Fenfance parisienne de Perrault, que 



374 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

les contes d' Andersen ressemblent peu aux autre s 
contes. A Naples, Basile vivait au bord d'une mer 
azuree, parmi ses soeurs belles, rieuses etmnsiciennes, 
et le souci du lendemain etait allege par la douceur 
du jour present. A Paris, le petit Perrault, que choyait 
une famille aisee,- honoree, s'exilait de la classe et 
allait achever ses etudes sous les ombrages du 
Luxembourg. A Venise, le jeune Gozzi pouvait se 
distraire du palais delabre qui l'avait vu naitre, en 
flanant sur le quai des Esclavons, au milieu de la 
foule chatoyante et bigarree de tous les reflets 
d'Orient. Mais Andersen n'a connu que des rivages 
monotones sous I'immense ciel gris, des villes pro- 
prettes et melancoliques, et le fond des reves qui, 
chez lni, out pris la forme de contes, est triste par- 
fois comme la plainte du vent a travers les espaces, ou 
comme la plainte de Tame aux heures oil le divin 
lui cache ses rayons. 

Ou ce petit paria prit-il le gout de la celcbrite ? 
Dans le reve, sans doute, qu'il tenait de l'heritage 
de son pere. Fut-cc le souhait d'une revanche sur 
sa vie obscure, meprisee, humiliee, qui le lui ins- 
pira? Apres sa confirmation, il alia a Copenhague 
et s'engagea dans un theatre pour y chanter. Helas ! 
II perdit la voix. Alors il se fit danseur, et vecut 
comme il pouvait, si cela s'appelle vivre que de mourir 
de faim et de froid dans un sordid e quartier cle Co- 
penhague. 

Je ne sais s'il invoqua parfois la vierge des glaces 
ou s'il conserva le vif espoir d'un lendemain meil- 
leur. Des personnes s'interesserent a lui, le firent 
admettre a 1'ecole latine. 11 connut les oeuvres de 
Walter Scott, d' Hoffmann, de Heine, de Jean-Paul, 
et s'impregna de leur influence, surtout de celle de 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU N0RD : ANDERSEN 375 

Jean-Paul. Impressionnable, sensible a Fexces, et 
— il faut Favouer — puerilement vaniteux, il souf- 
frait au contact des hommes. D'autres eussent ete 
eadurcis par sarude enfance, iln'enfut pas de meme 
pour lui. Son coeur etait aimant. Gette enfantine 
vanite fut peut-etre la seule tare que lui laisserent 
les humiliations subies. 11 recherchait la solitude, puis 
il s'en fatiguait, il en sou (Trait. II composa le roman 
de V Improvisaleur qui lui procura quelques succcs. 
Par le Briquet, le Grand el le petit Claus, il inau- 
gura la serie des contes. Mais il ne fut pas compris 
du premier coup. Les critiques refusaient de le 
prendre au serieux. Ce n'etait pas leur faufce: ils 
avaient probablement leur systeme, et Andersen 
echappait a tout systeme defini et classe. Aussi 
disaient-ils qu'Andersen travaillait par « instinct ». 
Les systemes sont le fruit de rintelligence, le talent 
aussi. Mais iVndersen avait grand tort de se peine r 
pour ce mot instinct qui lui paraissait inferieur : le 
genie est, en quelque sorte, Tinstinct de Fame, et il 
y avait une lueur de genie sur le front du conteur 
danois. II ecrivait aussi des romans, des recits de 
voyage, de courts poemes : les Melodies du coeur, 
que Grieg a mis en musique. 

II fut done poete, acteur, auteur dramatique et 
surtout conteur, conteur delicieux et incomparable, 
inimitable ; tout ce qu'il avait appris de la vie dans 
son existence reveuse et tourmentee, il le mit dans 
ses contes. 

Aussi ses contes apparaissenfc-ils comme la somme 
d'une vie humaine. II faut reconnaitre x4ndersen lui- 
meme dans la petite marchande d'allumettes a qui 
personne ne fait Faumdne, et qui, la veille du nouvel 
an, erre, pieds nus, parmi les rues bruyantes et les 



371) LA VIE ET LA MORT DES FEES 

gens affaires, devant les maisons aux fenetres lumi- ' 
neuses efc cl'ou sort une delieieuse odeur d'oie r6tie 
pour le festin du soir. La pauvre petite fait flamber 
ses inutiles allumettes, une a une, et chacune lui pro- 
cure un beau songe : poele ronflant, table mise, oie 
rotie entouree de compote de pommes, brillant 
arbre de Noel aux milles bougies et aux branches 
lourdesde joujoux dores ; tous les bonheurs entrevm 
par des vitres eclairees on des fentes de portesj 
Puis la mort se presente sous la figure de la bonne 
vieille grand'mere qui lui tend les bras. Et la petite; 
ame s'envole, suivant son reve. Personne n'a mieux 
parle qu'Andersen de Fenfance miserable, il Pa 
vecue, et, comme la petite marchande d'allumettes, 
il a toujours eu la faculte de se consoler de la vie 
par le reve. 11 se lut laisse entraine a dire comme 
Shakespeare : « Nous sommes de la meme etoffe que 
nos reves, » 

Sa vie s'identifiait si bien avec le songe que le 
songe suflisait a sa vie. Aussi son unique aventur(i 
d'amour ne fut-elle qii'un reve melancolique. 

« Je viens de voir deux yeux noirs, ecrit-il en 
Tun de ses poemes ; ils etaient pour moi le foyer etle 
monde tout entier, en eux brillaient le genie et la 
paix de Fenfance. Je ne les oublierai de toute Feter- 
nite. » Ces deux yeux etaient ceux d'une jeune iille 
qu'il avait rencontree en Fionie, Piiborg Voigt. II la 
vit un jour d'ete, a Fepoque ou. il fut etudiant. Mais 
il apprit qu'elle etait fiancee a un autre. Que pensa 
Riborg Voigt de son original amoureux ? Nul ne le 
sait ; mais elle lui ecrivit une lettre — lettre unique 
— qu'il porta quarante-cinq a ns sur son co^ur ou 
elle fut trouvee apres sa mort. On la brtila sans la 
lire. Andersen en emporta le secret. 



LA FEERTE DANS UN CERVEAU DU NORD I ANDERSEN 377 

Beaucoup souriront de cette innocente histoire, et 
ils n'auront peut-etre pas tort de sourire, s'ils com- 
prennent qu'a cdte du sourire, il y a place pour une 
larme. Dans ce climat du Nord, ou Fhomme a peine 
a s'evader de lui-meme, il recueille silencieusement 
les emotions de sa vie. Le soleil se refusant a ses 
yeux, il s'incline sur son propre cceur pour y 
deconvrir le moindre rayon. 

Les grands passionnes plaident d'une facon 
moins touch ante la cause de 1' amour humain que cc 
vieillard qui n'eut pour alimenter la vie totale de 
son coaur que le parfum tres vague d'un autre cceur 
a tout jamais perdu. 

Mais Andersen aima d'amitie certainespersonnes, 
entre autres la cantatrice Jenny Lind. Alors TAngle- 
fcerre et rAUemagne Favaient deja fete. Certaines 
demeures princieres s'ouvraientdevant le pauvre con- 
teur danois. Un soir de Noel, Andersen se trouvant 
a Berlin so rejouissait d'aller passer la soiree chez 
sa grande amie Jenny Lind. Elle le crut engage 
ailleurs et ne^lip-ea de 1'inviter. Andersen resta seul 
a regarder les etoiles : « Elles i'urent, dit-il, mon arbre 
de Noel. » Un glorieux arbre, certes, compose de Fes- 
pace et des moncles, au lieu des miserables petites 
bougies et des fragiles lanternes de papier qui 
s'illuminaient alors dans la ville, derriere les vitres 
roses de lumiere, pour les families groupees, ser- 
rees, joyeuses. Qui sait ? L'ame humaine est peut- 
etre assez riche pour faire surgir un tresor de 
chaque renoncement ; ou, plutot, Dieudonne la clarte 
des etoiles a ceux qui se p riven t de la lueur des 
chandelles. 

Le pays d'Andersen ne Fadopta reellement qu'a- 
pres que FAllemagne et FAngleterre lui eurent 



378 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

decerne la celebrite. Maintenant tous les enfants 
d'Europe lisent ses contes. Mais au Danemark 
seulement, par un beau soir du bref et penetrant 
ete, quelque paysan se met en mesure d'entonner 
une des Melodies du cceur. C'est done la que son 
souvenir, selon le beau vers de Shakespeare, vit le 
plus, (( ou le souffle est le plus vivant, sur les levres 
memedes hommes ». 



II 



Tels furent le personnage et son existence. Com- 
ment apparaissent-ils a la lumiere de cette oeuvre, 
d'une indefinissable etrangete ? 

Lanote en est entierementdonnee dans la suite d'im- 
pressions qu'il intitule Livres damages. Est-ce une 
leerie ? Non pas, a proprement parler. C'est une fan- 
taisie qui transforme la lune en conteuse, et fait du 
jeune poete son confident. Comme on s'amuse a peu 
de frais lorsqu'on a do semblables i'acultes de reve 
et d'imagination ! Ce qui inqniete Andersen, c'est 
touj ours la vie profonde et silencieuse des etres, et 
cependant « je ne fais, dit-il, qu'indiquer de legers 
contours ». II evoque de gentilles scenes d'enfance, 
ou la superstition touchante d'une jeune amoureuse 
au bord du Gange, les solitudes de l'Ocean, les vastes 
horizons, la vision d'une Venise spectrale, et les con- 
trastes de cette vie de theatre qu'il a connue, le Po- 
lichinelle desole pleurant sur latombe de Colombine. 

La legende qu'il intitule les Galoches da Bonheur 
eveille dans l'esprit a peu pres les memes resonances 
que le livre d'images, mais elle se rapproche davan- 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD : ANDERSEN 379 

tage tie nos coxites de fees, en ce sens que les galo- 
ches du bonheur remplissent le role d'un talisman. Et 
cela nous achemine vers J a f eerie d' Andersen qui, 
si speciale qu'elle soit, presente tous les caraeteres 
d'une f eerie. Mais c'est une i' eerie philosophique. 
Dans le vestibule du chambellan de Sa Majeste, se 
tiennent deux femmes mysterieuses, Tune jeune, 
l'autre vieille. La premiere est fdle de ehambre chez 
une suivante de la Fortune, et la seconde est en per- 
sonne la fee du Souci. « Ellene reclame jamais le se- 
cours d'un subalterne. » Gomme cela, elle sait que les 
chagrins parviennent bien a Fadresse de ceux aux- 
quels ils sont destines, et elle ne se trompe pas comme 
cela arrive a la Fortune. 

La soubrette-fee est une accorte et pimpante per- 
sonne; on ne la charge point de transporter les joies 
trop magnifiques et les aubaines par trop merveil- 
leuses; ce sont les menues faveurs qu'elle est appe- 
lee a distribuer. Elle a preserve de la pluie le cha- 
peau neuf d'une bourgeoise, et procure a un pauvre 
horame de merite le salut d'un imbecile de liaute 
naissance. Menues faveurs en effet, mais celui qui 
regard e vivre les hommes ne peut s'empecher de 
sympathiser avec cette modeste fee qui met un pen. 
de soleil surdes heures sombres, et un peu de baume 
sur d'ameres blessures. Le cceur humain n'est pas 
si vaste qu'il ne puisse etre parfois rempli par de tres 
petites joies... 

Et meme, ii ne faut pas toujours regarder de trop 
pres la qualite de ces joies, d'apres ce que nous sug- 
gere Andersen. Au fond, le pauvre homme de merite 
nous semble quelque peu meprisable de mettre son 
merite a si bon marche, qu'il puisse se rejouir du sa- 
lut d'un sot. Mais si Ton y songeait bien, qui done 



880 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

oserait lui jeter la premiere pierre ? Malgre tout eel a, 
cette suivante d'une suivante est une douce petite fee. 
Une bonne part de la sagesse humaine consisterait 
sans cloute a ne point dedaigner les menues joies de 
la vie quotidienne, pour d'impossibles ou d'excep- 
tionnels bonheurs. II faudrait etre heureux parce 
qu'un rayon a brille, parce qu'une rose a fleuri. 
L'humilitc est toujours une vertu, meme dans 1'intimc 
satisfaction qu'elle nous permet d'apprecier; et quel- 
quefois, pour une petite joie, riiumble oublie un mo- 
ment sa gTande peine. La derniere taehe del'aimable 
messagere consiste a chausser quelqu'un cles galoches 
du bonheur. Ce quelqu'un verra se realiser son voeu 
le plus cher, jusqu'a Finstant ou il perdra sa pre- 
cieuse chaussure. La fee du Souci hoche la tete. Elle 
est plus agee que sa compagne. Elle a l'experience 
des etres humains, et elle sait que ces pauvres fous 
ne sauront faire qu'un mediocre usage des galoches 
du bonheur. 

Monsieur le Conseiller rove et parle du « bon 
vieux temps ». II a dit ce soir au salon de fort elo- 
quentes choses sur Tepoque du roi Jean. iVbsorbe 
par ses reflexions, il chausse, aulieu de ses galoches, 
les galoches du bonheur. Aussitot, par leur vertu 
magique, il est transporte retrospectivement sous le 
regne qu'il exalte. Nous n'avons pas a le suivre a 
travers ses mesaventures, mais il nous suffit de 
rappeler qu'il perd ses galoches dans une rixe aux 
jours bienheureux du roi Jean, et qu'il n'est pas 
fache de revoir la belle ville moderne, propre, soi- 
gneusement eclairee, ou il a vecu jusqu'a Theure des 
galoches, au lieu des terrains boueux, des miserables 
taudis, et des etres trop differents de lui-meme, que 
renchantement lui a fait connaitre en le transpor- 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD I ANDERSEN 381 

tant aux jours passes. Le veilleur de nuit envie le 
sort du sous-lieutenant, mais lorsque son souhait 
s'est accompli par la vertu des galoches, il est trop 
heureuxde se trouver veilleur de nuit comrae devant. 
Ensuite sa fantaisie le mene visiter la lune. Un 
jeune gargon a Tidee de connaitre les secrets du 
coeur de ceux qui Pentourent dans une salle de spec- 
tacle. II y decouvre d'etranges clioses et n'a point 
le clesir de tenter une nonvelle experience. Un com~ 
mis epris de poesie devient poete par la vertu des 
galoches. Rien n'est change dans son exterieur. 11 
ne compose pas raeme des vers pour cela. « Les 
poetes, dit Andersen, soirt faits comme les autres 
hommes, parmi lesquelsontrouve parfois des natures 
bien plus poetiques que celles des faiseurs de vers 
attitres. » En effet, la poesie exprimee est a la poe- 
sie profoiule de la vie ce qu'est la legere et brillante 
ecume des vagues, aux profondeurs de l'ocean. Le 
commis poursuit la serie de ses metamorphoses, et 
les souhaits accomplis se transl'orment en cauche- 
mars. Un etudiant qui chausse les galoches est trans- 
])orte, par leur vertu, de Suisse eJi Italic II souhaite 
d'etre delivre de son corps, et son corps, au meme 
instant, repose dans un cercueil. Sur ce cercueil se 
penchent la fee du Souci et Tenvoyee du Bonheur. « Eh 
bien ! dit la premiere, quelle felicitetes galoches ont- 
elles apportee aux hommes ? — A celui qui dort la, 
repond Fautre, elles ont procure un bien durable, une 
mort clouce au printemps de la vie. . . — Tu te trompes, 
riposte la fee du Souci ; il a quitte ce monde avant 
que son ame lut murie, et qu'elle eiit accompli sa 
destinee. Aussi ne jouirait-il pas de tout le bonheur 
auquel il aura droit apres avoir traverse de plus 
dures epi'euves. » Elle lui enleve les galoches. 



382 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

L'etudiant se ranime. Les deux fees ont disparu. 
On pretend que la messagere du bonheur ne reelama 
point les galoches, et que la fee du Souci les recueil- 
lit, estimant qu'elleslui revenaient. « En effet, ajoute 
1'auteur, lorsqu'on laisse les hommes libres d'accom- 
plir leurs souhaits, il est bien rare qii'ils y trouvent 
le bonheur. » 

Si sombre qu'elle nous semble, la lee du Souci est 
foncierement misericordieuse. 11 iren est pas de 
meme pour la fee du Marais, une fee bien connue 
d' Andersen, et populaire, peut-etre, dans les pays 
du Nord. Celle-ci a des allures de sorciere. On 
lui ctttribue la buee qui s'eleve des tourbieres, 
le brouillard qui monte des marais. C'estelle alors, 
dit la legende, qui brasse ses funestes poisons. Elle 
conserve dans des locaux les miasmes de la malaria. 
Andersen voit en elle une cousine des elfes. On la 
croiraitplutot parente deLocuste. Elle yit au milieu 
cles reptiles. Nous la voyons apparaitre dans la 
Petite fille qui marchait sur lepain et dans les Feux 
follets. G'est elle qui brasse la biere pour le festin 
du roi des Aunes, ou les princesses dansent de si 
jobs ballets, avec leurs chales tisses de brouillard et 
de clair de lune. Nous avons tous vu de pareilles 
echarpes Hotter dans la nuit. La meme fee expose les 
lois qui regissent le destin des feux follets. Ges feux 
follets naissent dans son royaume. lis sont malefi- 
ques. lis cherchent a s'introduire dans les etres 
humains pour les faire mouvoir a leur guise. Et 
s'ils echouent, ils seront chaties . 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD '. ANDERSEN 383 



III 



Voila le point particulier de la feerie d'Andersen. 
Elle met en scene quelques fees, beaucoup de magi- 
ciens, des talismans et des genies, mais, leplus sou- 
vent, elle consiste a preter line ame aux phenomenes 
naturels ou aux objets inanimes. C'est le vent qui 
raconte des histoires plaintive s, ou le rayon de lune 
qui jase, ou le sommeil transfer me en genie, sous le 
nom de Ferme-FCEil, qui raconte de belles histoires 
aux petits en placant sous leurs paupieres closes la 
lanterne magique des reves. 

Les phenomenes les plus naturels, mi pen defor- 
mes ou considered de certaine fagon, deviennent 
feeriques. Ge genie du sommeil est un gnome. La 
teerie du Nord estpleine de gnomes. Et le debut du 
conte est charmant. 

« II n'y a personne dans le monde entier qui sache 
autant d'histoires que le vieux Ferme-rCEil. Et 
comme il raconte bien ! G'est vers le soir, lorsque 
les enl'ants sont encore a table ou sur leurs petits 
bancs, qu'il apparait. II monte Fescalier tout douce- 
ment, chausse de babouches qui amortissent le bruit 
de ses pas,il ouvre la porteavec precaution, et houschl 
avec sa petite seringue, il lance aux enl'ants du lait 
sucre dans les yeux, un filet tout mince, mais il y en 
a assez pour qu'ils ne puissent tenir les yeux ou- 
verts... )> 

II est vetu de soie, et ouvre pour les enfants sages 
son parapluie, dans Fetoffe duquel sont imprimees 
toutes sortes de belles images. 



384 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Andersen est un philosophe qui met sa philosophie 
dans ses contes, efc il serait etrange que le vieuxFerme- 
l'CEil echappat a la loi commune, et ne se clistinguat 
par, au moins, deux grains de philosophie. Des que 
Hjalmar, le petit ami du vieux Ferme-FOEil, a pose la 
tete sur un oreiller, toutes les notions du monde exte- 
rieur se brouillent dans sa petite cervelle ; les plantes 
qui fleurissenta safenetredeviennentdes arbres riches 
de lleurs et de fruits; les meubles, clonfc le silence a 
parfois un air de mystere, se mettent a causer entre 
eux, eu faisant valoir chacun ses propres merites, 
comme de simples humains ; les cahiers enfermes 
dans les tiroirs laissent echapper des lamentations 
pour toutes les negligences dont Hjalmar se rend 
coupable a leur egard ; les gouttes de pluie que Ton 
entend rebondir sur les vitres forment un lleuve qui 
passe sous les fenetres, amenant un bateau. Hjalmar 
s'y embarque, avec le vieux Ferme-rCEil, pour des 
pays lointains^Fou il sera revenu a Theure ou vSurgit 
la tendre aurore. Que la chambre devienne une serre 
et la rue un conrs d'eau, cela n"a rien pour nous sur- 
prendre. Ges metamorphoses, qu'un autre conteur 
demanderait a la baguette d'une fee, Andersen, pour 
nous faire sentir tout ce qu'a de fantastique la vie 
reelle, ne les demande qu'au reve et au sommeil. 
Qu'une fougere devienne une foret;une goutte d'eau, 
un ocean ; il n'y a la rien d'impossible pour ce monde 
ou Fesprit n'a plus ni controle ni mesure, ou toutes 
les proportions connues s'evanouissent. L'impression 
qui, dans Fetat de veille, effleiu^e a peine cet esprit 
devient par le sommeil une sorte de drame; c'est le 
mendiant qui sonne, furtif, a votre porte dans le 
crepuscule et qui vous apparait au coaur de la nuit 
sous les traits (Fun brigand venu pour devaliser 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD ! ANDERSEN 385 

votre demeure, et, peut-etre, vous assassiner. C'est 
une pensee melancolique qui vous arrache un soupir 
et qui, dans le sommeil, reparait pour vous faire 
verser d'inepuisables larmes. Vous ne communiquez 
plus avec le monde exterieur actuel, et tous les mes- 
sages envoyes par lui, qui remplissaient les anti- 
chambres de votre ame, se sont peu a peu retires. II 
s'est fait, aussi, de grands, d'immenses vides dans 
votre memoire. Or, la visiteuse — impression ou pen- 
see — qui s'etait perdue dans la foule des autres 
impressions et des autres pensees, se pressant, se 
coudoyant, se bousculant, est demeuree seule, comme 
une rodeuse nocturne, et son pas, imperceptible le 
jour, se prolonge, se repercute en echos formidables 
dans la memoire deserte et le cerveau inoccupe. 
Hjalmar est ainsi poursuivi par les j ambages tordus de 
son informe ecriture. 

Mais Andersen se rattache toujours par quelque 
fil a la feerie, ou merae a la mythologie. Son vieux 
gnome Ferme-TQEil a un frere, un homonyme : la 
mort. Get autre Ferme-l 7 CEil ne vient qu'une fois 
et ne sait que deux histoires : Tune delicieuse, 
qu'il raconte aux gens de bien ; Fautre terrible 
pour ceux qui n'ont a produire qu'un mauvais certi- 
ficat. La Grece a connu ces deux freres : ils etaient 
beaux, mysterieux, et de couleur opposee : Fun noir, 
Fautre blanc. Elle les appelait Hypnos et Thana- 
tos. Mais Andersen s'est familiarise avec eux, comme 
il sied a Fenfant ne dans un catafalque. Au pays du 
Nord, les deux beaux genies grecs sont devenus des 
gnomes, et le Ferme-FQEil du sommeil joue avec les 
petits enfants ; celui de la mort galope sur un cour- 
sier rapide. Andersen aime la mort comme il aime 
le reve ; elle lui dicte de hautes lecons sur la sagesse 



386 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

de la Providence. Ici, il echappe an monde de la 
f eerie, mais il y reviendra, car son imagination est 
fee, et, comme toutes les fees, elle n'a qu'a faire un 
signe pour qu' Andersen, sous sa lampe, a son foyer, 
dans sa chambre, assiste aux plus etranges specta- 
cles et nous y fasse assister. 



IV 



Andersen est en quelque sorte le Shakespeare des 
enfants. Son oeuvre aux aspects ingenus revele tout 
a coup des profondeurs inouies. Son imagination 
charme les petits ; sa philosophie console les grands. 
II y a toujours une larme au coin de son sourire.Je 
ne sais pas si c'est lui que j'ai lu, je ne sais pas si 
j'ai lu un peu de mon anie en croyant le lire lui- 
meme ; chacun de ses contes est une sorte de melo- 
die assez vague pour moduler nos propres senti- 
ments, et, comme dans certaine musique, une dou- 
leur latente s'y exprime avec des dissonances. 

Ce n'est pas qu'il ne merite jamais un blame. Je 
lui reprocherais de mettre parfois des anges dans 
le voisinage de ses fees, et il est deplaisant de voir 
confondre le merveilleux avec le surnaturel. Mais ce 
qu'il y a de plus merveilleux en lui, c'est sa douce, 
humble et charmante conception de la vie ; c'est la 
sympathie qui lui fait repandre son ame delicieuse 
sur des objets inanimes ; c'est qu'il soit tout ensemble 
si amusant et si triste, si desabuse et si resigne ! 

Le paysage du Nord, avec toute sa magie, est 
enferme dans ses contes, comme les tresors de 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD I ANDERSEN 387 

FOrient dans ceux ties Mille et Une Nulls. Voyez 
les ciels pales et les sombres lacs effleures du vol 
des cygnes ; la silhouette eploree des saules ; le pas- 
sage des cigognes aventureuses, la splendeur des 
aurores boreales, la neige eblouissante, les diamants 
du givre ; les vieux mauoirs de briqu.es rouges, les 
petites villes propres et paisibles ; les chambres closes 
oulavie de l'liomme, ne pouvant s'epancherau dehors 
par des jours trop incle merits, se concentre jusqu'a 
verser, par le reve, de son trop-plein sur les meubles, 
sur les bibelots, qui i'orment son cadre eternel et res- 
treint. Voyez cette description : « Le pays autour de 
la petite ville de Kjoege en Seeland est tres nu. Elle 
est au bord de la mer ; la mer est toujours une belle 
chose, mais le rivage de Kjoege pourrait etre plus 
beau qu'il n'est. Pai'tout vous ne voyez autour de la 
ville qu'une plaine tout unie, rien que des champs, 
pas d'arbres, et la route est longue jusqu'au bois le 
plus prochain. Gependant, quand on est ne dans un 
pays et qu'on y est bien attache, on y decouvre tou- 
jours quelque chose de ravissant et que plus tard on 
desire revoir, meme lorsqu'on habite les plus deli- 
cieuses contrees. » Rien de plus humain. Cette plaine 
inlinie, ce pay sage nu, cette mer grise, seront peut- 
etre aimes plus profondement que les sites de soleil, 
d'azur et de roses qui de leur premier sourire 
enivrent les voyageurs. On les aimera pour leur 
disgrace et leur melancolie : quand ils sont aimes, 
les vaincus de Fexistence le sont parl'ois plus que les 
victorieux. Leurs amis doivent etre rares, et fideles : 
ceux des autres sont innombrables et inconstants. 
Meme apres la mort, aucune gloire, si bruyante soit- 
elle, ne vaut un souvenir emu, silencieusement garde 
par deux ou trois coeurs profonds. 



388 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Le regard que ces g^ens du Nord fixent sur les 
ames a des ingenuites redoutables. Ge naif et doux 
Andersen penetretoutes les petites ruses cles hommes. 
II n'a pas d'illusions sur eux, personne n'en eut 
jamais moins. A quoi bon se revolter, dirait-il ? Ne. 
se considere-t-il pas comme suffisamment riche et 
pourvu par cette immense faculte de reve qui le suit 
partout, qu'il ne perd jamais ? Le conte Sous le 
saule en est une preuve, comme celui de la Mar- 
chande d'allumettes. II s'agit de deux enl'ants qui se 
sont aimes, en jouant sous un saule et un sureau. 
On leur avait conte l'histoire de deux personnages 
en pain d'epice. « Geux-ci n'avaient de figure hu- 
maine que d'un cote, il ne fall ait pas les considerer 
de F autre. Du reste, les hommes sont de meme. II 
n'est pas bon de regarder leur envers. » Andersen 
constate cela sans se facher, sans declamer. Elle est 
tragique, l'histoire des amoureux de pain d'epice. 
Jamais ils n'ont ose se declarer. La jeune personne 
a fini par se fendre. Les petit s se sont apitoyes sur 
elle, mais un grand gargon Ta devoree en cachette 
par pure mechancete. Les enfants pleurent a chaudes 
larmes, puis se resignent a manger le jeune homme. 
Peut-etre est-ce pour ne pas le laisser seul au monde : 
du moins le conteur nous le suggere. Mais ne 
serait-ce pas plutot parce qu'ils ont cede au mau- 
vais exemple ? D'abord on se revolte : cri du 
coeur, soubresaut de la conscience... Puis on juge 
tout simple de faire ce a quoi les autres ont trouve 
avantage et plaisir... G'est Fhistoire d'un certain 
nombre d'humains. La vie separe les deux enfants 
qui avaient joue sous le saule et sous le sureau. Le 
petit gargon devient un modeste apprenti, la fillette 
une celebre cantatrice. Knoud, c'est le nom du pre- 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD '. ANDERSEN 389 

miev, se met a parcourir le monde. Pauvre, ignore, 
il assiste au triomphe de son ancienne amie qui ne le 
reconnait pas; et il s'en va par des routes intermi- 
nables et glacees, cherchant a retrouver le saule et 
le sureau de son enfance, qui le reconnaitront peut- 
etre, eux. Maisiltombe au bord d'une de ces routes, 
sous un saule etranger. II s'endort. La neige le re- 
couvre. II revoit en reve le pays natal, les amour eux 
de pain d'epice au comble de leurs vceux, et la belle 
cantatrice, son ancienne amie, devenue sa fiancee. 
« Cette heure-ci, dit-il, a ete la plus belle heure de ma 
vie, et c'etait un reve... » II se rendormit, reva en- 
core. Le lendemain matin il etait mort de froid sous 
le saule. La mort, ton jours la mort, facile et douce, 
se presente. Est-ce une secrete influence du cata- 
falque natal ? Ah ! combien de ceux qui s'attachent 
trop aux promesses et aux sourires de la terre pour- 
raient dire comme le pauvre compagnon : « Cette 
heure-ci a ete la plus belle de ma vie, et c'etait un 
reve ! » 

II y a certain optimisme dans le Schelling d ar- 
gent, ce schelling dont l'histoire nous est si joliment 
contee ! II est meconnu ; dans les pays etrangers, on 
le prend pour une piece fausse, et cela Flmmilie, lui 
qui se sent un vrai efc bon petit schelling, d'etre rejete 
comme une fausse monnaie, tandis qu'il voit passer 
devant lui tant de pieces fausses que Ton croit 
bonnes ! S'il etait horame, il se blaserait peut-etre 
sur ce genre de souffrance. L'homme le plus sincere 
voit parfois contrefaire ses sentiments les plus spon- 
tanea et les plus profonds ; Cordelia reste muette 
lorscjue ses sceurs feignent, par des discours hyper- 
boliques, d'eprouver 1'amour dont soncoeur deborde. 
Et la merveille de la contrefacon, c^st qu'elle a Fair 



890 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

plus vraie que la realite meme. Apres avoir subi 
toutes les tortures et tous les outrages, le bon petit 
sehelling se retrouve dans son propre pays ou sa 
valeur est reconnue, et il poursuit son honnete car- 
riere. « Cela prouve, declare le sehelling, qu'avec la 
patience etle temps, onfinit toujours par etre appre- 
cie a sa juste valeur. » Je le voudrais bien, mais... 
Je ne suis pas sure qu'il en soit toujours ainsi dans 
le monde ounous vivons actuellement. Et Andersen, 
non plus, n ? en est pas trop stir. II y a, pour nous 
edifier sur ce point, le gentil conte : Chacun et chaque 
chose a sa place. (Test tine flute qui doit remettre 
chacun et chaque chose a sa place ; les gens du salon 
a la basse-cour et ceux de la basse-cour au salon; 
les pietons a la place de ceux qui se prelassaient en 
voiture, et ceux qui se prelassaient en voiture, a 
pied, dans la boue, comme de simples pietons... Les 
beaux cavaliers et les brillants causeurs qui cher- 
chaient a se gausser des braves gens se trouvent em- 
portes au milieu des oies. Ah ! la brave petite flute ! 
Elle ne menage personne. Qu'on juge de Teffet, au 
milieu d'un concert qui devait se passer normale- 
ment, a la grand e satisfaction des executants et aux 
baillements etoufles des auditeurs. « On entendait, 
explique Andersen, des amateurs chanter des mor- 
ceaux qui plaisent surtout a ceux qui les executent. » 
La perturbation fut telle que Texcellent garcon qui 
s'etait avise de jouer une fois de cette flute se garda 
bien de recommencer. Andersen n'est pas un revo- 
lutionnaire : il lui est a peu pres egal de supporter ce 
dont il n'est pas dupe. A quelques hommes le plai- 
sir secret de n'etre pas dupes tient lieu de beancoup 
de choses, et ils n'ont cure de troubler la comedie. 
Les delices de la pen see leur donnent toutes les com- 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD '. ANDERSEN 391 

pensations. Ge serait fort bien s'ils n'avaient pas un 
« prochain » souffrant, palpitant, fremissant, et si 
chacun dans la raesure de ses forces ne devait tra- 
vailler au regne de la justice. Andersen, au moins, 
travaillait pour le prochain, en ecrivant de si jobs et 
si tendres contes ! Mais veut-il nous premunir contre 
des ambitions trop immediates de justice absolue, de 
certaine justice tranchante comme le couperet de la 
guillotine ? II faut prater un coeur humain a la jus- 
tice. Song^ez done que notre cher pays cle France, 
pours'etre affole de cette histoire romaine oul'onvoit 
des pei^es condamner leurs Ills, des soeurs executees 
par leurs freres, a subi des mois et des mois de Ter- 
reur ! Pour arriver aux plus invraisemblables conse- 
quences, il suffit qu'une mode de pensec s'empare des 
pauvres et legeres cervelles humaines. Andersen 
n'ignore rien de cela. 

Quelles fines critiques il y a dans les Habits 
neufs de Vempereur et clans le Rossignol! Le pre- 
mier de ces recits nous montre deux aventuriers per- 
suadant a un souverain quails vont tisser pour lui la 
plus belle etoffe du monde, mais que les sots et les 
personnes incapables de tenir leur emploi ne pour- 
ront l'apercevoir. Us font mine de se livrer a leur 
besogne; mais de fil, ni d'etoffe, il n'est pas seule- 
ment question, et chacun, redoutant de passer pour 
sot, s'extasie a qui mieux mieux sur la beaute de 
Fetoffe, et surencherit d'admiration. Or, les coquins 
se font livrer des provisions de soie et d'or qu'ils dis- 
simulent dans une cachette, et continuentla comedie. 
.Le jour arrive ou 1'empereur est cense revetir ses 
habits neufs, et les courtisans s'emerveillent de leur 
splendeur, et les chambellans portent avec dignitela 
traine imaginaire, et tout le monde ecarquille les 



392 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

yeux, mais, afin de ne point passer pour sot et de 
ne pas s'exposer a perdre sa place, on mourrait 
plutot que d'avouer que l'empereur semble marcher 
dans le plus simple appareil : « II est tout nu ! » s'ecrie 
un petit enfant. Et le bruit s'en repand. a travers 
le peuple qui n'a rien a perdre, qui ne beneficie d'au- 
cune charge bonne a garder, et qui ne s'attaehe pas 
au moindre souci de renommee... Comme un senti- 
ment juste eveille presque toujours des echos dans 
]e ccBur humain, l'empereur songe melancolique- 
ment que c'est assez vraisemblable, mais il ne le difc 
pas, et il continue a marcher dans sa solennite, 
suivi des chambellans qui se redressent plus que 
jamais en feignant de porter la traine inexistante. II 
est a presumer que les deux coquins furent maintenus 
dans leur charge. All ! la vieille, la bonne, la dcli- 
cieuse histoire ! 

Pas plus que les fees, les princes et princesses de 
ces legendes ne ressemblent aux personnages des 
autres conteurs. 

Que de « plus belles etoffes du monde » ne con- 
servent leur prestige que par un procede analogue ! 
Et de braves gens qui risqueraient fort bien leur vie 
a la guerre n'auront jamais le courage de formuler 
la reflexion du petit enfant. Mais vous devinez que; 
Fame d'Andersen, toutentiere, sympathise avec celle 
du petit enfant et celle du menu peuple. II n'a pas de 
gout pour les gens a pretentions intellectuelles on 
nobiliaires. II montre assez d'irreverence aux pei'- 
sonnages de cour : « lis avaient, du reste, de su- 
perbes habits, et, comme ils ne servaient que pour la 
decoration de la salle, e'etait bien toutce qu'il fallait, 
d'autant que les courtisans en chair et en os n'ont 
souvent pas plus de cceur et de cervelle que ces man- 



tD 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DTJ NORD : ANDERSEN 393 

nequins. Le heros s'apercevait que ces gens a belles 
manieres n'etaient que des manches a balai, surmon- 
tes cle tetes cle chat, auxquels lemagicien avait prete 
une apparence cle vie... » 

Andersen deteste Fartificiel et le convenu. Le 
jeune et gentil prince qui veut epouser la fdle d'un 
puissant empereur lui envoie, pour la conquerir, une 
rose qui a fleuri sur le tombeau de son pere, une 
precieuse rose, mais la princesse n'est digne que de 
s'interesser aux imitations factices. « Comme elle 
est bien imitee ! » s'ecrie-t-ellc avec ravissement. 
Mais elle la regarde de pres : « Fi done ! dit-elle en 
pleurant de depit, elle n'est pas artificielle ; e'est une 
rose naturelle, conime toutes les roses. — Une rose 
naturelle, pas davantage ! » s'exclament les demoi- 
selles d'honneur. 

La scene recommence pour le rossignol : « L'oi- 
seau est-il vraiment un automate ? » demande la 
princesse. Mais non, e'est un rossignol en vie, et la 
princesse ne veut plus entendre parler ni du prince 
n i de ses presents. Ge prince ne manque pas d'au- 
dace ; il se deguise en paysan, se presente a la cour 
de Fempereur, y obtient Temploi de porcher. II 
fabrique une marmite fantastique et une crecelle 
bruyante; pour la marmite et la crecelle, la prin- 
cesse qui avait dedaigne la rose et le rossignol, et 
repousse le prince, promet des 'baisers au porcher. 
L'empereur chasse sa fille, ainsi que le porcher in- 
connu, et ceux-ci vont a travers les chemins. La 
princesse pleure ; le prince lui apparait dans sa 
beaute et ses riches atours. Mais il lui declare qu'il 
ne Taime plus, qu'il la meprise... 

Gette petite princesse, si capricieuse, si volon- 
taire, qui veut bien se compromettre, pourvu que 



394 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Pon n'en sache rien, et qui ne sait pas resister 
a la plus folle de ses fantaisies, Andersen Foppo- 
serait volontiers a la petite marmitonne qui, seule, 
de tons les habitants du palais imperial de Chine, 
connait le chant du rossignol. Cette marmitonne est 
encore une favorite d ? Andersen. Elle vit humblement 
de naturel et de verite.Et, apres sa journee de la- 
beur, la petite marmitonne entend la clelicieuse canti- 
lene du rossignol. Mais mil, parmi les courtisans, ne 
connait cette meloclie. 11 est de pures joies qui sont 
reservees aux simples. Or, Pempereur de Chine, 
ayant lu, dans unlivre savant offert a Sa Majeste par 
Pempereur du Japon, un eloge du rossignol, s'in- 
forme de ce merveilleux chanteur, ordonne qu'on le 
decouvre et qu'on le lui apporte. Et c'est la petite 
marmitonne qui revele Pendroit ou niche Poiseau 
princier. II chante, ravit Pempereur et la cour, jus- 
qu'au moment ou Pempereur du Japon offre a son 
illustre frere un rossignol artificiel qui chante comme 
une boite a musique. 

Aussitot les courtisans de preferer Partificiel au 
nature], selon leur metier de courtisans, et le maitre 
de chapelle est de leur avis. « II garde tres bien la me- 
sure : on dirait qu'il est mon eleve. » Ce maitre de 
chapelle est de Pecole de tons les pedants, et Ander- 
sen n'a point de veneration pour Part artificiel et pa- 
tente. La mesure est une bonne chose, mais le genie 
vivant a le droit de la modifier. Aussi la fin du conte 
nous montrera-t-elle la victoire du nature! sur Par- 
tificiel, du vrai rossignol sur le faux. 

Certainesgens nes'emeuvent quepour despaysages 
de decor en carton peint, savamment eclaires par 
un jeu de lampes electriques; ils n'aiment que les 
visages et les esprits iamaquiHes. II leur faut cles 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD I ANDERSEN 395 

scenes dfamatiques arrangees par les auteurs, et ils 
ignorent tout du drame dans lequel ils vivent leur vie 
reelle ; ils ne voient pas ce qu'a de tragique la pre- 
miere rose qui fleurit, la derniere etape cFun demi- 
deuil, et comment la felure imperceptible d'un ccenr 
altere la resonnance d'une voix qui se vent glacee. 
« II est indigne des grands coeurs cle repanclre le 
trouble qu'ils ressentent. » Une phrase comme celle 
de Mme Clotilcle de Vaux renferme, pour la pensee 
humaine, autant de substance qu'une longue tra- 
gedie. Pour un minuit lointain qui vibre dans le 
silence de la campagne, a quelque clocher cle vil- 
lage ou a quelque beffroi de petite ville, beaucoup 
ne sacrifieraient pas une soiree a ] 'Opera. Mais An- 
dersen prefererait le tintement de minuit aux com- 
binaisons de la savante musique, et il n'a pas besoin 
de lire Nietzsche pour que lui soit signalee la poesie 
de minuit an cceur du silence. II traiterait de naifs 
ceux qui croient que la tragedie et le drame sont 
circonscrits dans la salle de spectacle, comme si, 
en ce qui concerne auteurs, acteurs, spectateurs, la 
vraie tragedie, le vrai drame n'etaient pas justement 
demeures an seuil cle cette salle, prets a les ressaisir 
des la sortie. 



IV 



Ces contes, que nous abandonnons aux enfants, 
nous menent a explorer tous les fonds cle la vie. Que 
cle lecons il y a dans la jolie fable de V Ombre ! Et 
comme laprincesse clu conte est humaine cle preferer 
Fombre a la realite ! Y a-t-il une signification philoso- 



396 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

phique a ce recit ? II est trop vague et trop myste- 
rieux pour que nous aimions a Fen croire denue, et, 
telle que je Fentrevois, elle parait ressembler a celle 
que je crois deviner dans Fetrange Helene d'Euri- 
pide. G'est une fausse Helene, un simulacre de la 
Tyndaride, qui court les aventures scandaleuses d'oii 
naitra la guerre de Troie, et, pendant qu'elle remplit 
le monde d'alors, le lumineux petit monde mediterra- 
neen, du bruit de ses coupables et funestes aven- 
tures, la veritable Helene demeure cachee en Egypte. 
Est-ce a dire que Fetre factice qui court le monde 
sous notre nom dans les pensees et les causeries des 
hommes n'a rien a voir avec Fetre veritable que 
nous sonmies, et dont nous vivons la vie secrete ? 
« Qu'importe la celebrite d'un nom ? disait Newman. 
Ce n'est jamais nous qui sommes celebres, c'est notre 
nom. » Quel rapport a ce nom avec le vrai moi dans 
lequel nous nous reconnaissons nous-memes ! Ce 
nom est quelque chose comme notre image, notre 
ombre. II se mele loin de nous a des suppositions, a 
des commentaires que nous sommes bien loin de 
soupconner, etrangers a notre vie re elle, a notre etre 
authentique. Et Fombre clu savant, chez Andersen, 
se separe totalement de son maitre. lis se retrou- 
vent. L'ombre a acquis de la fortune et de la noto- 
riete. Son maitre est pauvre et meconnu. L'ombre fait 
un pacte avec le savant. C'est elle qui passera pour 
reelle ; et lui, il jouera le role de Fombre. All ! ce pacte, 
combien d'hommes le font ! lis donnent toute la realite 
de leur vie a ce qui n'est que leur ombre ! Et leur vrai 
moi languit, se morfoncl dans le secret. L'etre est 
neglige pour le paraitre. La vie factice que nous 
vivons chez les autres, et dans Fesprit des autres, 
est Fobjet de tous nos soins, de tout notre effort. 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD I ANDERSEN 397 

C'est une histoire quotidienne, et, malgre cela, tra- 
gique. Le paraitre finit par tuer Fetre; l'ombre fait 
mourir la realite. Andersen nous raconte Fhistoire de 
cette condamnation a mort que certains d'entre nous, 
sans trop y songer, prononcent tous les jours. Et 
comme il est concevable qu'avec de telles pensees il 
lance certains de ses heros a la recherche du Livre 
de verite ! 

Le Livre de verite a des exemplaires repanduspar 
le monde, mais il n'est pas donne a tous les hommes de 
le lire entierement. Un sage parvient a le lire pres- 
que tout entier. « Pour les passages difficiles, il reu- 
nissait la lumiere du soleil, celJe des astres, celie 
des forces cachees de la nature et les eclairs de l'es- 
prit; soumis aces reflets, les caracteres devenaient 
lisibles. » Nous avons connu de graves philosophies 
qui nous disaient a peu pres cela en fort beaux 
termes. Ge sage avait quatre fils tres instruits et une 
fille belle, douce, intelligente, mais aveugle. Les 
gargons desirerent aller prendre part aux hautsfaits de 
riiumanite. Leur pere leur expliquait qu'il existe une 
pierre philosophale ; que le beau, le vrai, le bien en 
constituent Fessence, mais qu'ils sont caches, meles, 
ecrases sous le poids des erreurs humaines. Tour a 
tour les quatre freres entreprirent la poursuite de 
cette pierre philosophale. lis avaient les cinq sens 
extremement exerces, mais, chez chacun d'eux, Tun 
etait developpe de fagon toute speciale : le premier 
excellait par Tome; le second par la vue, comme 
certains heros de Grimm et de Mme d'Aulnoy. 
Enfin la jeune fille se mit a la recherche de ses 
freres. Et l'idee fonclamentale, Fidee maitresse des 
contes d' Andersen reparait ici. La jeune fille marche 
au milieu des humains, tenant toujours le fil conduc- 



398 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

teur qui la relie a sa patrie d'origine, et, partout ou 
elle passe, les ames fleurissent, les coeurs exultent; 
il y a de la lumiere, de la musique et des parfums. 
Mais l'esprit du mal s'en va puiser une eau uausea- 
bonde a la mare ou pourrissent toutes les I'ausses 
vertus, il y raele les oraisons funebres mensongeres, 
les cantates payees, et autres ingredients de merae 
sorfce; de tout cela il fait une pate alaquelie il ajoute 
le fard des vices, les larmes versees par envie, et il 
en forme une jeune fille qni ressemble de tout point 
a la premiere, de sorte c[ue les homines ne savent 
pas distingaer laquelle des deux jeunes filles ils doi- 
vent ecouter. Ce n'est pas que ce conte soit des meil- 
leurs, il alfecte des allures mystiques que je ne puis 
m'empecher de trouver ici un peu deplacees, mais si 
je m'y arrete, e'est parce qu'il illustre encore une 1'ois 
cette conviction d' Andersen que rien ne ressemble 
plus au vrai que le faux; que les hommes s'y per- 
dent; que les usages, les moeurs, les prejuges out 
ouvre un filet inextricable, d'ou il sera malaise de 
s'echapper. 

Dans la Petite Fille qui marchait stir le pain, 
la fee du marais et la grand' mere du cliable cau- 
sent comme de mechantes commeres, et la grand'- 
mere du diable emporte toujours quelque ouvrage a 
la main : elle brode des tissus de mensonges, elle 
fait au crochet des filets de paroles inconsiderees 
pour perdre les families. Que d'actives menageres 
ont sur ce point une saisissante analogie avec la 
grand'mere du diable ! Leurs doigts travaillent et le 
mouvement de leurs langues suit celui de leurs 
doigts. Toute la difference consiste en ce que leur 
unique ouvrage : tissu de mensonges ou filet de 
paroles inconsiderees, est 1'oeuvre, non de leurs 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD I ANDERSEN 399 

doigts, mais de leur langue. Et cet ouvrage laisse 
bien loin derriere lui le fil innocent et la laine inof- 
fensive ou s'occupent leurs mains ! 

Tant de coufces delicieux ont une morale et nne 
philosophie propres a satisfaire les muettes melan- 
colies et les secretes rancoeurs des ames desabusees. 
Qu'il y a de desenchantements sons la trame bril- 
lante et legere de ces recits ! Mais rassurez-vous, la 
jeune aveugle sanra recueillir des grains de verite 
epars a travers les existences humaines. Andersen 
croit que lesgrandes victoires sontreservees aux etres 
liumbles et patients. G'est pourquoi il reprend avec 
bonheur l'exquise legende de Grimm sur les beaux 
princes changes en cygnes, et sur le devouement per- 
severant de leui^ soeur qui, sans parler, continue a 
tisser leurs cliemises et ne s'interrompt meme pas 
en alia nt au supplice ! Elle sera delivree et delivrera 
ses freres. 



V 



Les souvenirs des contes etrangers sont assez 
rares cliez Andersen. Cependant la mecliante prin- 
cesse du Camarade de Voyage nous rappelle les 
anciennes legendes medievales de Vlnconnu bel a 
voir. 

Mais elle vient peut-etre de plus loin encore. Elle 
descend du sphinx pret a devorer ceux auxquels 
demeurait cache le mot de Fenigme. 11 y a, dans les 
plis de son voile, de la poussiere des routes the- 
baines. Elle a du recevoir quelques legons de seduc- 
tion de la Circe d'Homere, de la Dragontine de Bo- 



400 EA VIE ET LA MORT DES FEES 

jardo, de 1'Alcine de l'Arioste. EJle fait mettrc amort 
les pretendants qui ne savent deviner 1'objet de sa 
pensee. Elle est, pour ccla, d'accord avec un magi- 
cien cruel, qu'elle va rejoindre la uuit apres s'etre 
enveloppee d'un manteau blane a grand es ailes 
noires. Gomme le sphinx d'QEclipe, elle sera vaincue; 
mais F amour la delivrera du charme magique qui 
faisait la cruaute de son ame. La petite sirene a 
quelque chose du coeur de Melusine : elle veut aimer 
et devenir mortelle. 

Morgane est nominee une ou deux fois par An- 
dersen : son palais fantastique se dresse parmi les 
images dans le conte des Cygnes sauvages. Sonfc- 
ce des reminiscences i'ortuites ? Ou bien rhumanite 
ne s'est-elle reellement interessee qu'a deux ou trois 
grandes aventures humaines qui ont courule monde, 
sous des masques etrangers, et en revetant tour a 
tour les costumes cle chaque pays ? 

Etrange et clecevant conteur ! II pleurait quand 
nous croyions Je voir sourire ; il souriait quand nous 
nous attendions a le voir pleurer. Sa naivete nous 
avait ravis, et voila qu'il laisse echapper une 
parole plus amere que tous les propos des philo- 
sophes pessimistes. Qui sait ou nous mene toute 
sa douceur ? II reve de la Chine lointaine, des bords 
du Gange, de la cite fantastique de Morgane edifiee 
par les nuages. II chante les villes mortes, Pompeiet 
Venise, ou plutot le fantome de Venise, a l'heure ou 
la fantasmagorie de la lumiere a disparu, ou la 
realite se montre humide, delabree, penchante, 
pareille au royaume du silence et de l'abandon. A 
Fage ou nous lisons Andersen, nous sommes trop 
jeunes pour Tanalyser, et, plus tard, nous aimons 
trop souvent Andersen sans le relire, de sorte que 



LA FEERIE DANS UN CERVEAU DU NORD *. ANDERSEN 401 

personne ne songe guere a cette Venise d' Andersen, 
a cette vision d'homme du Nord. Or il reste toujours 
un peu de soleil dans une ame meridionale pour regar- 
der les choses du dehors, mais Andersen, laissant 
to ate la tristesse du Nord s'amasser dans son ame, 
la verse sur le delabrement et la ruine de Venise. 
La-bas dans son pays natal, le reflet du poele, le 
luisant des cuivres, mettent une joie intime au coeur 
de la brume glacee. Son art ressemble a une chambre 
close dont la fenetre ouvre sur l'infini. La mer grise 
s'etend a perte devue, et les grands navires passent, 
les voiles gonflees des souffles clu large. Lesnuages 
construisent une ville d'or pour les fees. A Finte- 
rieur de la chambre, les livres cle la sagesse 
humaine attend ent le souffle d'une ame pour reson- 
ner comme des cordes de harpe ; Andersen les touche 
pieusement, mais il interroge avec une egale ten- 
dresse la vieille theiere, la vieille tirelire, la vieille 
lanterne, qui ont ete ses humbles heroines, comme 
la vieille cloche dont les sons attenues lui parviennent 
de loin, comme le vieux portrait d'une belle dame 
inconnue... Evitez le mensonge, semble-t-il nous 
dire, recherchez avec amour les moindres parcelles 
de verite. Cette double tache sera tres ardue, mais il 
importe de la mener a bien avant de mourir. Quand 
la vie vous sera trop amere, consolez-vous-en par le 
reve ; quand les hommes vous seront trop hostiles, 
inclinez votre coeur sur les choses, elles sont douces, 
humbles, patientes, familieres, comme Teau chantee 
par saint Francois d'Assise. Ne mentez pas; acceptez 
la volonte de Dieu ; et quand la vie vous semblera trop 
etroite, les hommes trop hypocrites, les choses trop 
monotones, regardez les images — Dieu ne le defend 
pas — regardez les nuages... 

26 



CHAPITRE XIX 



LESPOIR DE KUNDRY 



De siecle en siecle, a travers ces pages, nous 
avoiis apereu, devine, pressenti, perdu, ressaisi, 
d'innombrables elements feeriques, scandinaves, 
gaulois, bretons, et nous ne pretendons pas — 
tant s'en faut — en avoir explore Tinfinie richesse. 
Voici venir, dans la seconde moitie dudix-neuvieme 
siecle, un inventeur d'art qui, magnifiant tous ces 
elements par le prestige d'un genie nouveau, les 
combine et les fixe dans la trame splendide de ses 
poemes : cet inventeur, c'est Wagner. 11 convoque 
Alberich, cet Oberon dechu que nous faisaient con- 
naitre les antiques Niebelungen ; et les rythmes de 
sa musique scandent les courses de ce nain poursui- 
vant les rieuses et folles lilies du Rhin. Jeunes et 
radieuses vies, encore a peine degagees des forces 
naturelles qu'elles sj^nbolisent, ces filles du Rhin 
sont des sortes de fees. 

Wagner aussi chante Brunehilde, montee sur 
son coursier, casquee et magnifiquement armee, 



L ESPOIR DE K UN DRY 403 

s'elancant a travers la flamme, pour rejoindre, surle 
bticher, le corps inanime do Siegfried, son epoux. 
Elle se precipite vers la mort, cette ancienne deesse, 
comme vers une conquete glorieuse, puisque c'est la 
mort qu'elle a conquise au prix de Phumiliation et de 
la douleur. Comme si cette vision prochaine de la 
mort lui communiquait une science supreme, elle pro- 
phetise l'avenir, la fin du Walhall, et elle legue a ces 
filles du Rhin, a demi naiades, a demi fees, qui se 
jouaient dans le prologue, Panneau redoutable de 
Siegfried, Panneau forme de For du Rhin, l'anneau 
pour la possession duquel les dieux ont risque la lutte 
terrifiante, l'anneau des Niebelangen, autour duquel 
se nouentle drame de For et le destin des dieux. Les 
dieux dela trilogie meurent, en eJTet,pour avoir desire 
la possession de Tor, de cet or terresfcre dont Platon 
defendait le contact aux rois, sous pretexte qu'il cor- 
romptl'or divin, cache dans Fame. Dans la trilogie et 
dans Tristan, la musique de Wagner absorbe tous les 
prestiges que comportent le drame de For et le 
philtre de Famour. Ayant ludans Favenir auxlueurs 
du bticher mortel, Brunehilde, a ces memes lueurs, 
lit dans Pamede Siegfried et proclame la justification 
du heros. 

Mais la magnificence du symbole paien que nous 
represente cette mort de Brunehilde est infiniment de- 
passee par la beaute chretienne dela redemption et de 
la mort de Kundry. Kundry, penitente, repentante, 
rachetee, Kundry morte apres le bapteme,meriterait, 
pour qui se place au point de vue philosophique de la 
feerie, d'etre appelee la derniere des fees. Toute sa 
grandeur lui vient de son esperance. Car Brunehilde 
meurt sans espoir : sa mort survient au crepuscule 
des dieux, et consacre la fin irremediable d'un monde. 



404 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

La mort de Kundry dans Parsifal nous apparait, 
au contraire, ainsi que le prelude d'une eternellc 
aurore. 

Toute la vague feerie du poeme medieval se con- 
centre chez Wagner dans cette Kundry, la magicienne 
et la seductrice, esclave de renchanteur Klingsor, 
entouree des Filles-Fleurs. 

Ne correspond-elle pas un peu (si peu soit-il !) au 
personnage de la fee, si nous reprenons la vieille 
definition du roman de Lancelot : « En ce temps-la, 
on donnait le nom de fees a toutes les femmes qui 
se melaient de sorts et d'enchantements. » 

Kundry, plus que personne, ne se mele-t-elle pas 
d'enchantements, elle qui est Fenchanteresse, meme 
si elle est une enehanteresse asservie ? 

Quand Parsifal, le Pur-Simple, arrive au temple 
du Graal, il ignore Famour et la souffrance, et il lui 
reste a subir les tentations du jardin feerique ou se 
jouent les Filles-Fleurs, ou paraitra Kundry. Fees 
ou Peris, les Filles-Fleurs sont plutot des fleurs que 
des femmes; elles ont la rieuse inconscience des 
Dryades pai'ennes, et, le premier moment de sur- 
prise et de terreur passe, jasent comme les sources 
au murmure argentin. Elles habitent le chateau en- 
chante du magicien Klingsor. 

II semble, a les o^couter, qu'elles soient les esprits 
legers de la f eerie orientale, et leurs joies et leurs 
chagrins n^ont pas le poids de la brise qui les em- 
porte. 

« Ornements du jardin et esprits odoriferants, au 
printemps le maitre nous cueille... Ne menage pas 
aux fleurs la recompense... Si tu ne peux nous 
aimer et nous caresser, nous nous fanons, et nous 
mourons;.. » 



L ESPOIR DE KUNDRY 405 

Ge chateau enchante n'est-il pas baigne d'une at- 
mosphere cle feerie ? N'en respire-t-on pas Fair dans 
cet etrange jardin ? Et ce jardin lui-meme, ne le 
connaissons-nous pas ? N'a-t-il pas fleuri jadis dans 
Tile de Calypso, sur le rocher des Sirenes, et dans 
la terre des Lotopliages ? Ne fut-il pas File Fortu- 
nee de la fee Morgane, sous la couronne printa- 
niere des pommiers en fleurs ? II est le jardin des 
iles heureuses et des eldoraclos de reve. II entoure 
le palais d'Alcine, et charme celui d'Armide, bati 
selon le style d'unc rotonde de Palladio. Mais Par- 
sifal repousse les Filles-Fleurs, et ne s'arrete qu'a 
la voix de Kundry pmnoncant le nom : Parsifal, 
dont jamais autre que sa mere ne le nomma. Kun- 
dry resume et acheve toute la feerie, avec sa signi- 
fication symbolique, avec sa portee philosophique et 
morale, et la victoire eternelle du christianisme sur 
le paganisme. 

D'apres la legende de Wagner, Kundry est une 
femme maudite qui, contrairement aux saintes femmes 
de Galilee, ne pleura pas en se trouvant sur le clie- 
min de la grande victime du Galvaire, et se joignit 
a la foule odieuse et impie pour rire en voyant 
passer le Christ. Depuis, elle est une tentatrice, et, 
parfois, alteree cle redemption, elle se fait servante, 
elle aspire a servir la cause sacree. Elle remplit un 
double role : penitente et servante du bien, chez les 
chevaliers du Graal; seductrice et esclave du mal, 
chez le magicien Klingsor. En obeissant aux puis- 
sances inferieures, aux puissances detestables d'une 
foule criminelle, elle a perdu, semble-t-il, la libre 
possession de son etre; elle est toujours au service 
d'une volonte etrangere; elle subit une influence 
bonne ou mauvaise a laquelle elle ne resiste point, et 



406 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

se laisse entrainer jusqu'au terme de cette influence. 

A Montsalvat, Kundry previent les ordres et les 
souhaits des chevaliers clu Graal ; chez Klingsor, 
elle est funeste a ceux qu'elle rencontre. Les cheva- 
liers du Graal ignorent la mysterieuse dualite de 
son caractere. Pourtant certains d'entre eux gardent 
une defiance : « G'est une pai'enne, une magicienne », 
dit un des ecuyers. Aupres de Klingsor, en effet, 
elle est Alcine, qui amollit les chevaliers; elle est 
Armide, qui corrompt et perd les chevaliers de la 
Groix. Elle habite les jardins feeriques, elle revet 
unebeaute souveraine etfatale. Ellevoudrait resistor 
au mal, servir le bien, mais elle succombe, fait suc- 
comber autrui, et rit. 

A chaque nouvelle defection des purs chevaliers, 
a chaque nouvelle victime qui toinbe dans ses pieges, 
elle rit de ce rire maudit qui fait sa honte et son 
chatiment. Parce qu'elle a ri d'un rire stupide etcri- 
minel, il faut qu/elle rie encore ; parce qu'elle a 
laisse regner sur elle-meme les passions, elle n'est 
pas encore affranchie ; elle est le jouet de ses pas- 
sions et des volontes etrangeres. Elle est, commt! 
toute fe(i, (^sclave de la fatalite. 

Kundry, repentante, est capable de beaucoup de 
bien. et de beaucoup de mal, mais de plus de mal encore 
que de bien, de beaucoup plus de mal. Tout son effort 
pour le bien ne repare jamais une petite parcel! e 
du mal commis. Tout son desir pour le bien ne 
Fempeche pas d'accomplir tout le mal que lui die to 
son maitre, Tenchanteur Klingsor. Le bien est le 
captif du mal dans Tame de Kundry, et, lorsque 
Penchanteur sera vaincu lui-memepar une puissance 
superieure a la sienne, le bien, dans J'ame de Kun- 
dry, sera delivre de Toppression du mal. 



L ESPOIR DE KUNDliY 407 

Kundry est, veritablement, la derniere des fees. 
Au service du mal, le bien raeme dont elle serai t ca- 
pable se transforme en nouveau piege. Elle n'est pas 
une de ces ('utiles Filles-Fleurs dont la seduction 
s'exerce dans un parfum et dans une caresse. Elle 
devine les profondeurs du coeur humain, et, pour 
les emouvoir, elle donne a Parsifal le nom qui lui 
fut donne par sa mere. II ne lui suffit pas d'enivrer 
un amanfc de sa beaute ; elle veut soulever ce qu'il 
y a de plus sacre dans les souvenirs d'une ame : 

« Loin, loin est ma patrie... je suis venue de loin 
ou j'ai vli bien des choses. Je vis Penfant sur le sein 
de sa mere ; son premier begaiement rit encore a 
mon oreille... Elle n'etait que soucis, helas ! et in- 
quietudes... N'entends-tu pas Fecho de ses plaintes, 
lorsque tu t'attardais au loin et longtemps ?... Elle 
attendit des jours, des nuits, tant que sa plainte 
devint muette - ; le chagrin devora la souffrance ; elle 
implora le silence de la mort : la douleur lui brisa 
le coeur, et Herzeleide mourut. » 

Parsifal, apprenantla mort de sa mere, se desole, 
et Kundry, pour le conquerir entierement, veut le 
conquerir a T amour par la douleur ; elle le force a 
descendre au fond meme de sa tendresse et de sa 
souffrance, et c'est de ce point cle depart qu'elle 
espere l'elan affole qui doit le jeter dans ses bras. 
Parsifal s'affaisse, et Kundry continue a bercer son 
chagrin par les paroles de la seduction. Alors elle 
pose sur les levres du Pur-Simple lebaiser qui, croit- 
elle, fera cle lui son captif. Mais Parsifal comprend ; 
il comprend le peche, la douleur ; il est saisi cle re- 
mords et de compassion ; il jette son cri de detresse 
vers son Redempteur; car en meme temps que la 
faute et la souffrance, il a coinpris le salut : le mys- 



408 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

tere du monde lui livre sa cle. Parsifal n'estplus seu- 
lement le Pur-Simple, le Pur-Fol; il est le « Sachant 
par Compassion ». 

Kundry, qui parait incarner tout le paganisme et 
toute la feerie, descend peut-etre, par dela les lees 
du Tasse et de l'Arioste, par dela les Armide et les 
Alcine, de ces sirenes de 1'Odyssee d'aupres des- 
quelles on s'enirait, selon leur fallacieuse promesse, 
« sachant plus de choses ». Et la promesse est tenue 
pour Parsifal ; il sait plus de choses, mais ce qu'il 
a appris n'amene pas le re suit at prevu par Klingsor 
et Kundry, qui serait de le jeter dans les bras de 
Fenchanteresse ; ce qu'il a appris lui donne, avec la 
pitie supreme, la nostalgic du pur Montsalvat et de 
ses mysterieuses splendeurs. 

La purete et la simplicity du Pur-Simple dejouent 
toutes les ruses et tous les sortileges du magicien 
Klingsor. On dirait que Wagner, dans Fesquisse de 
son poeme, s'est souvenu de ce mot magnifique : 
« Un cceur pur penetre le ciel et Fenfer », mot 
qui renferme plus de beaute et plus de pro fonc leur 
que le drame merae de Parsifal. Majestueux et ter- 
rible corame un jeune vainqueur, le heros retourne a 
Montsalvat ; il reprend le chemin du Graal. 

« L'amour et la redemption te recompenseront, 
dit-il a Kundry, si tu me montres le chemin qui 
mene vers Amfortas. » 

Ainsi le Perceval du moyen age demandait a de 
jeunes fees la route vers le Graal, mais Kundry se 
revolte, refuse cle designer le chemin. Elle rit de 
son rire maudit, appelle Klingsor et ses satellites. 
Les Filles-Fleurs reparaissent. Klingsor brandit la 
sainte lance. II jette a Parsifal un javelot qui reste 
suspendu sur la tete du heros: « Celui-ci le prend, 



L ESPOIR DE KUNDRY 409 

dit le livret, et decrit, avec un geste cle supreme 
ravissement, le signe de la croix. » 

Toiite la feerie interieure que Tame se cree de 
ses illusions s'evanouit devant le signe austere et 
sacre de la verite. Les palais s'ecroulent, les jar- 
dins se fletrissent, lesvaines splendeurs montrent la 
realite de leurs oripeaux. * 

Parsifal est libre et vainqueur. Kundry s'est 
alfaissee, mais le heros qui a compris le mot des 
destinees lui jette en s'eloignant cette phrase d'es- 
poir : « Tu sais 1 'unique lieu ou tu me reverras. » 

Au domaine du Graal, le printemps commence a 
])oindre. Kundry, cependant, qui reposait tout a 
Fheure au milieu des fleurs de Fillusion, dort au 
milieu des epines. Elle s'eveille, reprend son office 
de servante, et murmure : « Servir ! Servir ! » 

Parsifal reparait, la visiere baissee, porteur de 
la sainte lance. Le jour est celui du Vendredi-Saint. 
Gurnemanz salue Parsifal de ses titres royaux : le 
Pur, par Compassion Souffrant, Sachant Facte sau- 
veur. Le hei^os baptise Kundry qui baisse la tete (it 
pleure. Ell(i etait rentree dans Ford re quand, de 
toute son ame, elle avait prononce cette parole : 
« Servir ! » 

Servir, c'est la grande loi de Fhumanite, et cette 
morale que Flmmanite met, inconsciemment peut- 
etre, dans la fiction, nous en fait souvenir. Qui salt 
si, dans la pensee profonde du moyen age, la mys- 
terieuse malediction qui pese sur les fees ne pro- 
vient pas d'un refus de servir, selon la loi du devoir 
humain ? Elles sont par excellence les reines, c'est- 
a-dire les esclaves de leur caprice, tandis que les 
servantes du devoir acquierent Faureole de la vieille 
devise : Servire Deo regnare est. 



410 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Parsifal, qui sort du domains de rillusion, remarque 
alors la fraiche beaute de la nature : joie des fleurs 
nouvelles, grace des jeunes feuilles que Dante se 
plait a tisser pour la robe des anges messagers du 
eiel au purgatoire. 

« C'est, dit Gurnemanz, Fenchantement du Ven- 
dredi- Saint. 

— O malheur ! Jour de douleur supreme ! La je 
m'imagine que tout ce qui respire, vit et revit, devrait 
seulement pleurer et se douloir. 

— Ce sont les larmes de repentir du peclieur, 
reprend Gurnemanz, larmes dont la rosee sacree liu- 
mecte la plaine et la prairie... » 

Fraiclieur des araes revivillees, charme d'une aube 
de printemps apres les jours d'lviver I Aurore ecla- 
tante de la grace apr.es les tenebres du peclie ! La 
solemiite du Graal se celebre, la joie eclate, Amfor- 
tas est gueri et pardonne, Kundry meiirt, absoute, 
ayant gagne par ses services obscurs J a liberte de 
son ame, la seigneurie de son etvo : Servire Deo 
regnare est. 

Deja, par ce mot servir, Kundty marcpiait sa 
volonte de sortir de la feerie du caprice et des illu- 
sions pour entrer dans le royaume de l'ordre et de la 
verite. 

Le bapteme de Kundry et tout ce qui suit ce bap- 
teme rayonne, au-dessus des spheres cl'erreur et de 
souffrance, au-dessus meme de celles de la fiction, 
dans les hautes regions de l'amour et du pardon. 
Kundry, qui n'est pas seulement la descend ante des 
magiciennes et des fees, mais nous apparait encore 
sous les traits d'une antique pecherosse, nous offre 
un caractere complexe Deja par cct uni(fue vaui : 
servir, la fee meurt chez Kundrv, avant crue la 



L ESP01R DE KUNDRY 411 

pecheresse absoute ne meure a cette vie pour con- 
querir son immortalite. 

Heureuses les fees qui meurent ! nous dirait Melu- 
sine, qui desira tant la mort et qui nous represente une 
des plus sages entre les fees. Avec quelle joie elle eiit 
donne ses facultes et ses pouvoirs, afin d'obtenir une 
place de repos dans la chapelle, sous la pierre tombale 
des chatelaines de Lusignan ! Ce que le type de la 
grandefee poitevine nous aide a eomprenclre, c'estla 
beaute des destinees normales et la tristesse des 
destinees d'exception. 

Mais le souhait de Melusine et celui de ses soeurs 
Palestine et Melior, c'est encore le souhait de Kundry, 
« servir ! », et n'y a-t-il pas one parente secrete 
entre celle qui se fait la servante des chevaliers du 
Graal, et celles qui deviennent les auxiliaires des 
chevaliers croises ? ; 

En somme, la veritable mort des fees, c'est leur 
rentree dans I'oi'dre, c'est leur obeissance aux lois 
de la verite, par laquelle elles font Tascension du 
monde moral, et cessent d'etre des fees pour n'etre 
que de simples femmes, ce qui est beaucoup plus 
haut. 

Les femni(3s sont toujours un peu fees quand, 
douees de facultes exceptionnelles, elles les asser- 
vissent a leurs caprices. Fees, c'est-a-dire enchan- 
teresses et enchantees, et, par la meme, comme 
etrangeres an monde moral, jouets en quelque 
sorte de la fatalite. 

Les Alcine et les Armide ont moins passionne la 
curiosite du quinzieme et du seizieme siecle que 
Kundry celle de notre dix-neuvieme siecle ! Elles ne 
nous donnaient qu'un aspect de la corruption seduc- 
trice et soinptueuse d'une epoque, mais le dix-neu- 



412 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

vieme siecle, avec les lueurs de mysticisme qui bai- 
gnerent son couchant, se reconnaissait tout entier, 
idealement, en Kundry, corame le treizieme aurait 
pu se reconnaitre en Beatrice. N'avait-elle pas de 
Fesprit et du coeur de son siecle, cette pelerine vaga- 
bonde qui avait ri de la Croix comme une lille de 
Voltaire, et n'aspirait desormais qu'a pleurer aupres 
de la Croix v comme une penitente douloureuse, comme 
Tame repentante d'un Verlaine ? 



EPILOGUE 



A travers les innombrables episodes de la f eerie, 
il est possible de rencontrer d'enormes immoralites, 
ma is de la feerie vue de haut et dans ses grand es 
lignes, ne se degage-t-il pas une sorte de moralite ? 

Aujourd'hui, plus que jamais, peut-etre, l'heure 
est venue de se poser une pareille question. Si notre 
age ne cree plus guere de fees, il s'interesse volon- 
tiers a celles du passe ; Tart de Fenquete n'a pas de 
secrets pour lui ; des savants renommes comme 
M. Andrew Lang, qui est un erudit au coeur de poete, 
ne dedaignent point de suivre Texemple des freres 
Grimm, et de se pencher sur 1'etincelant tresor des 
legendes feeriques. Sous la direction de M. Andrew 
Lang, pour la plus grande joie deslecteurs, sepublient 
des livres aux couvertures diversementcoloriees, des 
livres que Ton designe par le nom d'une couleur : livre 
rouge, livre bleu, livre vert, livre olive... La sagesse 
feerique, celle de toute langue et de tout pays, repose 
entre leurs pages. M. G. K. Chesterton a dules con- 
suiter avant de formuler brillamment les lois de la 
morale au pays des elfes, qui, sur ce point, ressemble 
au pays des fees. 



iU LA VIE ET LA MORT DES FEES 

Ce philosophe d'outre-Manche a ecrit une page 
charmantc snr le role du verre dans la feerie. Pan- 
toufles de verre, palais do verre, quenouilles de 
verre, il est certain que le verre y abonde : « Tout 
le monde peut vivre dans une maison de verre, s'il 
ne se trouve personne pour y jeter des cailloux... 
Souvenez-vous cependant que ce n'est pas la meme 
chose d'etre fragile que d'etre ephemere... Heurtez 
un verre ; il ne durera pas un instant... Evitez 
simpleiuent de le heurter : il durera mille ans. Ainsi 
semblait-il en etre an pays des elfes, sur la terre. 
Le bonhenr depend ait d'une chose que 1'on ne devait 
pas faire, et que Ton aurait pu faire a chaque ins- 
tant... » Si etrange, si insignifiante parait etre la 
chose a ne pas faire. « Un mot est oublie, et des 
cites perissent. Une lampe est allumee, et 1' amour 
s'enfuit. Une fleur est arraehee, etdes vieshumaines 
se perdent... » 

De meme il est un atome de verite qui vous 
parait fort indifferent a votre vie morale, et vous 
jugez inutile de le retenir; s'il s'echappe, cette 
meme vie morale vous semblera plus languissante. 
Pourquoi ? C'est que 1' absence d'une verite dans votre 
atmosphere — quelle que soit cette verite, morale 
ou metaphysique — y diminue la somme d'air res* 
pirable. 

Le monde de la feerie n'est done pas absolument 
etranger au monde de la realite ; certaines verites 
y demeurent hospitalisees ; certaines autres y sont 
rappelees par des symboles. M. G. K. Chesterton re- 
marque que la feerie obeit aux lois de rimagination 
humaine, et que ses limites sont celles de rimagi- 
nation. 11 est parfaitement aise d'imaginer un 
monde ou les feuillages seraient bleus, cu les 



EPILOGUE 415 

pelouses seraient ecarlates — la tulipe de Fantas /o, 
par exomple, que nous prenions, au debut de ce li- 
vre, pour Fembleme de la f eerie, est bleue — mais 
on n'en imagine guere un ou deux et deux feraient 
cinq. 



La plnpart cles co rites de fees populaires ignorent 
les vertus tres ralTmees ou tres eclatantes. Ce qu'ils 
prisent, c'est la simplicite, la patience ordinaire et 
quotidienne, la serviabilite, — surtout la serviabi- 
lite. lis aiment aussi la punition ties grands et F ele- 
vation des humbles. N'en etait-il pas autrement a 
Forigine, quand on reclamait de la f eerie des har- 
peurs bretons, les exploits (F Arthur, de Lancelot, 
des compagnons de la Table- Ron de ? Alors etaient 
glorifies le courage, la force, Faudace, le souci que 
les forts affichent de proteger les faibles, la fid elite a 
une dame. La morale des romans de la Table-Ronde 
est la morale monclaine d'une epoque ; la morale des 
contes de Grimm est celle des veillees de village, 
en une Allemagne d'autrefois. 

II y a meme, ca et la, dans les contes, un reel essai 
de justice, mais d'une justice passionnee qui n'est 
pas toujours exemple de prejuges. Le pauvre Cha- 
peron Rouge aurait echappe au loup s'il n'avait pas 
manque aux lois de la prudence et de Fobeissance. 
C'est que la prudence est une des plus appreciees 
entre les vertus des campagnes. Figurez-vous ces 
campagnes desertes. A Fheure du crepuscule, le 
verrou se tire, les portes se barricadent. Qui sait si 



416 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

le passant ne represente pas le danger ? Qui sait 
ce qu'annonce un coup frappe a votre porte, apres 
le coucher du soleil ? Ne parlez pas aux inconnus, 
et n'ouvrez pas avant de savoir qui frappe. La ca- 
tastrophe du Petit Chaperon Rouge est le resultat 
logique, et toujours a prevoir, d'un manquement aux 
lois necessaires, etablies par Fexperience des vieux. 
Les sympathies vonttantot a la ruse du Petit Pou- 
cet, tan tot a la naivete du paavre Hans, mais la 
contradiction est, ici, moins flagrante qu'on ne le 
croirait. Le Petit Poucet de la feerie francaise sym- 
bolise la victoire de Fintelligence sur la force bru- 
tale. Le pauvre Hans cle la feerie allemande symbolise 
la victoire de la bonte simple sur la malice et la 
moquerie. Mais Hans et Poucet ont un trait com- 
mun : c'est qiFils sontdes desherites, et qu'ils mon- 
teront au faite de la fortune. Voila de quoi rejouir 
fort legitimement Tauditoire des A^eillees, qu'il soit 
de France on d'Allemagne. Cela sert aussi d'excuse 
au Chat Botte. Malgre la mechancete de FOgre, le 
lecteur est un pen inquiet de voir le pretendu 
marquis de Garabas pourvu si rapid ement des 
biens de Fogre assassine, mais, marquis on non, le 
troisieme ills du meunier etait un etre pauvre et 
faible, et Fogi'e un etre redoutable et mediant. 

Gette justice sentimentale et spontanee repare une 
injustice par une autre injustice; elle est a fleur de 
nerfs; elle ignore les repercussions profondes. 

Tout autre est le caractere d'une certaine feerie 
moderne, lorsque, pour plaire a Fenfanoe, elle veut 
se revetir de grace et de naivete. Alice au pays 
des merveilles, de M. Lewis Carroll, est riche de 
fantaisie ; une melancolie voilee nous emeut a tra- 
vers Fhistoire de Piter Pan, Fenfant qui ne veut 



EPILOGUE 417 

pas grand ir et qui so rel'ugie au pays des fees. Ce 
pays des fees, ou nous transporte M. J.-M. Barrie, 
n'est autre qu'un pare de Londres, la nuit venue. 
Mais les problemes que pourraient soulever les aven- 
tures du Petit Poucet et du Chat Botte sont ecar- 
tes de cette feerie ingenue, qui tient a demeurer telle. 



II 



A cote de cette feerie naive, il est une autre feerie 
plus subtile, egalemenfc capable cle nous presenter 
quelques lecons sur la destinee humaine. 

Des poetes comme Theodore de Banville aiment 
toujours a faire parler une fee; des litterateurs subis- 
senttoujours Tattraitdu vieux songe celtique, comme 
jadis, en Bretagne, notre pur et charmant Brizeux, 
epris des radieuses fees du passe, mais le subissent 
aufcrement que lui. Dans la feerie intitulee la Terre da 
desir de coeur, M. W.-B. Yeats revet du costume 
gaelique les personnages qui se meuvent sous les 
yeux du lecteur. lis nous apparaissent hantes par la 
vision imaginaire du royaume de feerie, d'une terre 
ombragee de bois profonds, ou Ton chante, ou Fon 
danse, ou Ton sourit, comme dans l'Avalon de Mor- 
gane, sans vieillir ni mourir. 

Et la nouvelle mariee, abandonnant le foyer et la 
famille, suit un soir l'enfant-fee qui se detourne du 
crucifix, Tenfant-fee aux graces paiennes, dont la 
voix melodieuse enseigne le mepris des humbles 
devoirs. 

D'autres poetes encore adoptent aujourd'hui le 

27 



418 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

symbole des fees pour y mettre un peu de leur 
reve sentimental et philosopbique. A in si M. Jean 
Ricliepin, avec toutes les magies du rythme, de la 
rime et du songc, rcvient au theme antique et deli- 
cieux de la Belle au Bois dormant; M. Fernand 
Gregli lui donne un exquis prelude en nous introdui- 
sant jusque dans le conseil secret des fees marraines; 
et de Carabossc la mal famee il fait mi personnage 
cnrieux et uouveau. Carabossc se sent prise de ten- 
dresse pour Fenfant qui sera la Belle au Bois dor- 
mant, et reproche aux jeunes fees de preparer le 
malheur futur de la petite princesse, par Fabondance 
excessive de leiuvs dons henreux : 

« Son malheur !... Par ma foi, mais si je m'en refere 
Aux lois du monde, c'est elles qui l'allaient faire, 
Les folles, avec tous leurs dons accumules... » 

Comme noire age; est en vcine de paradoxe, 
M. Anatole France, apres que M. Fernand Gregh a 
reliability le type de lamauvaise Fee, se propose, lui, 
de rehabiliter la Barbe-Bleue, et d'egratigner (Fune 
pointe d'ironie le ceremonial solennel de la Belle au 
Bois dormant. 

Enlin Joyzelle et VOiseau bleu, de M. Maeter- 
linck, sont des feeries symboliques, des fantaisies 
tres ingenieuses, tres subtiles et tres modernes, 
VOiseau bleu surtout, qui, de Fhumble chaumiere 
des parents Tj !, fait surgir un royaume de feerie, 
en evoquant Fame des betes, des choses, etle monde 
cles souvenirs. 

On a reve ce que pourrait etre la dernier e Fee. 
Beaucoup Font nominee la Science, et M. Pierre 
Yeber, au contraire, se plait a nous montrer la 
Science comme sa rivale victorieuse. Le dernier en- 



EPII^OGrlJE &l® 

chanteur invite a voyager la derniere fee ; mais de^- 
vant les locomotives, les automobiles, la In mi ere 
electrique, ils constatent que leur puissance lVest 
qu'un jeu d'enfant, et ils s'eloignent melancoliquement 
d'une civilisation trop avancee. Quelques mois plus 
tard, ils eussent rencontre des aeroplanes, et se fus- 
sent rappele tristement les beaux jours d'Atlante. 

Mais je ne suis pas sure que la derniere fee se 
soit sentie, devaut la science, aussi profondement 
humiliee que veut bien nous le dire M. Pierre Ve- 
ber. G'est une personne assez fine pour remarquer 
que le bouton electrique, tourne de telle fagon, pro- 
duit immanquablement la lumiere ; que la force qui 
lance de lourds vehicules a travers Fespace est 
niattrisee et asservie; si nous desirons savoir ce que 
pense la legere petite fee, il faut recueillir sur la 
psychologic feerique toutes les notions eparses que 
nous en offrent legendes et poemes. Les fees sont 
fiUes du caprice , disions-nous au debut de cette 
etude ; et nous avons aussi parle d'une relation 
qui existe entre elles et la fatalite. Filles du caprice, 
elles riraient au nez de la science, et s'enorgueil- 
liraient de ne point faire venir la lumiere, comme 
elles se fussent enorgueillies autrefois de l'evoquer. 
Filles de la fatalite, elles reconnaitraient une soeur 
glorieuse dans cette science soumise comme elles a 
des lois superieures et inflexibles. Dans rimagina- 
tion populaire, l'existence legendaire des fees semble 
ainsi reposer sur une intime contradiction ; le 
caprice et la fatalite ne s'excluent-ils pas Tun 
F autre ? Tout nous porte a supposer qu'elles sont 
nees d'une alliance conclue entre ces deux elements 
d'apparences irreconciliables. 

Mais, dans le domaine moral, le caprice ne provient 



420 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

nullement d'un exces de liberie. II a pour cause 
une diminution de la liberte ; il livre Fetre humain 
a la puissance des forces inferieures qui tendraient 
a le soumettre aux lois de la matiere ; il est Firr op- 
tion de ces forces dans le libre domaine de sa vie 
morale. Le caprice est toujours Fallie d'une sorte 
de fatalite ; par la meme, les fees sont exilees du 
monde moral. L'imagination leur accord e en guise 
de dedommagement une inilaence etrange sur le 
monde physique ; les Morgane, les Viviane, les Glo- 
riande, les Titania, beaucoup d'autres en abusent ; 
une Melusine a pressenti la beaute superieure du 
monde moral, et, pour en atteiudre le niveau, sou- 
haite de devenir mortelle. 

Contrairement au roman de Melusine qui nous 
montre une fee aspirant a devenir une femme, la 
chanson bretonne de Loi'za, toute melee de tradi- 
tions populaires et de reminiscences litteraires, met 
en scene une femme en passe de devenir une fee. II 
s'agit bel et bien de la fameuse Heloi'se, amie d'Abai- 
lard, qui vecut un pen de temps aux environs de 
Nantes; elle prit, aux yeux des Bretons, Faspect 
d'une sorciere, d'une fee ou d'une magicienne. 

Le poete se plait a rappeler, a son sujet, la Ga- 
nidie d' Horace ou la Magicienne de Theocrite ! II 
ajoute meme aces souvenirs classiques la recherche 
de l'herbe d'or prisee par Merlin. 

Folle d'orgueil, la Loi'za de la chanson enumere 
ses connaissances ; elle se croit des pouvoirs sans 
limite. Elle raconte d'abominables crimes cle magie 
qu'elle aurait sur la conscience : « Encore deux ou 
trois ans, s'ecrie Loiza, mon cher ami et moi, nous 
ferons tourner le monde a rebours. » Mais une voix 
s'eleve — quelle voix ? Celle qui reprenait doucement 



EPILOGUE 421 

Merlin de sa folie, et lui donnait la plus haute lecon ? 
La voix anonyme qui pronoace, a la fin des chan- 
sons bretonnes, les mots de supreme sagesse ? Ici, 
pourquoi ne serait-ce pas la voix des resignees, de 
celles qui ne delaisserent point l'aiguille, la navette 
et le fuseau ; qui souffrirent en silence, et dont le 
cceur demeura pur : 

« Prenezhien garde, jeune Loiza, prenez garde a 
votre ame; si ce monde est a vous, Fautre appartient 
a Dieu... » 

N'est-ce point aussi la pretention des sorcieres de 
Macbeth, de faire tourner la terre a rebours, quand 
elles hurlent le sinistre refrain : (( Le beau est laid, 
le laid est beau /> ? Mais les clameurs des sorcieres 
de Macbeth, pas plus que Forgueilleux cri de Loiza, 
ne feront que la terre tourne a rebours, ou que le 
beau soit laid, et le laid beau. 

La Manto de Dante a quelque parente plus ou moins 
proche avec les sorcieres de Macbeth, et FHeloi'se de 
la chanson bretonne. Elles onttoutes voulu renverser 
Fordre eternel, et toutes n'ont detruit que Fharmonie 
de leur etre propre ; parce que cette harmonie est 
detruite, elles ont cru Fordre eternel renverse. Le 
monde ne tourne pas a rebours ; c'est leur visage qui 
se tourne maintenant a rebours, a tout jamais. 



Ill 



La feerie, comme la mythologie, semble avoir 
parfois d'etranges pressentiments, peut-etre une 
philosophic intuitive et latente, sur la souffrance et 



422 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

sur la mart. « Je veux souffrir avec celui-ci », cviaient 
les Oceanides, conquises a 1' amour de la douleur 
par le spectacle de Promethee enchaine. Ce choix, 
qui depasse les horizons du bonheur antique, parait 
annoncer le regne futur du christianisme. 

Par le spectacle de la souffrance, une ame s'est 
eveillee chez les Oceanides, et, comme la joie 
paienne est courte, d'un seul elan, cefcte ame en a 
depasse les limites. La Melusine de Jehan d' Arras 
et de Couldrette, FArmide du Tasse, la Cheretane 
de Gozzi, l'Ondine de Lamotte-Fouque, la petite Si- 
rene d' Andersen, soit parce qu'elles ont aime, soit 
parce qu'elles ont souffert, soit parce qu'elles veulent 
vivre la vie d'une ame immortelle, aspirent a gagner 
leur ame : elles choisissent le risque de souffrir, elles 
acceptent ou desirent la mort. Ainsi rentrent-elles 
clans Tordre commun. Loreley et Kundry sont deux 
fees reconquises par Fordre. Entre elles il y a quelque 
ressemblance : Tune obeit au dieu du Rhin, et 
Tautre au magicien Klingsor : toutcs les deux atti- 
rent des liommes a leur perte ; toutes les deux 
s'affranchissent par la pitie de leur mysterieux es- 
clavage, et concourent a la victoire du Christia- 
nisme : Loreley qui pardonne dans son cceur, et 
Kundry qui re§oit le bapteme. 

Loreley, par un mouvement secret de son coeur, 
amene des resultats prodigieux : la chute des 
fausses divinites, le triomphe du bien sur le mal, de 
la verite sur le mensonge, de T amour sur la haine. 
Un seul mouvement du coeur humain, si secret soit- 
il, pent mettre enjeu toute une multitude d'invisibles 
forces, et avoir des repercussions jusque dans Flnfini. 

Kundry se trouve enveloppee dans le drame 
immense qui la depasse. Elle semble clore un cor- 



EPILOGUE 423 

tege eblouissant : venue la derniere, apres toutes 
les fees, elle porte le vetement de la penitence. Au 
salut de cette repentie aboutissent leurs passions 
et leurs detresses : celle-ci s'arrache a l'empire de 
la fatalite pour conquerir la sainte liberie de son ame. 
Elle complete, en Fachevant, le symbole litteraire 
des fees; elle nous pernletd'en degager la moralite 
la plus haute. 

Des Filles^Fleurs a Kundry : ainsi pourrait se 
resumer tout un aspect de Foeuvre de Wagner; ainsi 
pourrait se resumer, aussi, revolution des person- 
nages feeriques. Voluptueuses, irreflechies, incons- 
cientes,lesFilles-Fleurs representeraient, semble-t-il, 
le premier stage des fees, leur premier fremissement, 
si vague encore, si impersonnel, a travers les ener- 
gies de la nature oii elles se confonderit. Elles fleu- 
rissent avec une joie legere, et se fandnt sans une 
reelle douleur. 

Kundry nous representee au contraire, la sublime 
et douloureuse conquete du monde moral par les 
fees, la derniere etape de ces fees devenues cons- 
cientes et repentantes, et deeouvrant le bonheur 
spirituel, en son eternite. 



IV 



Kundry, cessant d'etre une fee, atteint au somraet 
le plus glorieux de l'art. Kundry meurt pour etre 
immortelle, tandis que les fees qui etaient censees 
ne point mourir ont desormais cesse de vivre. 

En general, elles ne pouvaient vivre que de ca- 



424 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

price, cle reve et d'illusion. C'est d'une fagon tout 
exceptionnelle qu'elles ont effleure la haute poesie, 
passant a travers 1'oeuvre d'un Tasse ou d'nn Sha- 
kespeare, sous les traits d'une Armide e dolente 
pin che nulla », ou d'une Titania follement enamou- 
ree. 

II y a quelque chose d'instructif dans Tindiflerence 
de Fart pour un certain merveilleux. Nous le voyons 
s'attacher tour a tour auxrecits de la fable et aux tra- 
ditions sacrees, mais il ne se souvient presque jamais 
des legendes feeriques. La Victoire de Samothrace 
est une deesse, non pas une fee, et il suffifc de me- 
surer 1'envergure de ses ailes pour deviner que, des 
leur premier vol, elles palpiteront vers un ideal plus 
haut que Pideal feerique. La peinture et la sculpture 
evoqueront des anges, des saints, des moines, des 
penitents ; elles evoqueront, comme autour du cam- 
panile de Florence, les humbles metiers cle la cite 
primitive, ou, comme chez les maitres hollandais, 
les vulgaires occupations de la vie quotidienne ; 
mais nulle statue glorieuse, nulle toile il lustre, ne 
nous donneront les traits d'une Alcine ou d'une 
Morgane. 

Armide echappe a cette regie, puisqu'elle inspire 
la musique de Gluck, mais Armide nous represente 
surtout une grande figure d'amou reuse, et Armide, 
avant d'etre une fee, est la poesie du Tasse. Les 
delicieuses melodies de Mozart existeraient sans 
etre accompagnees de Tennuyeux libretto de la Flute 
Enchantee. 

La figure de Desdemone est superieure a celle de 
Titania. La figure de Berenice est superieure a celle 
de toutes les fees. 

Car, si les fees, d'apres le vieux symbole et la 



EPILOGUE 425 

vieille fiction, regnent sur les elements et soulevent 
des tempetes, elles n'ont aucunement ee que Leo- 
nard de Vinci appelle la plus haute des seigneuries, 
la seigneurie de soi-meme, expression qu'il emprunte 
d'ailleurs — et si nous n'abordions ici la significa- 
tion morale et symbolique des fees, nous n'oserions 
ecrire ce nom parmi des pages profanes — a Fadmi- 
rable sainte Catherine de Sienne. 

Les fees ne sauraientpretendre a la <.< seigneurie de 
soi-meme », et, des lors, toute leur puissance n'est 
quYme pauvre petite chose. 

II est des puissances ecrasantes et inferieures, 
corame celles des forces materielles, celles de 1'uni- 
vers, dirait Pascal, qui tuent rhomme sans savoir 
qu'elles le tuent. Les fees vivent dans le monde des 
forces materielles, et, pour le reste, tout leur pres- 
tige est illusoire. 

Elles peuvent changer un lezard en laquais, une 
citrouille en carrosse, une princesse en chatte 
blanche, mais en general elles paraissent incapables 
de faire naitre une seule belle ou bonne pensee dans 
une ame humaine. Ou s'arrete leur empire ? Juste- 
ment a ce monde moral clans lequel reside notre 
souveraine dignite. 

Parmi la multitude des recits feeriques, certains 
affirment que les mauvaises fees s'arretent, impuis- 
santes, au seuil de la demeure ou elles voudraient 
penetrer. Elles ne sauraient s'y introduire d'elles- 
memes ; mais que, par inadvertance ou par pitie, 
quelqu'un les aide a en franchir le seuil, elles seront 
libres dy apporter la ruine, le malheur, la devasta- 
tion. Ce fut peut-etre le sujet — bien qu'il n'y soit 
pas explicitement question des fees — de la myste- 
rieuse Christ abel de Coleridge, ou nous voyons la 



426 LA VIE ET LA MORT DES FEES 

fille du chatelain s'arreter au seuil du maiioir pater- 
nel, pour soulever dans ses bras son ennemie incon- 
nue, et la deposer a l'interieur de ce manoir. Ne 
serait-ce point pour signifier que les mauvaises 
influences s'arreteraient au seuil de notre ame, sans 
une complicity secrete de notre volonte ? 

Si je m'attache au symbole des fees, c'est pour ce 
qu'il renferme de psychologie humaine et specialement 
feminine, c'est pour les reflets de verite que, comme 
un miroir imparfait, nous renvoie cette fiction. N'y- 
a-t-il pas des etres humains dont l'existence, egale- 
ment, est une fiction ? Des etres dont Fame n'habite 
que le monde du paraitre, et qui ne reservent rien 
pour celui de l'etre ? 

De ces creatures, les fees nous fournissent le 
symbole saisissant et presque tragique. Or, les 
grandes oeuvres d'art sont celles qui, bouleversant 
les donnees du paraitre, plongent leursracines dans 
le monde de l'etre. Ce monde n'appartient plus aux 
fees ; n'ayant aucune prise sur lui, elles sont recluites 
a l'ignorer. Aussi c'est en vain qu'elles pleurent et 
se rejouissent : rien n'est grand, sinon ce qui vient 
de Fame pour aller a l'ame. 



FIN 



TABLE DES MATIERES 



Pages 
Prologue 1 



CHAPITRE PREMIER 

lies fees du cycle breton. 

I. Le barde Merlin 24 

II. L'enchanteur Merlin precepteur des fees 38 

III. La fee Viviane 50 

IV. La fee Morgane 56 

V. Fees mineures de la Table-Ronde 69 

VI. La feerie de Tristan 74 



CHAPITRE II 

Les fees dans l'epopee carolingienne . 

I. Les heros et les fees 78 

II. Le petit roi Oberon * 84 



CHAPITRE III 
Les fees dans les poemes de Marie de France r . 88 



4:28 IA VIE ET LA- MORT DES FEES 

CHAPITRE IV 

Pages. 
Le Dolopathos et la f eerie des cygnes blancs. . . 101 

I. Les tribulations de Lucinien et la venue des sages. 103 

II. La fee du Dolopathos 106 

III. La legende des cygnes ........... 109 

CHAPITRE V 
Les fees dans le jeu d'Adam de la Halle 113 

CHAPITRE VI 

Le mythe des saisons et les belles endormies 
du moyen age. 

I. Brynhilde 119 

II. Zelandine 4 122 

CHAPITRE VII 
Melusine : une fee de France 125 

CHAPITRE VIII 
Les dernieres fees du moyen age. 

I. Brun de la Montague 139 

II. Isa'ie le Triste 145 

CHAPITRE IX 

Les jardins feerigues de la Renaissance italienne : 
Bojardo, 1' Alios te et le Tasse. 

I. Le decor des poetes 147 

II. Personnages de reve et de realite 151 

III. « Roland amoureux » dans les jardins feeriques . . 157 



TABLE DES MATIERES 429 

Pa#es 

IV. De Bojardo a l'Arioste 170 

V. Le Roland furieux 179 

VI. De l'Arioste au Tasse 181 

VII. La conversion dune fee : Armide et le Tasse . . . 191 



CHAPITRE X 
La feerie polemiste. Spenser et la Reine des fees. 201 

CHAPITRE XI 
Fees et feeries dans Toeuvre de Shakespeare ... 211 

CHAPITRE XII 
La feerie napolitaine : Basile. 221 

CHAPITRE XIII 



Les fees de la France classique : au village, 
a la cour et dans les salons. 

I. Les fees au village 236 

II. Les fees de Ronsard 239 

III. Les fees au berceau de Louis XIV . 243 

IV. Les fees chez le due de Bourgogne 245 

V. Perrault liberateur des fees de France 249 

VI. Les fees dans les salons 260 

VII. Mme dAulnoy 264 

VIII. Les Mille et un Contes 273 

IX. Feeries a poudre et a mouches 282 

X. La feerie pedagogique. Mme Leprince de Beau- 
mont 289 



CHAPITRE XIV 
Carlo Gozzi et la feerie venitienne 292 



430 LA VIE ET LA MOBT DES FEES 

' CHAPITRE XV 
La feerie allemande : les Grimm 307 

CHAPITRE XVI 

La feerie poetique en Angleterre 
au dix-neuvieme siecle. 

Pages. 

I. Shelley 333 

II. La belle dame sans merci 338 

III. Les fees de Tennyson 340 

CHAPITRE XVII 

La feerie rom antique en France. 

I. Le desespoir de Velleda 34G 

II. Balkiss, la fee aux Miettes 350 

III. Merlin, Viviane et la legende de Tame humaine, 

d'apres Ouinet 352 

IV. Les fees de George Sand 359 

CHAPITRE XVIII 
La feerie dans un cerveau du Nord : Andersen. . 371 

CHAPITRE XIX 

Lespoir de Kundry 402 

Epilogue 413 



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tina Rossetti. — Eugenie de Guerin. — Sainte-Gatherine de Sie^ 
5 ft edition. 1 vol. in-16 . . 3 

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lvol. in-16 3 51 

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Behuard. 1 vol. in-16 3 50 

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danois avec Tautorisatton de lauteur, par Teodor de Wyzewa 

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a l'Eglise. 3° edition. 1 vol. in-16 3 50 

MONN1ER (Philippe). — Venise au XVIII c siecle [Ouorage couronnt 

par VAcademie francaUe). 4 e edition. 1 vol. in -8° ecu 5 » 

MURET (Maurice). — La Litterature italienne d'aujourd'hui (Cou- 

ronne par VAcademie f'rangaise). 1 vol. in-16 3 50 

— La Litterature altemande d'aujourd'hui. 1 vol. iu-16.. 3 50 
PA1LHES (G.). — La Duchesse de Duras et Chateaubriand, d'apres 

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RENARD (Edmond). — Dans la Lumiere de Rome. — Pelerinages el 

flaneries. 1 vol. in-8" ecu "5 » 

SC1IURE fEDOUARD). — Les grandes legendes de France. — Les 
legendes de ] 'Alsace, la Grande-Chartreuse, le mont Saint- 
Michel el son histoire, les legendes de la Bretagne et le genie 

celtique. 3° edition. 1 vol. in-12 ' 3 50 

WYZEWA (Tkodorde). — Quelques figures de femmes aimantes 
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